Les trains qui passent…

Ma pensée a continué à explorer ma vie, mon âge, mes « perspectives ».

Ce matin, je me suis réveillé après une fin de rêve étouffée comme cela m’arrive souvent. Mon nez se bouche, je ne peux peux pas respirer, et dans mes rêves, je me retrouve muet, essayant de parler mais, n’y parvenant pas je m’y débat, avant de ne réussir, finalement, qu’à émerger dans la réalité après avoir traversé une sorte de flottement entre deux monde où mes pensées se déroulent dans un monde qui n’est plus tout à fait le leur, enveloppé dans leur coton onirique… Et puis je me lève, et il ne reste plus que la réalité du nez bouché.
J’utilise généralement un spray. Ce matin, je ne sais pas trop pourquoi, je me suis demandé comment je ferais si les sprays n’existaient pas, et peut-être, continuation d’un rêve qui tournait autours d’une discussion sur l’écologie (ça ne s’invente pas!), comment je ferais à « l’état naturel » – l’idée est venue comme ça.
Et je me suis trouvé répondre que, ben, je ne ferais pas, et que l’état naturel ne serait vraiment pas confortable.

Je me suis plu à dérouler ma pensée.

Tout le confort qui nous entoure est artificiel, il est le produit de notre société, de notre civilisation (et par là même des rapports de classes, de domination etc), de la science, bref, tout le confort qui M’entoure est précaire. Il n’est pas acquis. Il existe un monde où, quand on a le nez bouché, on doit faire avec. Où on tente de laver la colonne nasale avec de l’eau salée ou avec une solution d’huiles de plantes (mais là, il faut connaitre les bonnes plantes, on en revient à un savoir que je n’ai pas car ce savoir n’est pas acquis non plus, il est culturel).
Dans un tel monde, je dormirai donc le nez bouché, le sommeil régulièrement perturbé, en ouvrant la bouche, en ronflant et en me réveillant en sursaut, ce que m’épargne quelque gouttes de solution antihistaminique.

Ma pensée a continué à explorer ma vie, mon âge, mes « perspectives ». Cette année, je n’ai pas pu partir en vacances à Kyôto comme je le fais chaque année car je n’en ai pas les moyens. Ça résume très bien les « perspectives ». Et si je veux être réaliste, et m’en donner, des « perspectives », je dois commencer par regarder la réalité en face, et cela commence donc par l’écrire noir sur blanc, devant vous, de « perspectives », je n’en ai aucune. Tout ce qui m’entoure est artificiel, tout se qui m’entoure se conjugue au présente mais ne dessine en rien des lignes d’avenir. Je les ai toutes coupées au fil des ans, au fil du temps qui est passé, du temps qui a passé.

J’ai regardé passer les trains, je ne suis monté dans aucun d’entre eux.

L’argent est certainement l’indicateur le plus exact de ce que j’ai manqué de faire. Si j’avais été raisonnable, si je n’avais pas dilapidé l’argent, c’est à dire, principalement, si je ne l’avais pas mangé, j’aurais un compte épargne blindé. Car au cours de ces 18 ans passés au Japon, je n’ai pas que traversé des moments difficiles – ceux qui m’ont conduit à la spirale de la dette. Il y a eu des dépenses inutiles, beaucoup. C’est ce que j’appelle « manger ». J’ai manqué de mourir plusieurs fois, dans l’enfance, première grippe à la maternité, à deux jours, et puis ces inflammations, des bronches à répétition dans l’enfance, ma mère m’a fait manger, manger, manger. Dans mon cerveau, il doit être inscrit quelque part que vivre, c’est manger.
Ma raison, mon intelligence – c’est à dire, biologiquement, mon instinct de survie élaboré par des millions d’années d’évolution-, me disent que je peux toujours « faire », « créer », « produire », bref, ouvrir des perspectives et prendre un train au lieu de regarder les autres passer devant moi.

Facile à dire…

Longtemps, en analyse, la question de la place est revenue, centrale, leitmotiv de beaucoup d’immigrés, de leurs enfants certainement. Et je vis dans un pays qui jamais ne m’accordera une place, loin du pays où j’ai la mienne et où se joue le combat politique pour qu’elle y reste, ma place.
Et le train passe. Je suis à 10000 kilomètres d’un drame qui se joue sans moi quand je sais pertinemment que même sans moi, même mon absence a un poids politique, absent de ce qui me revenait de droit, de ma propre vie. Un jour, je disparaitrai et cela ne fera pas beaucoup de différence. Ce blog s’évanouira quand l’abonnement arrivera à expiration, ma présence sur le net se rétrécira. C’est ainsi qu’on mesure la présence, aujourd’hui, n’est-ce pas…

Le train est passé.

17 ans au Japon cette année, et 58 ans dans un mois. Il m’est impossible d’envisager une retraite au Japon, j’ai longtemps escamoté cette pensée de mon esprit, mais jamais on ne donne de visa à un retraité. Et donc si je pense « retraite », une espèce de zone grise très sombre se dessine car je serai loin d’avoir le compte. Cela aussi, je dois y penser, le regarder en face et l’écrire sur ce blog.
Je vous assure, cette histoire de spray nasal, ça a été comme entendre Cassandre me dire, me hurler de me réveiller. Car peut-être le sommeil n’était pas tout à fait le moment que j’avais cru…

Il est des réveils brutaux où on se retrouve sur un quai, les valises à la main, espérant qu’il y aura encore un train pour quelque part, un train pour n’importe où.

Je n’ai pas utilisé de spray de toute la matinée.


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