Faire le vide. Changer d’air. Regrets. Et ce garçon…

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Et puis finalement, je ne sais plus très bien comment ni même où, nous avons bavardé un peu. On s’est rencontrés deux fois. Il n’y a rien eu. J’ai appris sa profession, cela m’a assommé littéralement. J’ai eu envie de prouver, de paraître encore plus, mais qu’avais-je à offrir… Je l’ai invité à la projection en avant première d’un film au Max Linder…

Voici que septembre touche à sa fin. J’ai encore une fois peu écrit sur ce blog ce mois-ci, est-ce important… Oui, car c’est la première fois que, loin de l’écriture, j’ai été hanté par elle, et que cela m’a aidé à faire ce que je désirais faire plus que tout depuis un très long moment, des années. Jeter et défaire ces endroits de mon appartement devenus tabou au fil du temps.

Ces boîtes mises sous mon sofa, ces vêtements rangés, ramassant la poussières et délaissés, ces câbles de je ne sais plus trop quels appareils ayant rendu la vie depuis je ne sais plus quand, ces appareils photos mis entassés dans un tiroir et attendant un destin meilleur, et en tout cas plus valorisant que ces sorties aléatoires « tiens, aujourd’hui je vais utiliser mon DP2 »… Et puis cette façon de manger totalement désorganisée qui m’a conduit à prendre du poids ces deux dernières années quand je pensais avoir « réglé ce problème ».

Je savais que ne plus aller sur Facebook était une première étape, nécessaire, pour revenir à moi, pour me rendre du temps. Et j’ai finalement compris quelque chose quand, au coeur de ma privation de réseaux sociaux, je me suis regardé manger, quelque chose que je savais mais que j’ai profondément ressenti pour la première fois car je me suis observé.

Je souffre d’un très grave désordre de l’alimentation. Je dis « désordre » et non « trouble » car je suis anti-psychiatre, et ce faisant je refuse catégoriquement de regarder un symptôme comme le problème lui-même. Ces histoires de bipolarité et de troubles du comportement sont depuis 30 ans les outils d’une reconquête de la psychiatrie et de son alliée l’industrie pharmaceutique.

Mon regard est psychanalytique, et en me m’observant en train de manger, j’ai eu un éclair de lucidité. Ce serait trop long à raconter en détail, mais disons qu’ici, je souffre de dispositions qui me sont personnelles et d’autres qui ne m’appartiennent pas vraiment.

Je suis né prématurément et j’étais toujours malade, je supportais très mal les antibiotiques que l’on me donnait, et j’avais régulièrement des « crises de foie » produites par ces tonnes de lait, de yaourts et de crèmes que ma mère me donnait pour ingurgiter du calcium. La grossesse avait été difficile, elle avait été traitée à la pénicilline et je souffrais donc à ma naissance d’une forte carence en calcium. J’ai donc mangé, mangé, mangé. Jusque l’âge de 5 ans, j’ai supporté le lait, et un jour, je l’ai vomi. Je suis incapable de boire du lait depuis. Mais l’habitude de manger plus que nécessaire est restée.

Et puis il y a maman qui était dépressive, et cela depuis très longtemps, certainement elle-même depuis son adolescence, et comme je l’ai raconté ailleurs, j’ai été le témoin, enfant, de cette dépression. J’ai vu ma mère pleurer et j’ai vu ses façons de faire irrationnelles, passer d’une chose à l’autre, ne sachant plus trop par quel bout commencer, un travers qui s’est accentué au fur et à mesure de notre déclassement économique. Factures à payer, pauvreté, maman s’est repliée et son domaine a fini par se limiter à la cuisine où elle s’enfermait durant des heures.

Il fallait frapper, quand elle fermait la porte. Cela me semblait normal… Là, je suis persuadé qu’elle grignotait car toujours elle était au régime, et toujours elle prenait du poids.

Je n’irai pas plus loin que cela, mais cela vous donne une assez bonne vue de ce qui a conditionné mon rapport à la nourriture. Je souffre de ce que les anglo-saxons appellent « binge », ce qui en français, quand on l’applique à la nourriture, pourrait se traduire par « gloutonnerie ». Je ne mets plus de limite. Je pourrais avoir une tablette de chocolat d’un kilo, je pense que je pourrais la manger en entier.
Non, pire. Je pense que je la mangerais quasiment en entier et je laisserais trois carrés. Car la gloutonnerie, c’est aussi ressentir de la culpabilité sitôt passée et voire même pendant, sans que ce sentiment ne s’accompagne d’une quelconque force pour arrêter.

Cela ne m’arrive pas souvent, mais cela m’arrive, et cette culpabilité parfois s’est installée durant des semaines, me conduisant à manger de moins en moins bien, des trucs surgelés avec plein de pain, plein de fromage… Et là, il y a la régression infantile qui entre en scène.

C’est peut-être pour cela que j’ai toujours eu des « périodes » dans mon alimentation. Végétarisme, végétalisme, macrobiotique, etc Je ne parviens pas en moi à mettre une limite, alors je m’accroche à une contrainte venue de l’extérieur. « Non, je ne peux pas manger cela car bla-bla-bla ».

La psychiatrie a des solutions, il y a des médicaments et des « thérapies », parfois en groupe. J’ai pour ma part une autre stratégie, et je regrette qu’elle me soit venue à l’esprit aussi tard.
Je l’ai dit à une amie. Tout simplement. J’ai dit que j’étais malade et j’ai un peu expliqué cette maladie comme je viens de le faire avec vous. Le fait que ma dernière grande période de prise de poids intervienne après le décès de maman est assez intéressant. Si on ajoute qu’avec la pandémie j’ai trouvé un prétexte à baisser toute garde, ça l’est encore plus, un peu comme si inconsciemment j’avais pensé que manger me protègerait du Covid…
Je l’ai dit, et toutes les connections se sont faites au point où je peux vous le raconter assez brièvement. C’est un sacré poids en moins…

Depuis, j’ai cessé et de manger n’importe quoi, et de « contrôler » ce que je mange. Je mange ce qui me fait plaisir, et je dis bien plaisir. Mon poids a sensiblement baissé.
J’ai repris l’activité aussi, ce mois-ci. Pas le sport, mais je marche de façon volontaire, j’utilise toutes les opportunités qui se présentent pour marcher de façon active, même les jours de travail. J’ai le projets de commencer à courir. Enfant, j’adorais ça, il n’y a aucune raison que je n’y retrouve pas quelque plaisir.

Et puis je vous avais parlé de ce besoin de ranger chez moi. Et puis le jour suivant, j’avais commencé à écrire, et puis j’ai regardé autours de moi, et j’ai pensé que « non ». J’ai arrêté d’écrire.

Ce mois-ci, je n’ai pas écrit car mon véritable objectif a été de reconquérir l’espace, c’est à dire de vider. J’ai déplacé des meubles, je vous l’ai dit, mais surtout, à partir du moment où j’ai renoncé à écrire de façon volontaire, il n’y a pas eu un instant que je n’aie passé à véritablement ranger, vider, jeter.

Partie, la « zone tabou » sous le sofa, avec ses boites de câbles, ses disques durs qui ne serviront jamais, son chauffage électrique d’appoint. J’ai jeté un appareil photo (je l’ai mis dehors, bien en vue, avec ses câbles, je suis persuadé qu’il fera le bonheur de quelqu’un) et j’ai sorti les cinq autres, je les ai nettoyés, je les ai mis avec leurs câbles, leurs modes d’emploi, leurs factures.

Je ne vais finalement en vendre que deux. Mon DP1 a une trop forte valeur sentimentale pour que je le vende. Le clapet pour la batterie de mon OMD-EM5 MII est cassé, je n’en tirerai pas beaucoup alors qu’il est en très bon état, et puis je l’aime bien, il me servira donc pour faire des vidéos de Vlog, installé chez moi sur son trépied. Il pourra aussi être un appareil d’appoint. Mon OMD-EM1MII est l’appareil que j’utilise en ce moment.

Je suis donc passé de « je dois vendre mes appareils » à « je me détache des appareils qui ne me servent pas ».
J’ai jeté des montagnes de vêtements. Trois gros sacs poubelle. Je les ai rangés bien proprement et les ai mis bien en évidence dans la rue. J’espère qu’ils auront été ramassés par quelqu’un. Les associations qui reçoivent habituellement des vêtements ont cessé leurs ramassages à cause du covid…

Si je regarde autours de moi, ce n’est pas impeccablement rangé aujourd’hui. Mon climatiseur a été réparé la semaine dernière, j’ai du rentrer mes plantes vertes et je les garde à l’intérieur car un typhon approche. Et puis j’ai trois gros trucs à jeter, mais ce sont des encombrants, il faut prendre rendez-vous. Mais en réalité, c’est un désordre visuel dont la résolution est d’ordre pratique. Je regarde autours de moi et je n’éprouve pas ce sentiment d’obligation.
Etre entouré de désordre, sur un bureau, sur une table, ce n’est pas quelque chose qui me gêne. Cela peut-être nécessaire. Mais ces « zones tabou » comme je les appelle, ce sont des actions reportées ou pire, c’est une incapacité à faire des choix.

C’est assez amusant. Car faire du vide, c’est aussi faire les poussières, dans un appartement. Cela a à voir avec l’air que je respire. Et c’est le moment où « l’air conditionné » est tombé en panne. Ça m’a amusé: c’est difficile, changer d’air. Et puis, en rangeant, j’ai à plusieurs reprises eu des allergies à la poussière, alors j’ai acheté un purificateur d’air. Et je constate qu’il y a nettement moins de poussière sur mon bureau depuis que je l’utilise. C’est un très bon achat.

Au fil des jours, j’ai été hanté par l’écriture, par ma vie. Ranger, vider, jeter, explorer ces endroits où l’on entasse des choses qui ne servent plus bien cachées dans des boites ou sous des meubles, c’est incroyablement régénérant et mille fois j’ai eu des pulsions d’écriture que j’ai réfrénées, sauf une fois et, de façon étonnante, j’ai eu recours à l’écriture et non au clavier car j’ai alors eu besoin du rapport physique avec l’écrit.

Un esprit clair.

Jeter, faire le vide, libérer de l’espace occupé inutilement, se limiter à l’essentiel. Sans être minimaliste ni ne céder à aucune mode mais le faire parce qu’enfin j’ai trouvé que c’était cela que j’aimais. Ne plus trop me soucier de ce que je mange mais veiller à me faire plaisir sans me gaver. Ne pas me forcer à faire mais faire ce qui me plait vraiment et ce qui me fait plaisir (je ne commente pas la souffrance concernant mon travail car hélas là, je n’ai pas le choix). C’est un véritable recentrage que j’opère et je le fait reposer entièrement sur la notion de plaisir. J’écris car j’aime écrire, et je n’écris pas pour écrire mais parce que j’aime raconter, j’aime vous parler de moi tout comme j’aime raconter des histoire, les partager. Je sais que parmi vous il y en aura à qui cela parlera comme parfois ce que je lis ici et là me fait du bien.

Cela vous semblera bien vain face à la montée d’un discours d’extrême-droite décomplexé et dorénavant totalement intégré. Ce n’est pas faute d’en avoir parlé durant des années. Je me permets de me reposer et de me remettre au centre de ma propre vie. Je lis la presse, je lis beaucoup de blogs et de sites. Je sais.
Je sors de la panique et je me nourris. Je me nourris de moi.

Mon grand manteau de regrets…

Je suis hanté par des regrets, des nostalgies, des visages, des phrases, des mots, des lieux qui ne sont plus, et leur compagnie me fait du bien, elle me remplit de moi-même, c’est elle qui me fait trier, jeter, faire le vide de tout ce qui ne sert pas car ce qui restera, alors, c’est l’essentiel, c’est l’essence même. C’est le cœur.
Cela peut paraître étrange, mais ce vide est en lui-même une sorte d’œuvre d’art, j’y trouve un plaisir un peu amusé car au milieu des tas que je créés (je jette en mettant tout en vrac d’abord, et puis j’élague), c’est moi que je vois. Mon désordre me parle de moi, ma vie est là, ou plutôt est-ce une des bribes qui la constituent.
J’aime ce travail.

J’écris, je suis maintenant dans le métro, et je laisse le désordre envahir ma pensée. Je ne censurerai pas, les mots viendront, je ne les retiendrai pas.

Régulièrement, je repense à Julien. Sa disparition est toujours là et son souvenir s’invite sans que je demande rien. Une musique, et voilà qu’il est là. Il sera là jusqu’à ce que je meure. Je voudrais raconter Julien, lui rendre un peu de cette vie perdue au hasard d’un campement dans un coin du Canada que je ne connais pas, je voudrais effleurer cette musique qu’il avait en lui et qu’il ne composera jamais, et toujours je ne peux m’empêcher de l’entendre demander au grizzly de le laisser tranquille, « arrête ». Je l’entends comme si j’y avais été.
Julien a resurgi au milieu de mes câbles.

Et puis il y a eu ce garçon.

C’est un homme d’un certain âge désormais, mais en ce temps il était jeune, et moi aussi je l’étais. J’étais flottant, moi, à cette époque, je n’étais pas solide, je m’imposais pour mieux masquer les failles, je butinais la vie sans être sérieux. Je fermais les yeux sur cette dépression qui me ravageait et qui parfois me saisissait en de longues périodes pyjama durant lesquelles je ne sortais pas de chez moi.
Je noyais la vie dans la consommation du temps présent, je sortais. Une vie totalement gratuite, c’est à dire totalement inutile. Ma seule activité sérieuse consistait à militer, et là, je devenais sérieux, grave même. Et puis les collages ou les assemblées générales passées, sitôt les manifestations terminées, je retournais au vide de cette existence dont je n’étais qu’un passager.

Il y avait ce garçon, donc, que j’avais regardé sans le connaître durant des années. Depuis le Broad, peut-être vers 1982 ou 1983, je ne sais plus. Il était très simple. Il était discret. Il était l’opposé de l’être agité que j’étais et cherchant la vie dans une apparence de vie. Et puis finalement, je ne sais plus très bien comment ni même où, nous avons bavardé un peu. On s’est rencontrés deux fois. Il n’y a rien eu. J’ai appris sa profession, cela m’a assommé littéralement. J’ai eu envie de prouver, de paraître encore plus, mais qu’avais-je à offrir… Je l’ai invité à la projection en avant première d’un film au Max Linder. On a bavardé aussi mais je ne crois pas que j’étais vraiment là. Je n’étais qu’un passager de ma propre vie, et puis on s’est éloignés.

Il est apparu il y a quelques jours, je ne sais pas trop comment. Au milieu des câbles ou dans la batterie d’un appareil-photo, sous la poussière du canapé. Je me suis revu et j’ai vécu cette soirée au Max Linder, et j’ai même pensé que peut-être finalement il me trouvait bien, et que c’est pour cela qu’il avait accepté l’invitation. À plus de trente ans de distance – c’était en 1987, je pense -, j’ai été au rendez-vous. Je l’ai vu, et un immense sentiment de regret et de gâchis m’a envahi.

Je l’ai cherché sur Facebook, je l’ai cherché sur Twitter, sur Instagram, sur LinkedIn, sur YouTube. Aussi surprenant que ce soit, je n’ai eu aucun mal à me souvenir de son nom, de son visage, de tout. Je l’ai retrouvé bien entendu, et j’ai même compris qu’il avait cinq ans de plus que moi. J’en ai parlé à mon amie Maria qui m’a dit que je pourrais lui envoyer une invitation. Je lui ai répondu que je désirais avant tout savoir ce que voulait dire sa réapparition dans mes souvenirs.

Je lui ai dit cela mais bien sûr j’en avais une petite idée.

Son souvenir ne m’avait jamais vraiment quitté. Il m’est déjà arrivé de penser à lui. Ce qui est différent cette fois, c’est l’intensité de l’émotion et la précision des souvenirs. Et c’est qu’il resurgisse alors que le mot qui me revient le plus souvent en ce moment est « regret ». Un mot sui certainement résume le mieux le travail que j’accomplis en jetant, en vidant, car tout ce dont je me déleste, c’est ce qui ne sert à rien et ce qui m’a même lesté durant des années.

Quand j’ai jeté mon appareil-photo, j’ai repensé à mes dettes aujourd’hui effacée enfin, à maman vivant pauvrement et tentant de ne pas toucher au peu qu’elle avait pour nous le donner. J’ai eu honte, et là, ce n’est pas comme quand je mange trop. J’ai attrapé cette honte, c’est elle qui me remplit de regrets.
Je repense à cette soirée au Max Linder, et j’ai honte parce que je n’étais même pas capable de comprendre que ce garçon m’aimait peut-être un peu, qu’au minimum je l’intéressais, et qu’au lieu de chercher à le connaître je me suis contenté de briller.

Idiot, va.

Un jour, un professeur de licence, Joël Cornette, m’a balancé un sale truc. Il m’a regardé et il m’a dit,
« monsieur Ben Chikh, vous êtes intelligent, vous avez des idées intéressantes, pourquoi vous ne travaillez pas? ».
Ce jour là, Joël Cornette que je tenais en très haute estime déjà car c’est un très grand historien, est monté de 50 étage dans l’échelle de mon estime car il avait percé ce qui a constitué mon plus grand handicap. Je ne sais pas travailler, et ça, c’est cette mère à la maison passant de ceci en cela sans réelle constance prise à chaque fois dans la gestion panique d’un quotidien dans lequel elle se débattait. Et moi, j’étais là.

J’ai finalement beaucoup progressé, je veux dire que je sais depuis plusieurs années travailler. Je n’ai pas accompli de chef d’œuvre, mais ce blog constitue quelque chose dont je suis fier, finalement. C’est une œuvre littéraire construite au fil du temps, un travail au long cours que je n’ai pas abandonné.

L’histoire. Il me faudra un jour vous parler de mes regrets, là dessus. Ne pas avoir accompli les recherches que je voulais faire. J’en parlais à ce garçon pas plus tard qu’hier, dans mon imagination, avant de m’apercevoir que le temps ne reviendrait pas et que peut-être jamais je ne lui parlerai de la Querelle des Bouffons à ma façon.
Et j’ai compris que tout ce travail de rangement, ce sont mes regrets que je regarde en face, comme un homme, comme un adulte. Et que je continue parce que si Joël Cornette avait raison, le temps qui a passé n’a pas été inutile.

Je sais travailler.

Mais hélas ce temps qui m’a été nécessaire est passé. Et ce garçon a aujourd’hui 61 ans. Lui, il a fait sa vie, il a été heureux, il a été amoureux, il a été triste, peut-être est-il marié, j’espère qu’il a été heureux, qu’il l’est toujours. Il a juste vécu sa vie sans moi, sans l’opportunité de moi parce que moi-même avais vécu ma vie sans l’opportunité de moi. Cela ne me rend pas triste, juste un petit peu, un tout petit bleu au coeur. Un regret parmi d’autres, celui-là un peu particulier, de meilleure qualité peut-être.

Sa profession avait été une vraie baffe pour moi, car il s’agissait bien d’une option pour moi aussi. Je ne veux ni le nommer, ni dire ce qu’il fait car il est hors de question que quiconque le reconnaisse, ce billet ne sera pas une bouteille à la mer, je ne veux pas le déranger dans sa vie. Ranger la mienne est bien suffisant.

Je préfère chérir cette petite peine et me dire que peut-être j’ai intéressé un garçon adorable, intéressant, avec qui peut-être j’aurais pu vivre ma vie, et puis ça ne s’est pas fait parce que la vie est ainsi faite qu’il faut être prêt pour être deux, et moi, je n’étais même pas un.
C’est dommage…

Si vous voulez mettre votre vie en ordre, si vous voulez retrouver l’énergie vitale, la force de, alors parmi les solutions il y a le rangement. Non pas un « grand rangement » une fois pour toute, mais plutôt un processus de mise en ordre, de délestage.
Je suis très heureux d’avoir bien avancé, et cela valait la peine de m’éloigner de ce blog car j’y reviens avec beaucoup de choses à dire, à partager.

J’avais pris la métaphore du Chêne et du roseau pour exprimer ce que serait mon attitude durant l’épidémie. Désormais, c’est un motto très différent.

Je reprends ma marche.

J’écris cela, et soudain c’est comme si j’avais un doute sur le moment où je m’étais arrêté de marcher. Il y a un an? Il y a deux ans? Dix ans? Trente ans? Cinquante ans?

J’ai des souvenirs tout plein, et s’il y a bien le regret de ne pas avoir fait ci ou celui d’avoir fait ça, ces souvenirs me constituent, ils me font comme je suis et je me regarde avec tendresse. Je regarde Madjid cette soirée là, vers le Max Linder, et puis il y a des gens, j’en connais certains, et puis il y a la soirée au Palace, ce garçon m’y accompagne, et puis il s’en va. On se recroise parfois mais le fil est cassé. Je me vois presque à travers ses yeux.

Une énorme contradiction surgit alors. Comment m’aimer malgré cet échec, comment être tendre avec ce Madjid qui gâchait tout? Ben… Je suis ce Madjid, voilà, et je suis le seul à même de juger si le chemin parcouru valait la peine, oui, la peine, d’être vécu.

Certains soirs, dans mon lit, je me sens fragile, vieillissant. C’est cela aussi, le temps qui est passé, on comprend ce que l’on a laissé derrière soi. Des fois, je souhaite très fort de renaitre, et cette fois, je ne ferai pas d’erreur, mais c’est oublier que la vie n’est pas une île déserte que l’on domine. La vie, c’est la relation avec les autres – parents, amis, voisins -, et pour moi, ce n’était pas quelque chose de très facile. J’ai fait comme j’ai pu. Et l’éclosion a été tardive, trop tardive…
Aujourd’hui encore je me sentirais fragile si je le rencontrais,

  • Qu’est ce que tu deviens?
  • Je vis au Japon
  • Tu fais quoi?
  • J’enseigne le français
  • À l’Institut français?
  • Non, dans une école de langue

Je sais parfaitement qu’un homme de valeur ne jugera jamais un autre à l’importance du statut. Mais en l’occurence, ici, c’est moi qui me juge.
Au milieu des câbles, de la poussière sous les meubles, des appareils-photos, des montagnes de vêtements, c’est moi qui ai surgi. J’ai été le héros dédoublé de ces moments de solitude face à ce fatras du temps passé trop vite.

C’est moi qui me suis jugé.

Quand j’ai jeté l’appareil-photo, le souvenir de maman a été le juge suprême, l’étalon d’un sentiment terrible. J’ai eu honte. Imaginez, jeter un appareil-photo qui m’avait coûté cher, qui fonctionnait encore… J’ai eu terriblement honte, et puis j’ai compris que, ben voilà, j’aurais très bien pu le garder, « pour l’objet ». J’ai préféré ressentir cette honte, la regarder en face… Je suis mon seul juge, finalement.

J’écris, et comme je vous ai dit, qu’importe si c’est désordonné, si ce n’est pas bien écrit. Cela n’a aucune importance.
Ce qui est important est de ne plus me faire honte à l’avenir, c’est de ne plus vivre de regrets, c’est de vivre le moment présent et vivre ce moment unique que chaque instant m’offre, ce qui a du sens, c’est écrire comme je le fais en ce moment, c’est reprendre les crayons et dessiner comme je l’ai fait durant des années, c’est de faire enfin ces vidéos de musique que je rêve de faire depuis près de dix ans, c’est de totalement remettre à plat cette idée de roman car je suis prêt à l’écrire maintenant, c’est de faire ces vidéos politiques dont je n’ai livré qu’une ébauche, c’est de revenir ici avec mes dessins, avec mes notes écrites et faire de ce blog ce que je rêve d’en faire, un gigantesque désordre de tout ce que j’aime faire sans aucune limitation de style, parce que ce désordre ne sera qu’une illusion de désordre. Ce sera un feu d’artifice fait de saveurs apparemment mal arrangées, un peu comme certaines notes un peu trop appuyées dans la musique baroque. Voilà, l’ouverture de la Suite BWV 1067 de Bach, quand le mouvement « démarre », cette espèce de cacophonie incroyablement cohérente et débouchant sur la phrase musicale. Impeccablement.

Ma flûte m’attend depuis près de deux ans. Je n’y ai guère touché. Quelle idée, acheter une flûte baroque… Je pourrais jouer sans difficulté une flûte en métal, non!, il a fallu que j’achète une flûte baroque. Le jeu, la technique – le souffle notamment- sont totalement différents. Une flûte en métal, bon, d’accord, ça n’aurait pas été facile au niveau de la beauté du son – ce qui distingue un amateur d’un grand flûtiste, c’est la pureté du son -, mais la Hotteterre, ce n’est vraiment pas du tout la même chose. C’est simplement l’enfer…
Soit j’attrape les premières notes graves, et alors après plus rien ne sort, soit c’est l’inverse. Les aigus, c’est un véritable enfer, j’ai l’impression de souffler trop fort, c’est hideux. Quand aux doigtés, il n’y a pas de trou dessous, c’est totalement différent, donc. J’ajoute que c’est une flûte sans do grave donc la première gamme que l’on fait « naturellement » est une gamme en ré majeure, ce qui nécessite immédiatement les altérations, et vraiment, ce sont des doigtés infaisables à mon niveau!
Ré mi fa# sol la si do# ré
Bref, il faut se replier sur la gamme en sol majeur, mais là, on arrive aux aigus.
L’enfer.

« Monsieur Ben Chikh, vous êtes intelligent, vous avez des idées intéressantes, pourquoi vous ne travaillez pas? » (Joël Cornette)
Quand je vous dis, qu’il avait tout dit, tout compris. Comment peut-on jouer de la flûte sans apprendre, sans travailler? Je peux toujours dire qu’une flûte en métal aurait été plus simple, mais je ne veux pas jouer de flûte en métal parce que ce n’est pas la musique que j’aime. J’aime la douceur du son de la flûte baroque, sa chaleur, et j’ai choisi une flûte Hotteterre avec l’espoir de jouer un peu de musique française de 18e siècle.

Je sais travailler, maintenant, comme je vous ai dit. Travailler à partir de sol est plus simple, je devrais donc travailler une gamme en sol majeur pour commencer. Comme quand j’ai démarré la flûte il y a des décennies.
Sol la si do ré mi fa# sol
Et puis monter, descendre, reprendre le son si nécessaire, etc Pour m’amuser, je peux le cadencer, le triller, le noir-pointer… Et puis quand ça marche, je peux commencer à monter l’octave au dessus…
Je connais. Je l’ai fait avec mon professeur il y a très longtemps. Je pourrais prendre un professeur, aussi. Sur internet, pourquoi pas. Rien n’est décidé pour le moment, mais la musique est un regret réglé depuis longtemps. Ça aussi, ça ne s’est pas fait, c’est comme ce garçon.
Mais en achetant ma (copie de) Hotteterre, je me suis fait plaisir en même temps que je disais « au revoir » à maman.

J’ai visé très haut, très très haut.

Quelque chose que je n’ai jamais fait dans ma vie, préférant la zone de confort et la facilité. Voilà pourquoi ce rangement que j’entreprends revêt une telle importance, parce que malgré tout le travail accompli, je ne suis pas satisfait encore. Je peux mieux faire. Voilà pourquoi je n’arrête pas d’écrire ce billet, je l’écrit et pour vous, et aussi pour moi, je veux une traduction précise du moment que je vis, car j’ai décidé qu’il serait décisif. Les quelques courageux qui le liront jusqu’au bout auront une photographie très précise et sans aucune concession de qui je suis, d’où j’en suis aujourd’hui.

Je suis satisfait de cette insatisfaction, elle est exigence de moi. Avec plus de trente ans de distance, je me mets à la hauteur de ce garçon et je peux enfin le regarder dans les yeux car je suis au clair en dedans de moi. Qu’importe que cela ne soit pas fait, alors, et qu’importe que cela ne se fasse jamais. Ce qui est fait est fait, et ce qui n’a pas été fait ne le sera jamais.
Mais si je peux finalement rendre à ce moment qui a resurgi en moi dans le visage de ce garçon avec qui j’avais tant espéré parler durant des années sans en saisir la chance quand elle s’est présentée tout simplement parce que je n’étais pas prêt, c’est en me mettant à sa hauteur, en me mettant à la hauteur où je l’ai mis, et alors je me respecte autant que je le respecte, et je peux lui dire adieu, excuse-moi de moi, je ne pouvais pas te regarder car je ne me voyais pas moi-même, je bougeais plus que je vivais.

Je peux lui dire ici que je réalise qu’à travers son souvenir qui parfois m’est revenu, et cette fois-ci de façon terriblement intense, je regrette de ne pas avoir été celui qui aura concouru à son bonheur. J’espère juste qu’il l’a trouvé comme j’ai trouvé du bonheur à effleurer sa vie sur les réseaux sociaux, discrètement…

Et puis qui sait…

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  • Texte intime mais tout en pudeur et avec ce souci de préserver l’Autre de la curiosité de ton lectorat. Décidément, j’aime te lire.

    Je t’embrasse, M

    • Merci beaucoup Manuel. Ça me fait plaisir de savoir que tu me lis.
      Je t’embrasse,
      -M

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