Escapade en plein air, escapade nocturne

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Dans ma lointaine jeunesse, j’étais un oiseau de nuit. Non pas un nuiteux, non, juste un oiseau de la nuit. Beaucoup de gays ont écrit sur la drogue, sur les bars de sexe, sur le sexe et sur les pratiques sexuelles, comme si elles nous étaient réservées. Les hétérosexuels ont une vie, aussi. Eux aussi écoutent de la musique, eux aussi fréquentent des bars, ils peuvent être échangistes, sado-masochistes…

Ce qui nous défini, ce qui nous a toujours défini, nous, les homosexuels, ce ne sont pas nos pratiques. C’est notre sociabilité. La façon de nous rencontrer, les lieux où nous nous rencontrons, les lieux où, pendant des siècles, nous partageons notre secret, les codes que nous établissions et qui nous permettaient de communiquer, nos façons de regarder les hommes en secret… Ce qui nous définit sont les lieux que nous habitons de notre présence et où s’exprime notre histoire. Une histoire en pleine évolution, heureusement, où le secret peu à peu s’estompe pour laisser place à une certaine forme de liberté.
Je ne sais pourtant pas trop si nous avons gagné quelque chose au change, je veux dire, je continue de m’interroger sur ce que nous avons trouvé à l’arrivée, si nous ne nous sommes pas trompé quelque part.

J’appartiens à la catégorie des pédés outés banals, ordinaire, normal. Je me suis toujours défini comme tel.
Tous mes amis savent que je suis pédé, au lycée je l’avais même affiché en grand sur un poster que j’avais fait moi même et signé « CUARH » sans demander l’avis à personne, « Votez François Mitterrand », et j’avais mis ce logo qui à l’époque faisait notre représentation politique, deux signes du masculin et deux signes du féminin enchâssés les uns dans les autres. J’avais eu un certain succès, quelques remarques déplacées et une convocation chez la principale, et cela ne m’avait pas empêché d’être délégué de classe pour la sixième année consécutive, l’année suivante.
Comme tous mes amis étaient au courant, il en résulte que ces amis sont tous, je dis bien tous, hétérosexuels. Je n’ai eu qu’un seul ami homosexuel, Olivier, à qui l’alcool et les drogues apportaient toujours un peu plus l’affection qu’il ne parvenait pas à trouver dans les gestes de ses parents, lui permettant de garder pour lui ses souffrances et quand le VIH a complété le triste tableau, la dose d’oubli nécessaire de sa mort, forcément, prochaine. Je repense à lui souvent, il était comme une sorte de grand frère qui aurait mal tourné, Olivier, je lui passait tout, je l’engueulais aussi quand il allait trop loin, et je l’adorais aussi car il savait, quand les cocktails de médicaments que les psychiatres lui donnaient ne l’assommaient pas (il les mélangeait à l’alcool), être vraiment très drôle.
Il peut être facile de lier sa toxicomanie à son homosexualité. Bullshit! Olivier était malheureux de choses bien plus profondes, anciennes, et que je ne raconterai pas ici. Ce que je sais, c’est que sa toxicomanie a fini par empêcher toute relation amicale

Les dernières fois où je l’ai vu, sa personnalité était de plus en plus aberrante, toujours à la recherche du père qu’il n’avait pas eu. Une fois, il me parlait de Saint Augustin, de l’église. La dernière fois où je l’ai eu au téléphone, il était converti à l’Islam, était retourné en Bretagne, prétendait pouvoir avoir des enfants et désirait se marier. Je n’avais rien à lui répondre, je l’ai laissé parler. J’étais extrêmement malheureux pour lui. Et puis je suis parti pour Londres, et je ne sais pas ce qu’il est devenu.
Olivier a donc été mon seul ami pédé. Un vrai ami, je veux dire. Une relation qui s’est formée sur la durée, avec des hauts, des bas, et une incroyable tendresse l’un pour l’autre que nous nous exprimions parfois par un petit cadeau, un mot, ou des promesses. Je me souviens, une fois, on était allés à une manifestation d’Act Up, on était derrière Notre-Dame, et il s’est mis à pleurer.
– Je vais mourir, Madjid…
On était tombés dans les bras l’un de l’autre. C’était la première fois qu’il s’épanchait ainsi : il avait une cuirasse infranchissable, il ne se livrait jamais. Il m’a fallu être en analyse pour le regarder autrement, il s’est alors mis à m’éviter car il savait que je lisais au fond de lui. C’était un garçon, en fait, terriblement transparent pourvu que l’on sache le regarder. Et terriblement seul. Cette fois, donc, je lui fait deux promesses. J’ai planté la première promesse il y a presque 10 ans, et c’est irrattrapable. Il me reste la seconde, et je me dois de l’honorer. Je lui dois mon premier roman. Il était vers 21 heures, il faisait frais, il y avait la Seine, les éclairages, tout était beau autours de nous. Et il m’a dit,
– Il n’y a que toi qui peux raconter ça.
Depuis quelques mois, j’essaie, mais c’est un travail titanesque, je suis assez découragé, mais je le dois à ce seul ami pédé que j’ai eu, parce que ce n’est pas seulement à lui que je le dois, mais à tous les autres. Mais c’est dur, ça me fait mal, des fois, et je me retrouve à pleurer dans le métro, entouré de Japonais qui encore moins que les Français peuvent comprendre qu’un type, un étranger d’un certain âge de surcroit, se retrouve les joues couvertes de larmes, les yeux tournés sur son iPad.

Attention, toutefois, il m’arrive aussi de m’exploser de rire!

Mes amis sont tous hétérosexuels, comme je vous l’ai écrit. Pas parce que j’étais réfractaire à l’idée d’avoir des amis homos, non. Mais je militais, et par ailleurs pour moi, la vie était plus rock and roll que disco… Olivier, à cet égard, était l’ami parfait. On écoutait les mêmes trucs.
J’ai eu pas mal de copains pédés, heureusement. Mais peu sont parvenus à rentrer dans ma vie. Il faut dire que dès l’âge de 20 ans, et jusqu’à mes 27 ans, j’alternais des périodes de relative stabilité et des périodes de dépressions où je m’enfermais chez moi. Ayant connu Olivier depuis longtemps, notre amitiés ne fut pas trop affectée, mais pour d’autres, mon comportement devait être un peu incompréhensible. Il m’a fallu des années à moi aussi pour le comprendre…

Pour revenir donc à ce qui ce que je disais au départ, pour moi, ma sociabilité homosexuelle était quelque chose de fondamental. J’ai appris à être homosexuel au contact des autres, ce sont eux qui m’ont construit.
En me replongeant dans mes souvenirs, je reviens toujours à l’importance du plein air et de la nuit.
Et c’est ainsi qu’hier, après avoir donné ma leçon à Yuko, je me suis décidé à aller jeter un coup d’oeil au parc de la Sumida, où il m’avait bien semblé comprendre un manège par trop connu une après-midi où Jun et moi nous promenions dans le quartier. Pas une envie de drague. Une envie d’atmosphère. La révélation d’un manque.
Il était environ 18 heures, le parc était très sombre. J’ai eu envie d’aller aux toilettes, je suis donc allé dans un toilette qui était là (il y a des toilettes partout, au Japon). Il n’y avait pas de lumière. J’ai eu comme un flash, j’ai repensé à d’autres lieux, à une autre époque, à Paris. Un tel endroit aurait été très fréquenté, mais là, personne… Seul, un fond d’ambiance étrange dans ce jardin sombre hanté par des SDF. Et puis, en reprenant ma promenade, alors, j’ai aperçu une drague terriblement triste. Des hommes, assez âgés, assis sur des bancs ici, ou tapis dans l’ombre derrière un arbre. Il y a donc un universel de la drague des hommes seuls et âgés cherchant à rencontrer d’autres hommes, ai-je pensé. Je me suis assis, comme je le faisais naguère, et je n’ai pas tardé à attirer la curiosité. Un homme assez âgé s’est approché, il s’est assis, avec l’air de ne pas me regarder. Je me suis levé, j’ai fait quelques pas, et il s’est levé, à commencé à me suivre, et je me suis rassis, il s’est rassis. J’ai trouvé cela pathétique et beau à la fois. Je n’étais plus un français, j’étais juste un homme, et c’est un langage que nous, homosexuels, quand nous sommes réduits à l’état dont l’oppression nous parque, comprenons très bien. Nous avons beau avoir nos fantasmes, nos pratiques, il y a quelque chose qui nous uni, c’est notre oppression, ce sentiment d’avoir toujours un mur à franchir en plus. J’ai fini, donc, par me relever et m’éloigner, il m’a très vaguement suivi, j’ai juste accéléré le pas ce qu’il fallait pour qu’il comprenne que… Ben non!

J’appartiens à l’époque d’entre deux âges, de celle qui a eu la chance, et je dis bien la chance, et j’assume totalement, de connaître et les jardin avec leur drague aléatoire, et les promenade de nuit, avec le cerveau livré à lui-même et qui pense, et les bars, et les boîtes. Une sorte d’époque de transitions où finalement, il y avait des possibles, de vrais possibles. De nos jours, internet et le milieu commercial ont supplanté ce plein air qui nous apprenait à nous compter, à savoir que nous étions là.
Je trouve cela bien dommage. Tout misérable qu’était le jardin de la Sumida, j’ai retrouvé exactement ce que Paris nous offrait il y a près de trente ans, disons, aux Buttes Chaumont. Je n’étais pas là pour draguer, pour retrouver une sensation que j’aimais, et qui a totalement disparu de la capitale. J’ai vu de petits groupes, quand même assez âgés, bavarder sur des bancs, comme s’ils s’étaient transportés de mes souvenirs pour venir se planter là. D’autres, solitaires, marchaient en s’arrêtant parfois et regarder celui qui venait de passer à côté d’eux, faire demi-tour.
Mais quelle honte y avait il à cela que nous soyons devenus ces répliques ratées d’hétérosexuels qui draguent dans des lieux payant parce que c’est respectable et qui avons oublié que pendant des siècles, des millénaires, c’était dans des jardins, dans des allées, parfois le jour, souvent la nuit, que nous nous rencontrions, que nous nous parlions, et que nous nous apprenions. Je ne suis pas si sûr que nous ayons gagné au change. Nous allons bientôt en France, peut être, bénéficier du mariage, et internet nous renvoie l’image d’une communauté repliée sur elle même, incapable de se parler de visu comme nous apprenions à le faire. J’espère au moins que la province n’a pas été hygiénisée comme l’a été Paris…

Ma petite escapade à en tout cas eu le mérite de me rappeler certaines soirée, quand nous franchissions les murs des Buttes Chaumont, après la fermeture. C’était alors un lieu magique. Même quand je n’y rencontrais personne, j’aimais ce silence sur la ville. Il y avait aussi un petit côté dangereux, mais qu’elle chance, il ne m’est jamais rien arrivé. Et puis parfois, au détour d’une allée, quelque rencontre magique, ou plus terre à terre. Ce que je vous raconte est raconté dans des livres depuis des temps anciens, je m’étonne parfois qu’on n’en fasse plus une revendication. Nous avons été balayés vers les lieux commerciaux, ailleurs, règnent les caméras de vidéo-surveillances et les polices municipales. Nous avons été chassés des Tuileries que nous fréquentions depuis des siècles.
Pour moi, être out, ça a toujours été être libre en plein air. Et voilà que l’on nous enferme dans des lieux moches, des baisodrômes sales et leurs tirettes à capotes, des théories des pratiques sexuelles toutes plus tarabiscotées les unes que les autres.

En quittant le parc, sur mon vélo, je me suis promis de les faire tous un par un. Ici, nulle caméra de surveillance, ici, nulle lampadaire omniprésent, mais au contraire, une obscurité paisible et reposante. En me disant que si les pédés ici n’en profitent pas, ils sont vraiment stupides…
J’ai retraversé l’arrondissement de Sumida, puis celui de Koto. J’aime être sur mon vélo. Hier, j’ai roulé environ trente kilomètres…

De Tôkyô,

Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Bonjour Madjid,
    la comparaison est un cliché mais écrire c’est comme une grossesse : il y a quelque chose qui grandit en vous et qui vous chamboule, entre larmes et euphorie, avec parfois des moments difficiles… bonne gestation !

    • Merci pour ce commentaire, Yukiguni. Ecrire est très troublant, c’est très personnel, finalement. Mais avoir un enfant doit être incroyablement troublant…
      Le principal est d’avoir confiance en soi.

  • En fait avoir un enfant est une expérience que j’ai choisi de ne pas vivre. Mais d’après les témoignages de mes copines, ça correspond bien. Le plus troublant est que ce n’est pas qu’une transformation physique mais aussi mentale : le moral en montagnes russes, les émotions et les souvenirs qui remontent… ça vous remplit et ça vous absorbe. Moi je me remplis de mots et de rêves !

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