Encore plus chaud… Toujours plus chaud…

E

(écrit jeudi après-midi)

Aujourd’hui, le soleil a bien voulu se montrer.
Donc la température a très vite grimpé. J’en ai profité pour faire une lessive dans ma super machine à laver électronique, un chef d’oeuvre du génie technologique nippon.
LA machine à laver
La première fois que j’ai utilisé une machine à laver japonaise, c’était dans un lavomatic. J’ai d’abord plaint ceux qui avaient à utiliser ce type de machine. Chargement par le dessus pour un lavage dans un tambour tournant autours d’un axe vertical, un peu comme dans les machines des années 50. Ma mère m’avait dit que ce genre de machine étaient une vraie saleté pour le linge car elles faisaient des noeuds et que, quand elle a eu décidé d’acheter une machine, entendez, à ma naissance, elle a préféré payer plus cher pour avoir une des premières machines à tambours a chargement par le dessus et à axe horizontal. Je me rappelle bien de cette machine à réglages manuels qu’elle devait surveiller, mais toute fine. Une Radiola. Oui, Radiola a fait des machines à laver, ce qui est normal puisque c’était devenu, après un rachat, une sous-marque de Philips sur le marché français. Vous connaissez pas Radiola? Mince…
J’ai donc mis mon linge, j’ai mis l’argent et là, surprise, l’eau s’est mise à couler, sans même attendre que je ferme le « capot ». J’ai pensé qu’à l’essorage, ce genre d’engin était dangereux, mais surtout, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de programme. Et alors, j’ai mis la main et j’ai vu que l’eau était froide. J’ai commencé à me demander si la machine n’était pas cassée ; j’ai demandé au propriétaire qui m’a regardé bizarrement. J’ai alors compris que dans les lavomatics, les machines lavaient à l’eau froide.
J’ai été en revanche estomaqué quand j’ai compris, quelques années plus tard, que les machines à laver, au Japon, ne chauffaient pas l’eau et n’avaient par conséquent pas de réel programme de lavage. Beaucoup de femmes (on est dans un pays où la division des tâches est encore très présente) utilisent l’eau tiède du bain pour faire tremper le linge. Elle utilisent aussi des produits plus ou moins javellisants afin de blanchir les cols et les poignets – l’un d’eux une fois m’a littéralement brûlé un doigt. Enfin, la plupart ne se cassent pas la tête et vont déposer les chemises à une des blanchisseries de quartier : vers chez moi, il y en a autant, et peut-être même plus que de boulangeries dans mon ancien quartier, à Strasbourg-Saint-Denis (en partant de la Porte Saint-Denis, j’en compte au moins dix à cinq minutes de marche…).

Eau froide et axe vertical qui fait des noeuds… Je rajouterai la touche finale, le lavage rinçage essorage en 37 minutes. Là, on frise le sous-développement. Panasonic, séchante
Il n’y a pas très longtemps, nous parlions de ce sujet avec une élève, au passage une de ces jeunes japonaises modernes, ouvertes sur le monde tout en étant très attachées à des traditions japonaises (elle a fait « bénir » le terrain lors de la construction de sa maison) : elle était baba quand je lui ai dit qu’une machine ordinaire, en France, donnait le choix de la température, essorait jusqu’à 800 tours minutes, pouvait prélaver, que le cycle coton blanc sale durait jusqu’à deux heures, et que la cycle laine était un tambour quasiment fixe ne bougeant qu’un peu toutes les trente secondes. Je lui ai dit comment je lavais au Japon.
Je mets le linge, par exemple, le blanc. Je mets en route : la machine pèse le linge. L’eau commence à couler, je mets en pause. Je sélectionne « lavage seul », un cycle durant 13 minutes. Armé d’une grande casserole, je remplis le tambour d’eau à 75° de mon chauffe-eau, manuellement, jusqu’à ce qu’il y aie la bonne quantité. Je remets en route. Au bout de 13 minutes, la machine émet un bip bip. Elle s’arrête. Je remets une fois encore le cycle lavage. Puis encore une fois. À la fin de la troisième fois, je change le cycle, je mets sur rinçage / essorage. La machine commence par une vidange, puis un premier essorage. Celui-ci achevé, j’éteins la machine et je remets en route, cette fois un lavage entier, et sans lessive : je suis sûr ainsi que le linge est bien rincé, car en plus de faire faire trempette au linge avant d’en faire des noeuds au lieu de le laver, les machines japonaise, en si peu de temps, rincent très mal. Mon linge blanc est très blanc, sans les horribles marques jaunes sous les aisselles que le lavage à l’eau froide fait apparaître en moins d’un mois. Pour la couleur, je fais la même chose, mais à une température tiède, avec un lavage en moins.
Cela vous fait rire, eh bien mon étudiante, elle n’a pas ri : elle m’a dit « vous aussi ? », et elle m’a expliqué que c’est ce que sa mère faisait ; et que c’est donc ce qu’elle faisait aussi avec sa super machine électronique (à tambour à axe horizontal) qui lui a coûté la peau des fesses, mais qui lave elle aussi à l’eau froide. Elle a toutefois une corvée en moins : il y a un mitigeur qui lui permet de choisir la température de l’eau de lavage. Mais elle non plus, elle ne comprend pas pourquoi tout cela n’est pas automatique. Le texte que nous avions lu portait sur le salaire des femmes, elle a rebondit sur la management à la japonaise (éviter les audaces, éviter de se faire remarquer), et le manque de femmes dans les sphères de décisions, en concluant que si plus de femmes travaillaient dans les postes de directions, les machines seraient bien plus pratiques. Et puis elle a enfoncé le clou en remarquant que la plupart des dirigeants Japonais ne connaissent rien aux pays étrangers.
Je lui ai montré mon téléphone AU, elle a rit : l’iPhone 4 venait de sortir. AU, une entreprise totalement japonaise, est en train de couler quand DOCOMO survit (ils ripostent avec du Android à fond) et que SoftBank, qui commercialise les produits Apple, s’envole.
J’aime bien cette histoire de machine à laver, car il faut les voir, ces dinosaures… Beaucoup d’étrangers au Japon vont eux aussi à la blanchisserie, ou bien confient à leur épouse Japonaise le soin de s’abîmer les doigts avec les détergents javellisés blanchissants ou détachants. Je me souviens de l’un d’eux qui me soutenait que les machines japonaises étaient mieux que les françaises. Je lui ai donc demandé s’il avait déjà utilisé une machine en France, il me dit que non et que ça avait l’air plus compliqué. Et puis de toute façon, au Japon, c’était sa femme qui s’en occupait… Quitter maman pour rencontrer bobonne…
Des étudiants ont tenté de m’expliquer la raison d’un tel archaïsme. Florilège.
Les Japonais sont beaucoup plus propres que les Occidentaux, il n’y a donc aucune raison de nettoyer à l’eau chaude.
Les Japonais n’ont pas de puces, les Occidentaux, oui, donc ils doivent utiliser de l’eau chaude.
Laver à l’eau chaude abîme le linge.
L’eau en France n’est pas bonne, d’ailleurs, vous buvez de l’eau en bouteille. Donc vous devez utiliser de l’eau chaude.
La transpiration des Occidentaux est plus grasse.
Les Japonais se lavent, prennent des bains le soir, le linge reste propre.
Une machine à laver qui chauffe ? Ça ne marcherait pas, on n’en a pas besoin.
Les détergents japonais sont beaucoup plus efficaces que les détergents occidentaux.
Quand vous enseignez aux Japonais, il faut être prêt à entendre toute sorte de bêtises de ce genre, exprimées parfois de façon innocente, parfois de façon très malpolie. On finit par s’y faire, ce genre de connerie, c’est comme la crasse, il faut frotter très longtemps. Et puis cela révèle une ignorance ethno-centrée que j’appelle sous-développement, et beaucoup de Français partagent eux aussi beaucoup de préjugés stupides du même genre.
Être le centre du monde fait partie de la pensée de chaque individu, c’est naturel. L’originalité du Japon est qu’on peut écouter cela à la télévision ou le lire dans des magazines. Une xénophobie ordinaire qui fait rire.
Une fois, une étudiante m’a demandé si on mangeait des pommes, en France. Je lui ai dit que oui, et qu’il y en avait bien plus de variétés qu’au Japon. Elle m’a répondu que c’était possible, mais qu’elle était septique, et que les pommes japonaises étaient douces et sucrées, donc meilleures. Elle n’avait jamais mangé de pomme française de sa vie.
Une autre n’était jamais allée au kabuki ou au Noh : elle était Japonaise et n’en avait donc pas besoin, mais elle comprenait que j’y aille, car cela pouvait m’aider à comprendre le Japon.
Après tout, si les femmes acceptent un électroménager compliqué, c’est leur droit. Mais si la jeune génération se rue sur iPhone, il ne faudra pas s’étonner si dans 10 ans, ils passeront à l’électroménager Samsung. Au moins, ça marche.
La prochaine fois, je vous parlerais du lave-vaisselle, un truc assez pauvre et qui lave mal, mais qui toutefois a un avantage : il est petit. Mon élève a bavé quand je lui ai dit qu’on peut mettre 10 couverts au moins dans un modèle européen. Bon maintenant, je suis pas un pro du lave-vaisselle mais il faut reconnaître que c’est un truc qui aide quand on a un mari qui, comme 60 % des hommes, garde les pieds sous la table en arguant que, personnellement, il n’aime pas faire la vaisselle et que donc c’est sa femme qui s’en occupe (cependant, le Japon a généré l’équivalent féminin de ce genre de sous-développé de la tête en la personne de la méga-pouffiasse, la pute de luxe qui n’a même pas le courage d’être pute, et qui vous sort que depuis qu’elle est mariée, elle a arrêté de travailler parce que c’était fatiguant).
Ma dernière leçon était une leçon de français avec deux élèves avancés. On a parlé de la Bettencourt, du Woerth, du Guignol et de l’Italienne. Ils n’en revenaient pas, et c’est vrai qu’en expliquant l’histoire, je me suis aperçu que même au Japon, ils n’avaient jamais eu ça.
Je me suis soudain senti presque Gaulliste. Avec la crise grecque, la prochaine victime n’est ni l’Espagne, ni le Portugal : pourquoi pas la France, puisque ces “élites” qui nous gouvernent, et celles dans l’intérêt de qui elles gouvernent, le club du bouclier fiscal, s’en fichent, de la France. C’est juste une étiquette qu’ils mettent pour évaluer la respectabilité de leur fortune, c’est comme tous ces noms qu’ils ont acheté au XIXe siècle aux rescapés des familles à qui leurs ancêtres, quelques dizaines d’années avant, avaient coupé les têtes, ces noms qu’ils arborent maintenant avec la distinction de ceux qui ne sont pas du commun. Le peuple ? Sans-culottes, bourgeois de campagne elles aussi, elles sont issues de la même crasse, mais ça fait 200 ans qu’elles le méprisent. Que demain sous la pression du FMI on l’affame ? Mais qu’en ont-ils à faire… Que celui-ci s’agite ? Ils partiront se reposer sur une de leurs îles achetées en secret, comme celle de la Bettencourt, un “Palace d’exilés” (Leo Ferre). Ils y planquent tous leurs sous…
Et tous ces journalistes qui n’arrêtent pas de dire que cela va faire le jeu du FN… J’ai adoré la « petite phrase » de Ségolène Royal. Sarkosy qui voulait nettoyer la banlieue au Kärcher; pour le gouvernement, il va en falloir plusieurs.
Le pouvoir politique est discrédité, comme pourri jusqu’à la moelle par son pêché originel, une soirée au Fouquet’s aux frais du club du bouclier fiscal, puis trois jours en yacht aux frais d’un copain du club du bouclier fiscal, le mensonge sur Cécilia, la Rolex, le bouclier fiscal. Pour le reste, ce n’est que la suite. Une mannequin Italienne multimilliardaire… Et à côté de cela, la chasse aux pauvres, aux immigrés accusés de causer des problèmes, la chasse à la burqa.
Mes étudiants, eux, étaient hallucinés : comment est-ce possible, en France ? Asahi TV en a parlé, la presse européenne commence à regarder la France, mi-amusée, mi-angoissée. Que nous soyons durant l’été la plus grosse faillite financière des 50 dernières années, avec 1 million de chômeurs de plus, le Strauss-Kahn et son FMI et les USA pour nous « sauver », c’est une perspective qui vous semble peut-être impossible, et pourtant, c’est comme cela que la presse internationale parle de la France, aujourd’hui, en enrobant le tout d’un « pas probable », puis en continuant en abordant la question du scandale Bettencourt / Woerth comme d’un événement qui « ôte de la visibilité » et limite le pouvoir décisionnel du gouvernement.
On est mal, il y a de la grève dans l’air.
De Tôkyô
Madjid

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À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

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