En une si belle journée…

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Je suis une plante, je suis végétal. On peut me couper les branches, je finis toujours par repousser, et avec le temps, j’ai fortifié mes racines.

 

Ce serait un lieu commun que de dire que je n’écris plus beaucoup sur ce blog. Ceux qui pendant longtemps m’ont suivi le savent, et peut-être même le déplorent. C’est ainsi.

Ce n’est pas de la lassitude de ma part. Je pense que c’est plutôt le résultat d’une pollution globale appelée Facebook. Cette usine à bavardage nous dévie de notre propre travail, et au cœur de nos solitude, je parlerai bien entendu en particulier de la mienne, nous offre une fausse idée de ce qu’est l’échange d’idées. Sur Facebook, on est en réalité incroyablement seul. Et en tout cas pas moins que sur un blog.

Les blogs ont ainsi eu leur heure de gloire, mais désormais les espaces d’expression sont éclatés, éparpillés. Et les agrégateurs, comme on les appelle, sont les nouveaux médias sensés remédier à cet éparpillement. Le blog se noie dans le flot de l’information. On se sur-investit en commentaires, on grappille ici et là, et finalement tout l’espace créatif du blog se trouve réduit à plus grand chose, on se dilue soi-même.

Il est ainsi de plus en plus difficile de revenir sur ce blog car je me suis éparpillé moi-même, c’est d’ailleurs ce qui fait et la force, et la terrible faiblesse de ma personnalité. Je m’éparpille facilement, trouvant d’inépuisables sources d’inspiration, mais avec le risque de me noyer en cours de route, de perdre l’énergie nécessaire à la création. Les mots alors se perdent en moi, riches mais silencieux, à jamais.
Et pourtant ce blog n’est rien d’autre que la forme électronique de mon journal, un journal que j’ai commencé à écrire il y a longtemps. D’abord dans une forme très décousue, un peu avant de commencer mon analyse, puis de plus en plus assidument.

Au cœur de ma routine, ici, je l’aurais, pourtant, ce temps nécessaire à l’écriture mais voilà, je n’écris plus. Les récits, les idées tournent dans ma tête, prennent une forme qui jamais n’aboutira.
Ce ne sont pourtant pas les histoires qui manquent.

Il va me falloir de nouveau briser les barrières que j’ai bâties.

Car plus que la fatigue, plus que le manque de sujets, ce sont les barrières imaginaires qui m’empêchent d’écrire. C’est inconscient, mais c’est exactement cela, la force des tabous. Or, être écrivain, en 2015, c’est être prêt à être transparent car au cours des 50 dernières années, l’art, la littérature et le cinéma ont brisé toutes les limites, et l’Etat Islamique est en train de franchir les dernières limites en télévisant des exécutions d’êtres humains que nos états, jusqu’à présent, tachaient de cacher aux opinions de leur propre pays. Dernier en date, j’ai vu la photographie de l’explosion des ceintures d’explosifs attachées à 9 prisonniers iraqiens.
Comment écrire avec des barrières dans la tête dans une telle époque? Comme Sartre l’écrivait, un écrivain n’écrit pas pour les générations à venir, il écrit pour son temps, sur les questions de son temps. Pour ses semblables et ses contemporains. La postérité ne peut être jamais invoquée, c’est un leurre, un prétexte. Alors, pour moi, moi qui suis imbibé de politique, d’histoire et de souvenirs, à l’orée de mes 50 ans, écrire, qu’est ce que c’est?

Plus que jamais ce blog m’est nécessaire si je veux achever de mettre en cohérence mon écriture, mes idées et mon projet littéraire. Plus que jamais je dois m’éloigner de Facebook et me contenter d’y publier ce que j’aurai déjà publié sur mon blog. Plus que jamais, c’est moi que je dois prendre au sérieux, et non le média. Or, les médias sociaux ne sont en rien sociaux, et ils offrent surtout un espace d’épuisement car tout ce qui s’y écrit s’y noie et s’y oublie aussitôt publié, entre deux chats, une bimbo “délire” et un article sur la renégociation de la dette grecque. Comme l’écrit mon ami Thomas, il va falloir s’habituer à vivre avec moins, et pour moi, cela commence par vivre sans ces médias qui n’ont de sociaux que le nom.

Ici, le temps passe.

Mon ami Yann revient au Japon après quelques mois en France où il a compris, comme moi à ma façon, qu’il n’y avait plus trop sa place. C’est certainement l’événement le plus important de ces derniers mois, pour moi. Car comme tous ceux qui le connaissent, je l’aime beaucoup, une sorte de petit frère. Mais aussi parce qu’il revient avec des idées, dont celle assez particulière de s’installer pour de bon, et que c’est exactement où j’en suis, ce qui veut dire que nous auront peut être la possibilité de faire des choses ensembles ou, à défaut, de nous encourager mutuellement. J’aime écouter ses avis très nets et je sais qu’il aime écouter les miens, bref, ce sera très positif.

Moi, c’est à Londres que j’ai compris que je ne reviendrais pas vivre en Europe. À moins que ce ne soit à Paris, quand j’ai failli faire bouffer sa casquette à un employé d’une société de distributeurs de boissons: je voulais récupérer mes pièces et c’était impossible, il s’acharnait à me dire que je pouvais prendre autre chose que la boisson que je voulais prendre au départ (2 euros les 500cl de Perrier, c’était non) mais que le remboursement était totalement impossible, que quand on avait mis l’argent, on ne pouvait pas le récupérer. Alors que j’insistais, il me dit que si je continuais il appellerait la police…
J’ai pensé au Japon, où indépendamment du fait que l’on peut récupérer son argent, un employé aurait préféré me donner son propre argent plutôt que de me justifier un truc aussi absurde.
J’ai laissé tomber, mais j’ai hait la France à un point que vous ne pouvez même pas imaginer. Ce n’est qu’une histoire de 2 euros (au passage, le double de ce que ça coûte ici, réputée ville chère), mais ça illustrait tellement bien tout le reste, ces distributeurs de billets SNCF aberrants, ces distributeurs de ticket RATP absurdes dans des gares sales où il n’y a même plus d’employé au guichet et cette menace quasi-automatique d’appeler la police quand quelqu’un n’est pas content qu’on lui fasse remarquer que sa société est une arnaque (car dans le cas du distributeur, il s’agit de vente forcée et il me semble que c’est formellement interdit par la loi).
Comment en est on arrivé là? J’ai donc payé 2 euros ma petite bouteille de Perrier (station Omotesando, on a presque trois bouteilles dans le distributeur sur le quai du métro…), en pensant que ce sera sans moi.

Yann, lui, a rajouter à ce type d’expérience cette inhabilité des employeurs à vous contacter, à vous répondre même pour refuser, quand vous cherchez du travail, cette obsession d’un type de CV et le rejet de tout parcours différent qui bien entendu disqualifie celles et ceux qui ont vécu à l’étranger même quand ils sont trilingues.
On est là, au passage, au cœur même d’une vraie différence entre le monde anglo-saxon et la France. En France, les compétences acquises ne comptent pas, on veut une sorte de parcours type. On vous demande de parler anglais mais jamais on ne vous fera passer un entretien en anglais pour la simple raison que celle ou celui qui vous fera passer l’entretien n’en a pas le niveau même s’il est diplômé.
Moi, je ne suis pas diplômé en anglais, mais mon niveau est un niveau quasiment natif. Je lis, je parle et je comprends sans sous titre ni accent. Mais comme je ne suis pas diplômé… Idem pour le japonais. J’ai un niveau très correct, disons B2, mais ça n’intéressera jamais un employeur qui préférera un baby Cadum avec le diplôme qu’il faut, un certificat en langue japonaise et deux voyages de 15 jours à Tôkyô, avec une maîtrise d’anglais et un échange linguistique de 3 mois à Brighton. Alors, comme j’arrive à 50 ans et que je me tape un nom de métèque, pour moi, la France, c’est cuit.
Ça m’a sauté aux yeux lors de mon dernier séjour. Yann a visiblement compris la même chose. Todd a raison, cet esprit de province est en train de tuer la France à petit feu.
Je ne me plains plus. En revenant, le deuil était fait. Je vis à l’étranger, et finalement ce n’est pas si mal, car tout ce que j’ai ici, c’est à moi que je le dois. Tout. Et je ne doute pas un instant que désormais, libéré de l’illusion d’une France qui l’accueillerait et le reconnaîtrait à sa valeur, Yann trouvera ici et un travail, et la tranquillité qui lui permettront progressivement de trouver sa place voire de se bâtir sa propre place. Ici ou ailleurs. Sa liberté, quoi.

Moi, je suis désormais sur un plateau.

J’ai longtemps pensé que j’avais deux routes devant moi, mais l’idée d’un plateau est désormais bien plus juste, car le choix de la route, je l’ai fait il y a bien longtemps, et je m’y suis engagé, je le revois dans le miroir de ce Boeing 747 Japan Airlines, “voilà, je l’ai fait, maintenant il n’y a pas de retour possible”, et j’ai eu peur, et c’était très excitant à la fois…
Mes 50 ans arrivent, je suis parvenu à stabiliser à ma vie dans une ville où je voulais vivre. Même si depuis un certain temps je n’écris plus guère, je suis parvenu à publier non seulement sur ce blog, mais également pour minorités et même le Huffington Post. Et la pièce de théâtre que j’avais écrite il y a si longtemps a même été mise en scène, et en Algérie en plus. Pour un fils de travailleur immigré algérien pauvre qui “faisait les fins de marchés” comme on dit, c’est un joli parcours finalement.
Et bien décidé que ces 50 ans marquent une nouvelle étape dans mon existence, j’ai en main toutes les cartes pour aller plus loin, pour partager plus, publier plus mais aussi bouleverser mon époque, en être un acteur et non l’un de ces passeurs bavards que Facebook produit à la chaîne dans le silence déconcertant de l’Internet.
Je me suis extrait définitivement du carcan de mes origines sociales, des freins multiples qui s’y mettent en place et empêchent d’avancer. Peur d’échouer, de perdre. Mon amie Maria, danseuse, partage cette même difficulté, le poids d’un milieu d’origine où réussir passe forcément par la sécurité du salariat et du col blanc.
Si je me replonge dans cette insouciance de mes 15 ans et si je m’y nourris, j’ai alors toute la liberté d’abattre les dernières barrières qui, en réalité, sont déjà abattues, il y a juste que je ne vous ai pas encore donné l’occasion de le savoir, je n’ai pas joué dans ces nouveaux territoires, illimités. Ça me démange, pourtant.

En moi une maturité nouvelle.

L’individu que je suis renaît à chaque instant, comme chacun d’entre nous. Une erreur peut toujours être réparée, elle n’engage en rien l’avenir, au contraire, elle l’enrichit. Avoir peur de se tromper, c’est avoir peur de vivre, et s’il y a bien une chose que je sais de moi, c’est que j’aime la vie.
Je suis une plante, je suis végétal. On peut me couper les branches, je finis toujours par repousser, et avec le temps, j’ai fortifié mes racines. Libéré d’une classe sociale qui ne prédispose en rien à écrire ou même à être libre, je ne m’en nourri pas moins. Pour tout dire, je suis ce que je suis parce que mes parent étaient pauvres. C’est la conscience de cette pauvreté qui me donne la force d’envoyer balader les ploucs de classe moyennes avec leurs idées moyennes assorties à leur électroménager, c’est l’extrémité de la souffrance de mon père et ma mère enfermés dans la solitude du chômage qui m’a donné le goût de l’écriture, le besoin de raconter, comme pour les venger.
Quand je dis mon nom, j’avance un étendard car je sais que pour beaucoup ce nom ne sonne pas très agréablement. Vous avez vu, d’ailleurs, au fil du temps, ce blog changer de nom. Suppaiku a disparu, reste Madjid.
Et quand j’aime la musique baroque, je déstabilise encore plus certaines certitudes, et alors, que je sois pédé, et que je sois heureux, et ce sont d’autres certitudes encore qui s’écroulent. Certains ont une belle bagnole et une belle maison, moi, je vis à Tôkyô et même que j’ai encore du temps libre pour écrire, et même que je ne suis plus pauvre. J’appartiens désormais à cette catégorie de pédé qui donne les clefs de chez lui à un jeune mec qu’il a envie de revoir.

Sur le terrain du religieux, j’en déstabiliserai plus d’un car vivre au Japon me fait regarder cette obsession de regarder Dieu au singulier avec un sourire en coin car j’y vois avant tout, plutôt que la foi, l’une de ces nombreuses certitudes d’avoir raison dans un domaine, la métaphysique, qui inviterait à beaucoup plus de modestie même et surtout de la part de ceux qui se disent athées et qui ne sont, finalement, que de purs produits de la culture monothéiste.
Je suis indifférent à la foi de chacun, et je ne juge plus du tout. La vie est trop difficile, la peur de la mort, de la maladie et de la souffrance, les angoisses du vide après la mort sont des sentiments individuels qui traduisent avant tout la profonde tragédie de l’être humain qui est de se penser comme le centre de toute chose, en tant qu’individu puis en tant que groupe. Et de savoir que cette éternité du présent en lui s’arrêtera un jour.
Nous sommes tous incroyablement misérables. On mange, puis on pisse et on chie, on croie puis on décrépit avant de mourir puis pourrir Entre les deux extrémités faites de non existence de soi, nous souffrons souvent, nous sourions aussi, et on enveloppe le tout de beaucoup de mots et de pensées auxquels nous accordons de l’importance. Misérables.
Être l’une de ces créatures me fait mesurer combien il peut y avoir de bonheur et de joies au milieu de tout le reste. C’est peut être pour cela que j’affiche souvent un sourire, que je reste finalement assez optimiste même dans l’adversité. Le présent n’est pas, contrairement à la sensation, l’éternité. L’éternité, c’est demain, et demain il y aura forcément autre chose. Et de toute façon, un jour, on finit par mourir.

Quand j’écris, je traduit le présent, le miens, et je le projette dans l’éternité de demain, c’est à dire en vous. Et ainsi je vous transforme à jamais. Vous pouvez penser que je divague, et cette pensée vous accompagnera à tout jamais. C’est une belle performance. Un autre jour, un mot, un sentiment, une expression et soudain vous penserez que je vois juste. Je me souviens ce sentiment qui m’avait traversé en lisant Proust.
Ainsi, je ne suis pas tout seul à penser comme ça… et je m’étais senti soudainement terriblement bien.

J’en arrive donc à penser l’écriture comme la résolution d’une incroyable contradiction. C’est un exercice égoïste, et je revendique cet égoïsme, mais c’est un égoïsme généreux. Je n’écris pas pour écrire. J’écris pour (me) toucher, pour (me) faire rire, pour (me) faire mal, pour (me) faire du bien, pour (me) libérer. Je crois au pouvoir des mots. Qu’à ma lecture il n’y en ait qu’un seul qui ressente une émotion profonde, cela est une victoire définitive. C’est pour cela que je dois briser les dernières barrières. Je veux vous choquer, je veux être détesté pour ce que je suis si c’est ce que je mérite, et surtout ne plus jamais être aimé pour ce que je ne suis pas.
C’est le ronron de l’écriture qui m’a éloigné de ce blog, quand le caractère conflictuel, débattu de Facebook me semblait incroyablement plus vivant.
La jolie farce. Dans Facebook on écrit les romans que nous n’écrirons jamais, et nous vivons les révolutions que nous ne ferons jamais. Notre énergie se dilue dans l’instant.

Alors, à l’orée de mes 50 ans, je vais reprendre tout ce travail à zéro. Il y aura le Japon, il y aura de la politique, il y aura des idées, mes lectures, des photos et des récits, des nouvelles aussi. Vous venez de lire un premier billet. Un premier billet qui fait suite aux 1000 et quelques autres billets qui l’ont précédé.
Un billet écrit de Tôkyô où je vis. Vraiment.

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Salut,
    je viens de lire que Yann était de retour…………………… Je ne suis même pas surpris!
    J’aimerais que tu le salues pour moi!

  • Ah bon? si vite? Pourtant tu dis dans ton post qu’il était revenu pour se réinstaller? ici aussi ça n’a pas marché?

    • Je ne sais pas tres bien… Je crois qu’il avait decide avant de ne pas insister ici…

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