D’un parisien du bout du monde

D

Mon dixième, La Chapelle, Stalingrad, Jaurès, Belleville. Tiens, la dernière fois, vers le 20 décembre l’an dernier, retrouver Tim, mon Tim, à Belleville, et aller au Cannibale où nous allions Joelle, Lisa, Nicolas, Julien, Alain et moi il y a plus de 20 ans, vers 1994, à l’époque où Nicolas habitait Parmentier, mon XIème, le terre plein du marché, Tim et moi bavardons et incroyable sentiment d’être chez moi, c’est que je le connais bien, ce marché, qu’est-ce qu’on y est venu quand nous allions chez Donata.

Ce doit être vers 2000 ou 2001, la soirée chez Lisa à Bagnolet a été très arrosée, mon retour à vélo chez moi qui s’avère particulèrement épique. Une première chute sur le grand rond-point de la Porte de Bagnolet puis, après avoir dépassé Gambetta, quand arrive cette petite place qui contourne l’avenue de la république, je prends la petite rue de côté pour « jouer à Starsky et Hutch » – la rue descend dru, il y a un dos d’âne et après encore plus dru – je manque de tomber, reprends l’avenue de la république, crâne offert au vent, sensation de me rafraîchir de tout cet alcool, et puis soudain je prends conscience que je vois double, et là, j’explose de rire, seul, lancé à toute allure sur cette avenue qui descend sec vers la Place de la République, sur mon vélo dont je ne sais par quel miracle les pneus ne dérapent pas sous la double action de la chaussée glissante et de mes coups de guidons un peu brusques. Je me calme, réalise que je peux mourir et je ralentis. Je croise le Boulevard Richard Lenoir dégrisé, je n’ai plus besoin de fermer un oeil pour voir normalement…

Ce doit être vers 2001, la soirée chez Stéphane avec Nicolas a été très arrosée, Stéphane a sorti la dernière cartouche, une sorte de rhum macéré avec plein de fruits et de sucre, mes amis veulent me retenir de partir sur mon vélo mais je veux rentrer, ils ont à peine les yeux fermés que je suis déjà loin, Gambetta, je ne prends pas l’avenue de la république, souvenir de l’épisode précédent, je prends la direction vers Bastille, pensant que ce sera plus sûr, et puis vers Aligre, dans une petite rue calme, un taxi qui freine soudainement, et moi qui freine, et le vélo qui dérape, chute, bleu. Je rentre tout penaud chez moi. Terrible gueule de bois le lendemain.
Ce doit être vers 1992, la France rentre dans une récession interminable, et moi je traverse un brouillard fait de shit et d’errance, une dépression profonde entamée à la mort de mon père mais aux racines plus anciennes, il y a cette guerre en Algérie, ces attentats, et moi qui me sens seul et qui me noie au fond de moi-même en me coupant du monde, mais la nuit la ville qui s’offre à moi, mon amie, ma folie douce, ses néons qui clignotent et dessinent les ombres, je sors, rencontres d’un soir dans Paris frappée par le SIDA, ombres passagères du chantier vers Jaurès ou vers Ledru-Rollin, coupes gorges aux mains délicates et aux yeux rêveurs, je m’assoies sur les bancs et je regarde les façades, seul la plupart du temps, enfermé au dedans de moi mais terriblement bien dans cette ville qui s’illumine à la tombée de la nuit.

Ce doit être vers 1982, je suis venu au concert de The Opposition au Bataclan, longue queue et puis on entre, il y a Georges et Marilène, la soeur de Marilène, et puis cet autres garçon qui a toujours un sac FNAC, des connaissances du lycée. Georges est beau comme Jacno, c’est dire s’il est beau.

Ce doit être vers 1995 ou 1996, avec la bande des Spont’Ex et Alain, on se retrouve à Bastille rue de Lappe, un petit bar tenu par un Kabyle en face du Balajo, on écoute du rai, et Joelle et moi on monte sur une table pour danser. Joelle, la juive marocaine, moi, le kabyle algérien, ma petite soeur quelque part, que voulez-vous, je n’ai pas le tropisme Ashkénaze, je préfère les saveurs de l’huile d’olive et toute cette histoire millénaire que nous partageons au fond de nos coeurs meurtris par une histoire dont nous n’avons pas trop maitrisé les contours, et qui nous fait mal tout en tissant un lien dont la plupart d’entre-vous ne mesurerez jamais la profondeurs ni ne sonderez la douleur sourde, ce sentiment de trahison réciproque, pourquoi vous nous faites ça, mais pour un rien aussi la flamme qui se rallume, oui, j’aime Joelle comme une petite soeur, tous deux nous avons mis les amarres pour construire notre liberté, la nôtre. Bonjour, ma petite soeur de New-York, de Tôkyô sous la pluie.

Ce doit être il y a deux ans, Jun et moi traversons mon quartier, ce quartier où j’ai passé mes six premiers mois avant de partir un peu au delà de Saint-Denis, à Épinay, puis à Bondy avant d’y revenir à mes 18 ans, ce Xème arrondissement de mon coeur, avec son canal où j’ai passé des nuits et des nuits à l’époque où les portes cochères s’ouvraient comme autant d’invitations, avec cet hôpital Saint-Louis où papa est resté plus d’un an quand il est tombé malade, le cancer, partageant sa chambre avec un jeune malade du SIDA, ben oui, c’était en 1986, et je réentends mon religieux de père, les larmes aux yeux, me disant qu’il ne souhaite à personne une telle maladie, oui, l’hôpital Saint-Louis au delà duquel il y avait le local de la section du Parti Socialiste où j’ai milité quand j’avais 20 ans.
C’est dans mon enfance, les dimanches chez Donata, Zohra et Nadia, à Belleville, les dimanches où nous allons au petit parc avec un kiosque à musique au dessus du canal Saint-Martin, le Tati et son trottoir défoncé vers Goncourt, le docteur Toiteau chez qui maman nous emmène, et puis Amar, et puis les café kabyles, un soir, avec les Spont’Ex, on va dans un café algérien, on y entre comme des intrus, lumière glabre, et puis finalement on s’y amuse.

Mon dixième, La Chapelle, Stalingrad, Jaurès, Belleville. Tiens, la dernière fois, vers le 20 décembre l’an dernier, retrouver Tim, mon Tim, à Belleville, et aller au Cannibale où nous allions Joelle, Lisa, Nicolas, Julien, Alain et moi il y a plus de 20 ans, vers 1994, à l’époque où Nicolas habitait Parmentier, mon XIème, le terre plein du marché, Tim et moi bavardons et incroyable sentiment d’être chez moi, c’est que je le connais bien, ce marché, qu’est-ce qu’on y est venu quand nous allions chez Donata. Ici, c’est algérien, et puis depuis une vingtaine d’années, c’est africain aussi, et les boutiques sont vietnamiennes, souvenirs de ce petit restaurant où Freddie et moi allions vers 1985, ou 86, je ne sais plus trop.

Freddie, ma Freddie, alors là, c’est à mobylette, on contourne la place de la république puis on prend la rue René Boulanger, à cette époque, personne ne veut habiter ce quartier, sauf moi, moi, j’y ai des souvenirs de faubourgs quand j’avais 4, 5, 6 ans… Tiens, c’est bien simple, j’ai même le souvenir d’une fois, aller acheter du fromage aux Halles. Je veux dire Les Halles, les vraies, pas la saloperie pompidolienne ni le machin du Qatar en cours de construction. Non, ce truc bruyant, avec odeurs et voix des vendeurs dans tous les sens qui commence au bout de la rue Montorgueil. C’était quelque chose, Paris, je veux dire, « le ventre de Paris », avant de n’être plus qu’un trou entouré de bâtiments moches enrobés de placoplâtre immitation marbre pour provincial qui se la pète.

Ce doit être vers 1982, tiens, je te fais lire un truc écrit il y a 5 ans et pas fini, ce sera certainement jamais fini, mais qu’importe,
« Arrivé dans Paris, je vivais. Je goûtais les rues, les boulevards. N’ayant pas d’argent, tout m’était défendu, mais la ville ne m’en était pas moins ouverte. De la gare de l’Est, je descendais la rue du Faubourg Saint Martin. Cette longue avenue toute droite, avec son square et son église, le carrefour Magenta, puis cette portion qui était alors toujours encombrée de livraisons de tissus et de vêtements et où même les bus ne parvenaient pas à passer, puis la Porte Saint Martin alors toute noire et comme abandonnée, et, là encore, des embouteillages, des livraisons. Il y avait en ce temps pléthore d’ateliers de confection spécialisés dans le sportswear, une industrie alors dominée par les juifs venus d’Afrique du Nord. Cela formait un mélange très particulier et unique à ce quartier. Ces types assez grands, les cheveux mi-longs décolorés blonds, avec leurs sweet shirts pastel NafNaf, les Africains qui vidaient les camionnettes débordant de polos colorés… Ce brouhaha, ce désordre, cette agitation, c’était toujours pour moi comme un avant goût de liberté.
J’aimais bien cette traversée du sentier où mon amie Louisa achetait parfois des chaussures, rue Meslay. Passée la Porte Saint Martin, je continuais ma route, fier, conquérant, un parc à ma droite, juste en face des Arts et Métiers à la façade noire. Puis la rue qui devenait plus étroite, et continuait encore, toute droite, jusqu’à Beaubourg. Parfois, je bifurquais avant, vers les Halles ou vers la rue Rambuteau, selon l’endroit où j’allais. Mais bien souvent, c’était en vitesse automatique que j’arrivais vers Le Châtelet, que je prenais la rue de Rivoli à cette époque encore dominée par la Samaritaine, pour arriver enfin au Louvres, dans la cour duquel j’entrais – les travaux étaient encore à leur commencement, il y avait encore ce hideux parking, ces façades vieilles et noires, ces jardins défraîchis où ça draguait la nuit. Des fois, je m’arrêtais à ce grand magasin de disques du Châtelet où je pouvais faire quelques écoutes. Arrivé au Louvre, je continuais ainsi, traversais la rue qui séparait la Cour du Louvre du Jardin des Tuileries, un exercice périlleux, et rejoignait ainsi mon univers de l’après-midi. J’arrivais en général vers 15 ou 16 heures, un peu avant l’heure de pointe. Là, je retrouvais tout le monde. On avait toujours beaucoup de choses à se raconter. »

Ce doit être 1994, en juin, le Carnaval dans le centre de la ville, il fait chaud, il fait chaud, putain comme il fait chaud, et puis Nicolas qui déménage, le voilà qui habite à Parmentier. Le Bar sans nom où nous allons boire des punchs à pas cher, avec le grand piano au milieu de la salle.

La grève de 1995, je fais du stop avec Julien, on tombe sur un chauffeur de taxi ultra réac qui ramasse les gens pour faire la propagande du RPR. Un soir, je retrouve Lisa au Cannibale, à Belleville, on boit des punchs et je rentre à pieds, pas de métro, mais c’est sympa. Et puis au bout d’un mois de ralenti et de marche à pied, un matin, vers Jaurès ce bruit familier mais comme sorti d’un autre temps, le métro aérien sur la ligne 2, il fait très froid et le ciel est très bleu, les passants à côté de moi, tout le monde se regarde sans trop y croire, une hésitation, un flottement, et puis on ose entrer dans la Station Stalingrad, on se dévisage tous un peu, on ne sait pas encore que cette parenthèse enchantée d’un mois sera la dernière véritable communion de la capitale avec elle même et l’au delà de son périphérique. Imaginez, un mois de grève et pas un seul râle, au fond, on était tous un peu content de cette grève et surtout on s’entr’aidait. Imaginez maintenant…

C’est 1994, et je tente pour la première fois d’écrire un roman dans lequel je me noie, trop de problèmes dans ma tête alors, un roman où Paris, finalement, occupe une place centrale,
…« sans même s’en apercevoir, il finit par se retrouver à Strasbourg Saint Denis, son quartier, son boulevard, sa Porte Saint-Denis offerte par Louis XIV à la Ville de Paris pour célébrer sa victoire sur la Hollande et qui rendit Napoléon jaloux de l’inscription en lettres d’or Ludovicus Magnus -cette Porte était, en cet automne, triste sort, emballée dans un lourd échafaudage après avoir perdu plus d’un mètre cube de pierre, symbole de l’état d’oubli dans lequel Paris et ses habitants avaient fini par la plonger, les ingrats!-, sa rue du Faubourg Saint-Denis illuminée par ses primeurs, et ses boulangers, et ses bouchers, et ses fromagers, et ses traiteurs, et ses sandwisheries, et ses tabacs, et ses cafés, -ah, une vraie rue de Paris comme on en a tant perdu, avec son agitation, et ses embouteillages, et le boniment des vendeurs de fruits et légumes, sa rue de l’Echiquier où un petit supermarché « discounter » rassemblait alors – crise et bas prix obligent- tout ce que le quartier rassemblait de pauvreté et de cloches, son immeuble avec son porche et sa petite cour si pratique pour les artisans du textile encore nombreux dans cette partie de Paris, son escalier fin un peu bancale aux marches un peu irrégulières. Bref, chez lui, dans son élément. »…

…«  Un immense silence l’envahit. Il lui semblait découvrir l’endroit où il se trouvait, qui apparaissait devant ses yeux, qui existait, qui se faisait plus net et émergeait du néant de ses pensées.
C’était un coin de boulevard assez sombre et mal éclairé -on y a fait des travaux depuis, et ça a donc beaucoup changé -, bordé d’arbres et partagé en deux par une vaste promenade centrale sous laquelle passe le canal Saint-Martin entre Bastille et la rue du Faubourg du Temple vers République. Le boulevard Richard-Lenoir. Il sourit.
– Toutes les rues mènent a Rome, murmura-t’il.
La pluie s’était apaisée, elle avait fait place à une petite bruine. Non loin de là, un étrange manège s’opérait que seuls les passants habitués connaissent et reconnaissent. Des hommes jeunes et moins jeunes -une vingtaine?- allaient et venaient, traversant, s’arrêtant, se retournant et parfois s’abordant. »…

…«  “Au tabac bleu” était un authentique petit café de quartier comme il en disparait chaque jour dans Paris, remplacés qu’ils sont par des banques, des fast-foods ou des pseudo-cafés authentiques genre popu-menilmuch’ à la décoration soigneusement cradingue dont rafolent la jeunesse middle class parisienne.
Un robuste patron Allemand animait cet endroit -proche de la gare de l’est et aujourd’hui disparu- avec l’aide d’une serveuse de caractère – une grande jeune femme blonde de l’est de la France, les cheveux courts et le pantalon de mise – et d’un jeune cuisinier châtain à lunettes Ray Ban et cheveux courts qui se prétendait hétérosexuel; il n’était pas rare que des clients éméchés demandassent sincèrement la serveuse en mariage. Quand a Wolf, c’était un vrai patron de bistrot qui s’affaire, que l’on regarde peu, mais qui savait écouter. Un vrai personnage parisien, robuste, avec une pointe d’accent allemand.
Une clientèle cosmopolite et bigarrée envahissait l’endroit tous les midis, en fin de journée et en soirée. En plus de la musique Country qu’affectionnait le patron et qu’on y entendait en fond sonore, on y chantait Piaf, Guidoni, Marlène et même Patricia Kas : des chanteurs amateurs et même parfois professionnels donnaient à cet endroit sa réputation dans un quartier par ailleurs plutôt désolé où la dernière espérance pour certains s’était appelé « Couvent des récollets », mais nous y reviendrons plus tard… Ainsi, Daniel Mermet était une fois venu « enquêter » pour France-Inter au Tabac Bleu. Parfois, Wolf “baissait le rideau” et il fallait alors montrer patte blanche pour rentrer: seul un petit cercle d’habitués -un peu des amis dans le petit monde des cafés parisiens- pouvait alors prétendre avoir l’indispensable passeport. Au fil des ans, Marc et sa petite bande d’amis avaient fait leur nid dans ce lieu et tiraient une certaine fierté d’être appelés par leur prénom. »…

Paris a irrigué ce blog, Paris a fait ma vie comme elle est. Paris m’a sauvé. Pas le Paris que vous connaissez, cette carte postale à bourgeois de province, non. Mais cette ville qui s’offre, gratuite, avec ses façades magnifiques, ses boui-boui pas chers, la lumière magnifique la nuit, et sa foule bigarrée qui aujourd’hui se prolonge bien au delà du périphérique. Paris est aujourd’hui a Saint Denis, a Saint Ouen, à Bondy où j’ai grandi, à La Courneuve. Paris est en réinvention d’elle même au delà des politiques conservatrices de ses élites parce que Paris est dans le rêve que l’on s’en fait et dans l’amour de son quartier, de ses amis, et dans une petite fierté qui vous prend quelque part quand au hasard d’une rue vous apercevez tel ou tel monument et vous vous dites, putain, je suis de là…

Depuis vendredi une blessure quelque part en dedans, j’ai revu ces rues, mes rues, mes souvenirs et une incroyable tristesse m’a assailli. Et puis aussi un flot d’amour pour cette ville hait de la France entière parce qu’elle est rebelle et bâtarde, cosmopolite et fière de l’être, libre, frondeuse et ouverte au monde.
Demain s’achève le deuil que je me suis impose, et je vous livrerai les conséquences politiques que je tire des événements de cette année, et des dernières années, et de cette tuerie.

A cette ville souffrante dans la souffrance des victimes de l’attentat de vendredi j’adresse ce modeste billet du « blog de Suppaiku, journal d’un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres a Tokyo ». On se remet de tout. Je vous aime toutes et je vous aime tous.

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