Catégorie : Le magazine

Facebook. Never again. MBC Tokyo, and guests.

  • From 20’s to 80’s: Sleepers in Metropolis (1983) (in English)

    From 20’s to 80’s: Sleepers in Metropolis (1983) (in English)

    The music begins a bit like one of those “opening credits” from the Commercial album of the Residents. And then a sequence, another sequence and the drum machine. Pure 1983 pre-techno.

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  • Des 20’S aux 80’S: Sleepers in Metropolis (1983)

    Des 20’S aux 80’S: Sleepers in Metropolis (1983)

    La musique commence un peu comme un de ces « génériques » du Commercial album des Residents. Et puis une séquence, une autre séquence et la boîte à rythmes. De la pré-techno de 1983.

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  • Violet Chachki est LA femme

    Violet Chachki est LA femme

    Violet est LA femme, plus qu’un long discours elle justifie le pluriel quand on parle de la lutte politique DES femmes.

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  • Renaissance: mon été Beyoncé

    Renaissance: mon été Beyoncé

    un album pop incroyable, riche, drôle parfois, rugueux des fois, jouissif souvent, extatique, proche de l’orgasme. Un grand album à un moment clé qu’elle a définitivement su capter.

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  • Cinéma: Simone Barbès ou La Vertu (1980)

    Cinéma: Simone Barbès ou La Vertu (1980)

    https://youtu.be/OQ5ONcV3MTU

    Un moment poétique léger, libre et utopique imprégné de pragmatisme, d’envie de faire et de vivre au présent.

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  • superbe court-métrage pédé: Marco (UK-2019)

    superbe court-métrage pédé: Marco (UK-2019)

    Il y a un an peut-être, j’étais tombé sur le film de Robin Campillo, Eastern Boys, réalisé en 2013 et racontant l’histoire d’un homme d’une cinquantaine d’années donnant rendez-vous à un jeune prostitué croisé à la Gare du Nord.
    L’histoire m’avait mis très mal à l’aise, quelque chose de l’ordre du cliché, comme si le réalisateur n’était pas parvenu à se débarrasser du fantasme de tomber amoureux d’un tapin, ou comme s’il voulait liquider une mauvaise conscience face aux clandestins (le jeune homme vient d’un pays de l’est et n’a pas de papier), ou peut-être encore une certaine fascination pour les corps de jeunes garçons violents, ou peut-être un peu des trois. L’histoire m’a laissé un goût d’invraisemblances pliants sous le poids de bons sentiments et couronnée par une fin que je préfère vous taire si vous ne l’avez pas vu. Je n’avais pas aimé, au point de ne pas vous en avoir parlé malgré qu’après l’avoir vu ça m’avait démangé. Et puis j’avais renoncé, je n’arrivais pas à formuler le malaise.

    Aujourd’hui, j’ai travaillé de chez moi, et quand je n’avais pas de cours, j’ai regardé des vidéos sur YouTube, principalement des court-métrages avec des histoires de jeunes pédés. L’un d’entre eux m’a particulièrement plu, je vous en parlerai plus tard, un autre m’a fait rire tellement c’était mal joué, tellement l’histoire était enflée, mais comme je ne suis pas sûr d’être capable moi-même de faire le dixième de ce court-métrage, je ne vous en parlerai pas. Qui sait, le réalisateur s’améliorera, apprendra à maitriser son scénario et sa bande son et réalisera un petit chef d’oeuvre comme l’est PD, dont je vous ai déjà parlé.

    Ce soir, après avoir diné et regardé un morceau du Médiapart consacré à l’affaire Pégasus, j’ai repris mon exploration.
    Et je suis tombé sur ce court, Marco. Le synopsis est un peu le même que pour Eastern Boys, mais là où il faut deux (lourdes) heures à Campillo, une petit vingtaine de minutes suffisent à raconter une histoire concentrée qui en raconte beaucoup d’autres, et qui du début à la fin ne cède en rien à la facilité. Le film terminé, j’ai enfin compris ce que je n’avais pas aimé chez Campillo. Un côté moralisateur et à travers le personnage de cet homme mûr une envie d’avoir le beau rôle.
    Eastern Boys ne parvient à être ni un conte, ni un film brutal comme La loi du désir d’Almodovar quand l’amant rejeté se suicide, certainement un de mes suicides préférés au cinéma tant chaque fois que je l’ai vu je meurs d’envie de l’attraper et de lui dire de ne pas le faire, que je l’aime… Qu’est-ce que Banderas était beau dans ce film, alors…

    Quand Marco se termine, on ressent ce vide que l’ont ressent quand on s’est épris des personnages, et pourtant l’histoire est courte. Aucune morale, juste deux tranches de vie et une rencontre, et puis le monde dans lequel nous sommes. Je ne veux pas dire plus car on évente trop facilement un court métrage.
    Le jeu des acteurs, le lieu, tout ici est parfait, « naturel » (voilà que je sonne comme Diderot), le rythme, le temps qui passe, le flux des dialogues et jusqu’au final, absolument parfait.

    Allez, je vous souhaite autant de plaisir que j’en ai éprouvé au point de sauter sur mon clavier pour vous livrer cet instantané.

    Marco, 2019 (UK)
    Nominé pour le prix du meilleur court britannique au Iris Prize 2019
    Avec Zed Josef et Marwan Kaabour
    Auteur, réalisateur: Saleem Haddad
    Producteur: Jack Casey
    Directeur de la photographie: Deepa Keshvala
    Producteur exécutif: Mohamed Al Sadek

  • Small Axe, et Dieu créa… Lovers Rock

    Small Axe, et Dieu créa… Lovers Rock

    Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’une série télévisée britannique diffusée sur Amazon Prime, co-produite par la BBC et dont j’ai entendu parler il y a quelques semaines par un article de Nina Zadkine, « Small Axe » : un instrument sympathique, mais peu tranchant. En 5 épisodes distincts, une série qui retrace des moments importants de l’histoire des communautés noires résidant à Londres entre la fin des années 60 et le début des années 80.
    Je m’attendais à une oeuvre à l’antiracisme convenu, Nina Zadkine affirmant que son but était de « répondre à la demande du marché, essentiellement composé par des publics blancs. La fabrication de la bonne conscience est à l’ordre du jour de l’offre médiatique, il s’agit de représenter l’ordre marchand dans les formes les plus valorisantes. » (sic)
    Je n’ai jamais lu article tombant à ce point à côté de la plaque, la convocation des mânes de Guy Debord contribuant même à renforcer ce sentiment étrange que l’immense culture de son auteure l’avait empêchée de comprendre ce que représentait réellement cette série.

    Une oeuvre longuement mûrie

    Small Axe est le produit d’un long travail de plus de 10 ans comme le dit son auteur, le réalisateur Steve McQueen. Il s’agit d’une oeuvre mûrie, réfléchie et dont BBC n’est dans tout cela que le machin en bout de chaîne.
    Les cinq récits qui la composent constituent un tout cohérent, et même si chaque récit est indépendant, la série compose en filigrane le portrait d’une communauté noire britannique et de sa relation avec la société qui l’entoure, une société blanche britannique. On pourrait s’arrêter là, mais ce serait passer à côté de l’essentiel car une œuvre artistique ne peut se résumer à la somme des éléments qui la composent.

    Stop, on recommence!

    Putain, qu’est ce que c’est difficile de parler de cette série…
    Cela fait trois jours que ça me traverse, que ça me bouleverse, et je suis là à faire dans le pompeux, à tourner autours du pot alors que Small Axe, précisément, va droit au but. Small Axe ne s’adresse pas à un public blanc comme semble le croire Nina Zadkine, elle s’adresse à qui veut bien la voir, et ce dont je suis sûr, c’est que le premier soir, une grande majorité des noirs britanniques étaient devant leur télévision, et que la deuxième semaine, c’étaient toute la communauté noire qui avait rendez-vous devant BBC One, certainement le choix le plus judicieux pour la toucher, cette communauté. Oui, BBC One, précisément.

    Small Axe, une baffe immense

    C’est comme si le réalisateur l’avait chargée de petites bombes à fragmentation destinées à produire des effets à long terme. Ce n’est pas une page d’histoire, c’est une invitation à revisiter l’histoire, à en compléter les zones ensevelies sous des omissions et des dissimulations, c’est donner un sens à ce fameux « Carnaval de Notting Hill », c’est trouver une explication rationnelle à la délinquance et à la sous-qualification professionnelle des jeunes noirs, les hommes en particulier, c’est comprendre ce que sont les mécanismes qui conduisent à ce désir et la mécanique « d’intégration » dont souffrent un grand nombre d’indigènes.
    Trois récits biographiques, un récit historique, et un récit dont je ne suis pas, pour le moment, capable de parler tant la charge émotionnelle est intense, brute, je me demande même si McQueen n’en a pas fait la clé de toute la série…

    La vache, je n’y arrive pas!

    Ça ne sort pas, je me retrouve encore à tourner autours du pot, en fait oui, c’est ça, c’est précisément cet épisode qui me bloque, les autres sont finalement tellement attendus, tellement évident, le racisme institutionnel, c’est tellement banal…
    Alors je vais vous le faire comme je le sens, sans fioriture. Je vais essayer de le faire sans spoiler, c’est aussi ça, le problème. Mais bon… Oui, la clé de ces 5 épisodes, c’est le deuxième épisode. Lovers Rock, l’épisode que Nina Zadkine a regardé comme une blanche, je la cite, « Quel soulagement, en effet, que ce retour à une manière d’appréhender la « culture noire » (monolithe construit par les sociétés de marketing), packagée, chorégraphiée, rythmée ! ». Non, il y a un truc qu’elle n’a pas saisi, peut-être parce qu’il y a une transmission qui ne s’est pas faite politiquement, entre les années 70/80 et maintenant.
    L’importance de la culture, de la musique, des vêtements.
    Jusque la fin des années 80, la musique, les vêtements, des attitudes, le langage, la coupe de cheveux, tout obéissait à des codes qui eux même se prolongeaient dans des idées politiques. Il y avait bien les militants d’extrême-gauche, des gosses de la petite bourgeoisie blanche habillés comme des ploucs, mais c’étaient des ringards suspendus hors du temps, ça ne comptait pas. Non, dans les mouvances nées des luttes anti-racistes mais aussi chez les homosexuels, et jusque dans les tréfonds des quartiers populaires, des codes vestimentaires avaient émergé, cimentant chaque groupe, chaque cité, chaque quartier en lui donnant son identité.
    Longtemps, c’est la soul et le funk, le rock’n roll et même la disco qui dominaient la culture, avec à la marge le rai et les musiques africaines, le soukouss notamment. Et puis vers 1987/88 sont venus s’ajouter le rap, le rock alternatif et la house de façon totalement underground d’abord avant de se diffuser avec chaque fois leurs façons de s’habiller, leurs lieux.
    On parlait alors de tribus. Les rockers, les rockabillies, les skins, les red skins, les kyfons, les minets, les sapeurs, les Goths, les jeunes gens modernes, les fifties, les punks, les new waves, les reubeu, les rastas, …
    Londres plus que Paris regorgeait de ces bandes de jeunes portant sur eux l’apparence de leur goûts musicaux. Faire de la musique était un truc banal, tout le monde s’essayait à faire son groupe. À Londres, le reggae régnait en maître depuis la seconde moitié des années 70, son petit frère, le ska, avait connu un revival inattendu auprès des bandes mixtes blancs et noirs du grand Londres.
    Sape, musique. Et politique. Pas de la politique comme les blancs, ce truc rigide, abstrait, théorisé, non, avec le gros barbu qui a tout théorisé de la révolution. Non. Un truc viscéral, plutôt, tiré de l’expérience même du racisme, du chômage, de la violence policière et de la mise en marge imposée jusque par les partis et organisations de « la classe ouvrière ». Dans Mangrove, c’est ce député du Labour, « vous avez des preuves? ». Connard!

    Aucun épisode de cette série ne fournit les clés de cette époque comme le fait Lovers Rock, certainement un des plus beaux épisodes de série qu’il m’ait été donné de voir de toute ma vie.

    Mangrove, le premier épisode, c’est une révolte, c’est la lutte d’un restaurateur contre la violence policière, contre le harcèlement dont est victime son restaurant, c’est un policier qui dit que « ces gens sont des sauvages », qui tire la gueule quand il visite la cuisine en demandant ce que c’est, qui suspecte le restaurant d’être un tripot où on se drogue. C’est la section anglaise du Black Panther Party qui va appuyer le restaurateur et l’encourager à ne pas céder, à se battre. Et non, ce n’est pas un happy end. Georges Floyd nous l’a rappelé, ça n’a pas changé. Frank Crichlow, le propriétaire du restaurant a passé une partie de sa vie à se battre pour être finalement définitivement innocenté, et le harcèlement n’a jamais réellement cessé.
    L’épisode est attachant malgré les brutalités policières. S’y glisse en filigrane ce qui deviendra le carnaval de Notting Hill, un quartier qui avait auparavant connu en 1958 une des plus importantes émeute de l’après-guerre…

    Red, White and blue, Le troisième épisode, c’est un autre type de révolte. Celle d’un jeune noir, Leroy Logan, promis à une brillante carrière de scientifique et qui décide de rentrer dans la police pour la « changer de l’intérieur ». Une autre histoire vraie.
    Une brutalité incroyable, les autres noirs et même le père qui l’accusent d’être un traitre quand de leur côté ses collègues le traitent comme une merde. Aucun épisode ne provoque autant d’inconfort pour un indigène que cet épisode, pas un instant on ne cesse de se demander pourquoi il reste dans la police, pourquoi il encaisse tout ça.
    Mais ce qui est incroyable, c’est que son obstination à rester, c’est la même quête de dignité que celle du propriétaire du restaurant dans Mangrove. Il est anglais, il paie ses impôts, il est légitime. On peut douter, et pourtant, oui, il a le droit d’être policier. Il est d’ailleurs nettement plus diplômé que ses crétins de collègues blancs dont le racisme n’a d’égal que la bêtise et l’ignorance crasse. Eux, c’est le fait d’être blancs les rend supérieurs. Bande de cons.

    Avec Alex Wheatle, voilà l’histoire d’un jeune orphelin qui va plus tard devenir écrivain, une histoire vraie, encore une. Mais là encore, plutôt que nous livrer un happy end comme s’en plaignent les ouin-ouins geignards du Télégraph, le gars devient écrivain gna-gna-gna, McQueen nous montre la genèse, une vie de merde dans laquelle 99% d’entre nous aurait sombré. La prison, les bandes. Et puis le reggae aussi, cette bouffée d’oxygène, et puis ces yeux qui brillent quand à la sortie de l’orphelinat le voilà à Brixton entouré de ses semblables, noirs comme lui, et puis les sound-system, et puis l’incendie de New Cross, en janvier 1981, tuant 13 jeunes noirs lors d’un anniversaire et donnant lieu à d’immenses manifestations où déjà le slogan était de dire que les vies noires comptaient, car la police, elle, avait vite clos l’enquête, laissant planer un doute sur une possible origine criminelle de l’incendie.
    Il y a peu de doute que McQueen ait réalisé cet épisode en pensant à l’incendie de la tour de Grenfell (71 morts, majoritairement noirs et asiatiques) en 2017 et aux manifestations de masse qui ont suivi, là encore une grande majorité de noirs, l’enquête elle même ayant trainé en longueur malgré la responsabilité du bailleur.
    L’épisode a lieu à Brixton qui, durant le printemps 1981, a été traversé d’émeutes, émeutes de la faim, du chômage et du racisme. Des émeutes qui se sont ensuite généralisées dans l’ensemble du Royaume-Uni et que Margaret Thatcher a balayé d’un « ce n’est pas la société qui est mauvaise, ce sont ces gens ».
    Toute la société blanche britannique a approuvé, ouvertement ou tacitement, le Labour ne montrant guère de solidarité envers les populations noires, et pourtant, le Labour était dans sa période « coup de barre à gauche ». Blanche, visiblement.

    Avec le dernier épisode, McQueen ne pouvait ignorer qu’il allait déclencher un séisme. Education, c’est l’histoire d’un enfant noir et certainement dyslexique qu’on envoie dans une école « spéciale » pour « enfants inadaptés » et « anormaux ». Une politique qui a eu cours en France aussi, ça s’appelait les CPPN, une véritable usine à triage racial qui a eu lieu jusque dans les années 90.
    Là, on y mettait les Aïcha, les Djamila, les Ahmed, les Fatou et autre Karim en saupoudrant d’un peu de Hervé, toutes et tous réputés « inadaptés pour l’école », avant de les « orienter » dans des écoles professionnelles pour « apprendre un métier » parce que bon, hein, « tout le monde n’est pas fait pour aller à l’école ».
    Visiblement, le Royaume-Uni a également développé cette politique pour écrémer son système scolaire des jeunes noirs qui avaient des difficultés à suivre, qui étaient trop « différents ». Un débat semble amorcé, beaucoup d’articles ont été publiés à ce sujet ces deux derniers mois.

    Un récit fort, urgent…

    Difficile de raconter brièvement, sans spolier, ces 4 épisodes dont trois sont basés sur des vies réelles, racontant des luttes, des combats, des violences policières.
    Difficile également de traduire comment cette série met le blanc de côté.
    Fait rare, le blanc devient l’autre, le blanc devient cette masse uniforme qu’on entend généralement adressée au sujet des noirs. Il a un visage indifférencié, tous les blancs se ressemblent, ils sont une force extérieure, une sorte d’ennemi trop visible avec lequel il faut composer et dont il ne faut surtout pas se faire remarquer de crainte de s’attirer des ennuis, comme le dit le père de Leroy Logan, ce garçon qui voudra plus tard devenir policier: c’est d’ailleurs cela qui va le conduire à rentrer dans la police, réduire le gouffre entre blancs et noirs…

    … de toute beauté noire

    Difficile de traduire ici comment ces épisodes composent au contraire, pour les noirs, une incroyable symphonie de couleurs de peaux, de formes de visages, de looks, de tailles. Les noirs sont grands, petits, gros ou minces, le visage rond, carré ou long, les traits fins ou épais, les cheveux afro ou lissés, soudain, tous les fantasmes du type négroïde s’effondrent pour laisser place à une race qui en réalité n’existe pas: la race noire. Un peuple, une histoire, une culture, oui. Une race, non. Que dis-je… Des peuples, des histoires, des cultures. Mais de race, non. On ne voit aucun clone, la variété domine et jusqu’aux différentes pigmentations des corps.
    Mais qu’avons-nous fait, nous, les blancs, quel crime n’avons-nous pas commis, et quel crime ne commettons-nous pas encore en refusant de reconnaitre le crime…

    Et Dieu créa… Lovers Rock

    L’épisode le plus fort, le plus violent symboliquement, et que non, vraiment, Nina Zadkine n’a vraiment pas compris, le voilà qui nous explose à la figure. Idéalement placé en deuxième épisode, sorte de contrepoint à la violence policière du premier épisode, il est la réponse du réalisateur aux propos du policier, au regard blanc.
    McQueen assume. Oui, on fume des pétards, semble-t-il dire dès la troisième minute! Prend-ça dans ta gueule! Non, McQueen ne va pas nous montrer de jolis noirs ripoulinés bien intégrés. Et nous voilà invités chez les « sauvages » pour une soirée, une de ces « house party » dans lesquels peu de blancs ont eu le privilège, et je parle bien de privilège, d’être invités.
    Le policier visiblement doutait de la qualité des curry du Mangrove, en voilà filmés en gros plans, mijotants de couleurs différentes, appétissants, remplis de ces légumes que nous voyons coupés par des femmes qui cuisinent en chantant et en riant. De grosses marmites. Non, c’est trop complexe pour n’être que de la bouffe, nous avons à faire à de la vraie gastronomie.
    Si la cuisine s’affaire, de l’autre côté des murs, on vide toutes les pièces de la maison. Ce n’est pas pour un déménagement, on prépare une soirée, et visiblement, il y en aura, du monde…

    House Party à Brixton, 1979

    L’épisode a commencé par une maison, une fille sort en cachette de chez elle, c’est la nuit. On la retrouve maintenant, avec une copine, elles se sont faites belles, version de cette époque, vers 1979 ou 1980. Cheveux lissés, robe « floue » colorée. Elles prennent le bus et arrivent à la maison. Une atmosphère légère règne. Être noir, c’est exactement comme être palestinien, c’est la situation qui crée la politique, pas la couleur de peau, et ce soir, la ville est légère…
    Et alors, je ne peux ni ne veux raconter la suite. McQueen nous offre l’honneur de voir ce à quoi ressemblaient ces soirées dans le Brixton de l’époque. Oui, l’honneur car il ne cache rien. On fume des pétards, on danse, on chante, le DJ est aussi réellement le Maitre de cérémonie, le MC, il scande, il rythme la soirée et suit les désirs de son public, les filles sont belles, les garçons sont beau, et voilà un feu d’artifice de beauté noire, voilà ceux que les blancs parfois traitent de singes, de sauvages, de barbares, de « nez épatés » et de « cheveux crépus » explosant tous les préjugés pour former une jeunesse souriante, belle, remplie d’espoir et de bonheur, belle de la variété de ses visages, de ses attitudes, de ses clins d’oeils et de ses amourettes, de ses flirts. Une incroyable sensualité élégante et timide, incroyablement fraiche… McQueen ne nous épargne même pas un moment glauque, car dans toutes les soirées il y a des moments glauques, mais il ne s’y attarde. Non, là où il va s’attarder, c’est sur une chanson, une chanson qui plus que toutes les autres symbolise ce « Lovers Rock », sous genre du reggae typiquement britannique, pur produit de la créolisation du pays, preuve s’il en est que quoi que fassent les réfractaires blancs, la culture est d’ores et déjà transformée, nourrie, enrichie par les populations indigènes.

    On peut éventuellement penser que ces longues minutes de Silly games (Janet Kaye) s’éternisent, mais je crois surtout que McQueen a voulu la marteler, en laisser une emprunte, un peu comme après une soirée, en en reparlant avec ses amis, on se souvient de « ce moment », et que « ce moment » suffit à remémorer toute la soirée, le bonheur…

    Qu’adviendra-t-il de toutes cette beauté?
    James Baldwin

    Lovers Rock, c’est le plus bel hommage que le réalisateur pouvait offrir à sa communauté, à sa famille, aux siens, à sa propre histoire. Lovers rock, c’est l’incroyable résilience du peuple noir, son incroyable dignité, sa vitalité culturelle malgré les violences policières et la marginalisation. Lovers Rock, c’est la revanche des gamins envoyés dans des écoles poubelles, c’est la revanche d’hommes noirs à qui on refuse une promotion au travail parce qu’ils sont noirs, c’est l’obstination de Frank Crichlow, le propriétaire du Mangrove. Lovers Rock, c’est un immense Fuck You adressé à la blanchitude, mais avec élégance, et avec le sourire, l’air de rien. C’est un geste de beauté pure, un geste d’amour infini adressé aux hommes et aux femmes noires, c’est la promesse que la vie continue.
    Lovers Rock, c’est pour que les gamins posent des questions à leurs parents, à leurs grands parents pour se réapproprier des pans de l’histoire qui leur a été cachée, exactement comme les y invitent les dernières minutes du dernier épisode, Education. L’avenir du peuple noir est dans son histoire. Et dans la conviction profonde de sa beauté.

    Étonnant que Nina Sadkine n’aie pas vu tout cela. N’est-ce pas Houria Bouteldja qui régulièrement aime citer James Baldwin, « mais qu’adviendra-t-il de toutes cette beauté ». C’est exactement la question que pose ce Lovers Rock suspendu entre plusieurs épisodes racontant la violence raciste et systémique de la société britannique.
    J’espère que cet article, en vous invitant toutes et toutes à regarder cette splendide série, saura également toucher Nina et l’inviter à oublier la mathématique froide de ses références universitaires pour savoir accueillir une série qui restitue à la jeune génération noire du Royaume-Uni des clés de sa propres histoire et de sa propre beauté, des fondations sans lesquelles il est impossible de parler d’émancipation.

  • PD (court métrage)

    PD (court métrage)

    Je suis tombé sur ce court-métrage par hazard, sorte d’écho cinématographique d’un billet de blog que j’ai écrit il y a presque deux ans. Un thème récurrent dans ce blog car il s’agit également de ma propre vie, de ma propre expérience. Je n’ai jamais été victime d’homophobie pour la simple raison, je pense, que j’ai immédiatement pensé comme le dit l’un des personnage de ce film, que ce n’était pas à moi de changer, mais aux autres.

    Et pourtant, je l’avais entendu, ce « PD », une insulte dont la plupart de celles et ceux qui l’utilisent ne comprennent même pas le sens, sorte de truc venu du fond des âges. Pour moi, ça a été vers l’âge de 14 ans que j’ai compris, j’entends par là que j’ai ouvert les yeux sur moi, et sitôt cette révélation de cette nature que j’avais toujours ressentie, à tâtons et sans comprendre, le résultat a été très simple. Tout le monde l’a su et je ne l’ai pas caché. Au collège d’abord, au lycée ensuite, pour mes copains du cours d’arabe, tout le monde a été au courant, et cela ne venait pas d’une rumeur ni d’une insulte mais de mon propre comportement.

    Je l’ai dit.

    Le fait que cela choque était le dernier de mes soucis, et ce faisant, j’ai entamé un lent processus de guérison intérieure car l’enfant que j’avais été avait été un enfant très perturbé, dépressif, colérique en dedans et fortement déstructuré. L’acceptation de mon homosexualité a été le premier choix majeur, car si on ne choisit pas d’être homosexuel, on a le choix de l’accepter, et le plus tôt, et le plus radicalement est le mieux, si bien entendu l’environnement le permet, et c’est précisément ce choix assumé qui permet à d’autres d’avoir accès à ce choix.

    Je suis homosexuel, et de façon très radicale, c’est à dire d’une façon terriblement banale, en tout cas à mon niveau: c’est dit, et puis c’est fini, hop, on n’en entendra plus parler, si ce n’est dans ma façon très banale également de parler d’histoires de mecs sans trop me soucier de mon auditoire. Je ne suis pas out, je suis plus que out, c’est à dire que je me fiche complètement de mon homosexualité, il y a juste qu’il ne faut pas qu’on me marche sur les pieds.

    Ce processus a été lent à certains égards car je viens d’un âge où c’était encore quasiment interdit par la loi, c’était une atteinte aux bonnes moeurs et le ministère de l’intérieur contrôlait un fichier des « invertis », notre sexualité s’apparentant de par la loi à une maladie aussi dangereuse que la tuberculose et le cancer… On revient de loin, et ce n’est pourtant pas si ancien. Imaginez, ces fameuses années 70 enchantées aux dires des boomers, eh bien c’en était la loi. Pour les boomers, l’homosexualité était cool. Je t’en ficherais, moi, du cool. Bon, heureusement, c’est également à cette époque que les premières organisations de libération ont émergé, et enfin un premier discours radical, en rupture et avec l’ordre dominant, et avec le cool de l’époque.

    On en a fait, du chemin. Aujourd’hui, on servirait presqu’à vendre de la lessive, un candidat aux élections ou des guerres impérialistes. On a été incorporés à la démocratie libérale de marché, on nous aime, on se réclame de nous. Je t’en ficherais, moi, de l’amour. Je n’ai strictement rien à faire d’être aimé par des gens que je ne connais pas, je demande juste de droit de ne pas me faire casser la gueule ou dégager de chez moi à 15 ans. Et c’est assez intéressant de voir que la petite musique sur « le séparatisme », si on la laisse se répandre, elle finira immanquablement par se retourner contre nous. Nos bars non mixtes, notre presse, nos espaces non mixtes. Tiens, ça vous rappelle pas quelque chose, ce « non mixte »? Ben voilà.

    Très joli court métrage, tendre, à l’image de son époque. Bon, j’avouerai que le professeur d’histoire, c’est le moment Balasko, là où on a un peu l’impression d’avoir à avaler un baba au rhum enrobé d’un discours d’Emmanuel Macron, genre il faut apprendre à s’aimer, gna-gna, le moment boomer, quoi. 5 minutes d’une fadeur affligeante, le moment tolérance assorti d’un discours historiquement très discutable, disons, approximatif. Mais bon, très vite le court-métrage abandonne cet échouage digne d’un salon philosophique du PS, reprend son rythme et le fil d’une histoire à la fois difficile et délicate, incroyablement tendre et dont la trame pourrait être qu’il n’y a pas un chemin qui conduit à l’acceptation de sa nature profonde.

    Allez, je vous laisse le regarder.

  • Deux étoiles dans la Voie Lactée…

    Deux étoiles dans la Voie Lactée…

    L’un des plus beau films que je connaisse est « Deux étoiles dans la Voie lactée », un film muet chinois réalisé en 1931 et qui retrace dans le milieu du cinéma l’ancienne légende chinoise du bouvier et de la tisserande transformés en étoiles et condamnés à ne se voir qu’une fois par an, le 7e jour du 7e mois. Cette légende est connue au Japon sous le nom de « Tanabata ». Le film m’avait fait pleurer…
    Ce n’est pas un de ces chefs d’oeuvres qui vous font battre le coeur par la richesse du scénario, non. Il est plutôt envoutant, on se plonge dans une société de production à Shanghai au début des années 30, une société bien décidée à réaliser un grand film et qui pourrait très bien être la Lianhua, cette société de production chinoise qui a durant quelques années tenté de produire un cinéma de type hollywoodien tout en développant sa propre facture en un manifeste résolu pour une modernité chinoise.

    L’incursion du film dans le film ajoute à un suspense qui monte petit à petit. Les deux amants sont observés par les caméras tout comme nous les observons, et la réalisation joue avec l’ambiguïté de la situation. Le film nous rend complices, témoins impuissants mais aussi spectateurs piégés par cette mise en abîme cinématographique.

    En ce jour de Tanabata, je vous conseille de regarder ce film et découvrir cette histoire d’amour impossible, triste, vieille de plus de 2000 ans et qu’un film réalisé avant l’invasion de la Chine par le Japon nationaliste a tenté, en usant un assemblage de techniques américaines, d’esprit résolument chinois et d’un dévoilement volontaire de l’illusion cinématographique, de recréer.

    La version que j’ai trouvée grâce à groupe cinéphile sur Facebook est accompagnée d’une musique. C’est celle que j’avais pu découvrir il y a des années sur Arte, peut-être même au siècle dernier…
    Simplement magnifique.