Billet à l’écart du monde

B

…je pourrais culpabiliser de n’avoir pas fait tout ce que je comptais faire hier, mais il me reste toute la vie pour les faire, non ? Mettre de l’ordre, ce n’est pas un exercice obligé, c’est un travail nécessaire…


[dropcap1]C’[/dropcap1]est encore dans le métro que je commence à écrire ce billet. Temps de transport qui s’étire, qui dure, temps perdu, fatigue. Autant y ouvrir une parenthèse, une porte sur moi-même afin d’y faire rentrer un peu le monde. Car en fait, ici, je vis un peu à l’écart du monde, comme un spectateur. Je l’ingurgite par bribes et tente de ne pas céder à ses passions, j’ai presque totalement débranché la machine à bavardage Facebook que je ne consomme plus qu’épisodiquement.
Très curieusement, c’est en consommant moins de Facebook que le besoin de m’intéresser un peu plus et de nouveau à la marche du monde se fait plus précis, exigeant, urgent.
Hier soir, j’ai quitté un peu plus tôt. Je suis allé dans cet immense magasin capharnaüm appelé Don Quichotte (prononcer don’kihooté) et ne m’y suis pas ruiné. J’ai acheté cette sorte d’étagère dont j’avais besoin pour ma cuisine mouchoir de poche, de l’encens, un porte encens (j’ai acheté de l’encens à Kyôto), du déodorant UNO (une gamme de produits pour hommes Shiseidô, marque grand public équivalent à Garnier/ NIVEA et produisant, éventuellement, des cosmétiques plus coûteux) et du papier d’Arménie. Comme vous le voyez, j’ai particulièrement soigné le côté olfactif.
Je suis rentré un peu tard, me suis préparé une salade, ai installé l’étagère. Je n’ai pas gonflé mon pneu arrière, j’ai juste sorti la pompe. Je ne me suis pas promené avec mon appareil-photo.
Non, j’ai recommencé à travailler sur mon site de photographies. Cela prend beaucoup de temps, j’ai eu envie d’utiliser un modèle que j’aime et que j’ai utilisé auparavant mais j’ai eu beaucoup de problèmes avec la Lightbox (vous savez, quand vous cliquez sur une photo, l’agrandissement qui apparaît de façon plus ou moins élégante). Alors, je suis revenu à ce modèle, celui-là même que j’utilise pour ce site, dont la Lightbox cadre l’agrandissement à la taille de votre écran tout en vous donnant la possibilité d’avoir accès à la photographie dans sa taille réelle.
Je n’ai pas perdu mon temps. Il s’appelle pour le moment Once a day.

Ce matin, j’ai commencé le rangement dont je vous parlais hier. Je pourrais culpabiliser de n’avoir pas fait tout ce que je comptais faire hier, mais il me reste toute la vie pour les faire, non ? Mettre de l’ordre, ce n’est pas un exercice obligé, c’est un travail nécessaire. J’y vois une petite nuance: je n’ai pas à me dépêcher, je n’ai aucun compte à rendre à personne. En revanche, je dois vraiment le faire. Mon bureau est tout beau tout vide tout propre avec seulement quelques livres et mon vieille iPad dessus. Et mon ordinateur et ses 4 disques durs externes. Oui, vous lisez bien, je possède qu’autres disques durs. C’est un peu lié à mes problèmes de disques durs de l’an dernier, je n’en avais alors que deux. J’en ai un de deux Tetra qui ne me sert uniquement qu’à stocker mes photographies. J’en ai un deuxième de deux Tetra qui me sert à stocker des films, des feuilletons, des documents pas forcément très nécessaires. J’en ai un troisième de deux Tetra qui me sert de TimeMachine, c’est à dire de sauvegarde automatique, ma librairie iTunes et ses 250 Giga, mon système et ses logiciels (j’ai une fois restauré mon ordinateur à partir d’une sauvegarde TimeMachine, c’est incroyable comment c’est simple et propre) et bien sûr les photographies stockées sur le disque dur externe. Enfin, j’ai un quatrième disque d’un Tetra, le plus ancien, sur lequel je stocke des documents que je ne compte pas garder, ou pas fondamentaux.
Beaucoup de ce qui s’était accumulé sur le bureau est maintenant éparpillé. Vous me direz la belle affaire, déplacer là ce qui se trouvait ici. Mais en fait, c’est exactement parce que l’on a cet à priori que l’on ne range pas ces montagnes de fatras que l’on garde pendant des années. Mon bureau est rangé, il est réduit à son strict nécessaire présent. Et même si ailleurs se réaccumulent des piles, ces piles sont les prochaines étapes du rangement que j’entends faire, mais comme par hasard, là où je les ai mises trônent d’autres piles de cahiers, livres et papiers rangés à la va-vite après que j’en emménagé. Elles sont donc parfaitement à leur place et leur débordement sur le bureau étaient le résultat de cet emménagement rapide et non le produit de mon histoire chez moi, livres déplacés car utilisés, piles de feuillets grifonnés, etc
Mon salon se réduit maintenant à son strict minimum. J’ai en revanche beaucoup de travail qui m’attend dans ma chambre… Mais mon bureau dégagé, clair, c’est le début du travail qui m’attend. J’y ai mis mon ancien iPad qui y a toute sa place car il contient des dictionnaires, une centaines de romans gays en anglais que je désire lire, plus de deux cents romans classiques en français, et bien entendu ma synchronisation sur le Nuage de mes documents, que je peux travailler en continue sur mes iPad ou mon iMac comme on le faisait autrefois avec un cahier que l’on pouvait transporter ici et là mais, reconnaissons le, avec l’incroyable qualité désormais de tenir bien peu de place. À ce titre, le Nuage est à mon avis la plus grande révolution dans l’usage de l’ordinateur depuis le multi-tâche. L’outil qui permet de travailler est désormais totalement secondaire, seul le document lui-même prime, est unique, quand pendant trente ans nous avons accumulé des copies de documents à n’en plus finir avec parfois des problèmes de versions. Désormais, le document est unique et ses transformations se suivent dans le temps, d’un ordinateur à un autre en passant par un iPad et un iPhone. La dernière mise à jour de Page, le traitement de texte maison de Apple, enfin, réalise mon rêve ultime. Je peux tout remettre sur mon ordinateur, je peux tout réorganiser de façon rapide (une véritable galère sur l’iPad), retirer du nuage, remettre sur le nuage. Donc, lever ce léger doute, cette légère crainte du document perdu pour telle ou telle raison par suite d’une mauvaise synchronisation sur le nuage (ce m’est arrivé dans les premiers temps).
Mon vieil iPad va donc devenir mon nouvel iPad domestique, débarrassé de sa couverture et surtout synchronisé en Bluetooth pour pouvoir utiliser le clavier de mon ordinateur.
À l’école. C’est surprenant comme il fait chaud en milieu de journée. Très chaud, même si la nuit l’est moins qu’elle l’était il y a deux ou trois semaines. Je commence à envisager ne plus utiliser l’air conditionné.
Oui, je sais, cela vous étonne, quand vous lisez que nous utilisons l’air conditionné, mais vous le serez peut être bien plus si je vous disais que nous n’avons généralement pas de chauffage central ni même de chauffage du tout. Ici, en effet, le problème est avant tout l’été. À Tôkyô, si l’hiver est froid comme il l’est à Paris, il est aussi plus court et très sec, nous utilisons donc l’air conditionné quand c’est trop froid et un chauffage d’appoint. L’été, en revanche, est vraiment étouffant à cause de la très grande humidité. Les anciennes maisons étaient construites de telle façon qu’elles permettaient à l’air de circuler et le ventiler, mais de nos jours l’air conditionné est nécessaire. Cette année, je l’ai mis à « 28 », comme on nous conseille de le faire. Ce n’est pas froid, juste un peu d’air ventilé rafraîchi, et j’ai été surpris de voir ma note d’électricité réduite de moitié par rapport à l’an dernier ou pire il y a deux ans. Une année, j’en avais eu pour plus de 10000 yens en un moins, le mois dernier pour moins de 4000 yens. Ce mois ci, je ne devrais pas dépasser les 6000 yens. Et je commence donc à envisager de l’arrêter, ce qui veut dire que je n’aurai utilisé l’air conditionné de façon continue que pendant un mois et demi cette année. Les autres années, je l’utilisais de juin à septembre. Tous les jours. Beaucoup de gens, comme moi, ont fait le très léger effort de réduire leur consommation d’électricité. Et réaliser ainsi au passage de substantielles économies… que TEPCO va nous voler dès le mois prochain en augmentant les factures de 10%, après les avoir déjà augmentées de 7% en avril.

Le train du retour, maintenant. La chaleur étouffante du midi à cédé la place à une pluie fine et rafraîchissante vraiment bienvenue. Ma journée a, comme toujours, été chargée.
Tout à l’heure, après avoir fait quelques courses et avoir mangé, je vais soit ranger encore un peu, soit écrire, soit continuer à travailler à mon site de photographies. Demain, je commence à travailler un peu plus tard à l’école, ce qui me laissera la liberté de travailler plus tard aussi chez moi.

Je suis chez moi, il est tard, une heure et demi. Je n’ai pas fait grand chose, si ce n’est faire des courses (les supermarchés à Asakusa sont définitivement moins chers qu’à Kagurazaka ou même Kasai, mais en contrepartie, que de temps perdu à trouver des fruits et légumes qui ne soient pas de Fukushima… J’ai toutefois trouvé du riz nouveau de Miyazaki, tout à l’ouest!), puis manger, ranger du linge lavé ce matin, sortir la poubelle. Pour le reste, rien de bien intéressant. La banalité…
En rentrant, eu une conversation dans le train avec un collègue venu du Kentucky, pédé et positif. C’est incroyablement réconfortant de pouvoir bavarder médicaments, contamination et mecs dans le métro, comme d’autres peuvent parler de leur boulot. Ça me fait un bien fou. Lui est très jeune, 26 ans, contaminé il y a un an en Corée. On a bavardé aussi du discours de Michèle Obama, en concluant qu’elle avait tout d’une idole à pédés tellement elle était belle. Il m’a aussi confié hier qu’il commençait à réfléchir à son doctorat sur une spécialisation dans l’enseignement de l’anglais médical, plus particulièrement sur le VIH, et quand il m’a dit cela, j’ai pensé que derrière ses 26 ans, il y avait un garçon très bien. Je me souviens la première fois où je l’ai vu, j’ai pensé qu’il était pédé. Et puis cela faisait une semaine qu’il travaillait là, notre collègue Reka trouvait les procédures d’obtention de visas en Australie particulièrement compliquée pour les américains, et je lui répondit que cela restait tout de même moins difficile que ce que cela fut pour les séropositifs interdits de visa pendant vingt ans, un truc qu’elle ne savait pas (c’est fou comme les Américains sont ignorants de la réalité des USA, politique étrangère, commerciale, immigration et diplomatie). Il a immédiatement abondé dans mon sens et développé sur la fin de cette discrimination aux visas. Et j’ai pensé immédiatement, définitivement, il est pédé. Un soir, nous étions dans le train, et j’ai reçu une réponse à l’invitation FB que j’avais envoyé accompagnée d’un long message à un très jeune ami Cambodgien de Yann : ce jeune garçon d’à peine 20 ans, séropositif sans traitement, collectionnait les infections opportunistes sans que son docteur ne trouva la peine de lui faire proposer de commencer. Yann était assez désespéré de recevoir de ses nouvelles, de plus en plus inquiétantes, les dernières étant de petites hémorragies et de la fatigue. Il m’en avait parlé il y a quelques mois pour me demander des conseils au sujets de médicaments, car le garçon, en plus, était assez ignorant sur le sujet et avait peur que le traitement ne soit pire que le virus. Peur de la lipodistrophie, par exemple, ce déplacement des masses graisseuses du corps, qui vous vide les joues et les fesses pour se loger dans le ventre et le haut du dos… Le moyen âge des traitement, à l’époque où des types avalaient 50 cachets par jours a heure fixe plusieurs fois dans la journée, mais une image qui a de quoi terroriser quiconque aborde la vie à même pas 20 ans…
Les récits que Yann me rapportaient de ce garçon me révoltaient à chaque fois un peu plus. On n’a pas le droit, à notre époque, de faire des maladies opportunistes. Non. Parce que de nos jours, les traitements sont plus légers, simples, quelques cachets, parfois un seul, car les docteurs ont appris à doser et compris que ce n’est pas la quantité, mais comment on attaque le virus (d’où la multi thérapie, mélange d’au moins trois molécules de types voire de classe différentes) qui compte. Une génération de malades, essentiellement pédés, a servi de cobaye volontairement afin d’arriver à cette approche beaucoup plus ciblée, avec des combinaisons variées et diminuant les quantités de façon spectaculaire; les empoisonnements, les effets secondaires ont considérablement diminué, les traitements sont devenus extrêmement faciles à observer, ce qui est en fait la clé de la réussite. Yann a fini par me demander d’écrire au jeune homme, ce que j’ai fait. Il va semble t’il beaucoup mieux et il a enfin commencé un traitement.
Je lisais, donc, la réponse de ce jeune homme, et mon collègue était à côté de moi. Je lui explique très brièvement, et il me dit qu’il était positif. On a parlé traitement comme on parle chiffons.
Pour tout vous dire, ça me ravit de travailler avec lui. Mon environnement de travail serait parfait si je pouvait y rajouter Yann, qui est quelqu’un d’une très grande gentillesse.

Bon, il est tard. Je vous parlais cachets, j’ai pris le miens il y a trente minutes, il vaudrait mieux que j’aille me coucher maintenant.
De Tôkyô,
Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Bonsoir, je vous lis depuis les évènements de Fukushima. J’aime bien vos billets qui parlent du quotidien, de vos états d’âme, de vos ressentis, de vos rencontres… et c’est vrai que nous avons eu un creux “d’écriture” de votre part. Vous voilà revenu, c’est bien…J’ai l’impression de lire un livre, chapitre après chapitre….
    AH oui j’oubliais …. j’aime bien vos photos aussi
    Bonne continuation
    Sophie

    • Merci pour ce gentil message.
      Oui, peut etre cela se lit-il comme un livre. Mes absences episodiques sont autant de changements de chapitres ou de tomes, qui sait.
      Merci beaucoup, Sophie.
      Madjid

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