Un mail à Alain

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Les mails, quand on les adresse à un ami, sont très souvent l’occasion de raconter où on en est, et je trouve que celui-ci me reconte très bie, simplement parce qu’Alain est un ami de longue date et qu’ainsi les mots viennent plus facilement : je n’ai aucune crainte d’être jugé, critiqué, analysé ni même “compris” -quel mot batard, alors, “comprendre”. Je sais qu’Alain écoute très bien, surtout par écrit. Trouver chez lui, imprimé, lors de ma petites escapade à Londres en juillet dernier, un couriel que je lui avais envoyé m’avait fait plaisir.
Qu’importe alors qu’il n’y ait pas de réponse. Savoir où on en est un quelque chose de précieux, le partager l’est tout autant.
Je vous livre donc ce long couriel qui vous changera de mes autres longs couriels qui racontaient Kyôto.
“Pluie après le beau soleil, mais températures bien douces. Aujourd’hui c’est le printemps.
Bon, tu as reçu mon mini-mail de tout à l’heure : côté travail c’est réglé, et les affaires vont vite reprendre. Il était temps…
et cette histoire de vacances à Tôkyô sera définitivement close. Etrange séjour qui me fait méditer, m’a fait beaucoup songer à moi-même. Je suis déçu de ce séjour qui, même si j’y ai fait de super trucs, me suis fait de supers souvenirs, n’en a pas été moins court que le précédent, et culturellement moins profitable. Or que reste t’il d’un séjour à l’étranger quand on en revient… Je crois que c’est Tôkyô qui est comme ça, et que je me sens mieux dans mon bled de province, à Kyôto. J’en aime la lenteur, les couleurs urbaines ternes et privées de toute tentation, au milieu de l’histoire et de la verdure luxuriante.
La vieillesse, et peut être le travail de la maladie en moi, c’est ce renoncement à la grande ville et à ses illusions. Ca brille, c’est joli mais c’est bien fatiguant… La jeunesse, c’est faire le sacrifice du confort et de la stabilité à Paris pour retrouver cette région le plus souvent, le plus longtemps possible et avoir mis en oeuvre ce qu’il faut pour m’y installer. J’aimerais bien travailler à Osaka (et pas Tôkyô) – c’est soit l’une, soit l’autre ville -, car en une demi-heure d’un “rapide” (un train de banlieue, quoi), on est à Kyôto ou à Nara, qu’en traversant la ville, on gagne rapidement la mer intérieure qui la borde (un morceau du Pacifique) et qu’a peine sorti du gros centre urbain d’Osaka, c’est la verdure du Kansai, ses campagnes cahotiques mais boisées, les rizières et les plantations de thé, les gens relaxes comme des méditerranéens avec un gros accent à couper au couteau. On verra bien, mais cette idée m’enchante…
Je libère mon esprit de Takeshi. Il y a eu quelque chose de bancale dès le début, qui ne me plait pas et qui augure mal de la suite. De plus, me sentir lié à une sorte de date butoir (y aller vite, à tout pris) m’empêche de penser à moi raisonnablement : je dois gérer ma santé et bien concilier ses exigeances avec mon ambition de m’installer au Japon. Je connaîtrais bien Takeshi (des mois, des années), l’histoire serait bien engagée : ce serait un projet en soit. Ce n’est pas le cas. Je me sens mieux de ne plus penser à lui. Je me dis, par exemple, que si ma santé l’exige et que NOVA est prêt à me recruter, je peux repousser mon départ au Japon à la rentrée d’avril 2006, et faire ce qui est nécessaire avant (commencer un traitement, par exemple). Cela me donne le temps de mettre de l’argent de côté. Si NOVA ne me recrute pas, de toute façon, je ne compte pas partir avant cette même période.
J’ai finalement repensé à moi, je me suis fait très plaisir et c’est ce qui compte. Mais on ne batit pas – en tout cas pas moi – son avenir de cette manière. Car c’est le principal dans cette histoire, j’ai pensé pour la première fois depuis 2 années à ma vie, mon avenir. C’est encore flou, mais je redésire du long terme, un horizon. Il n’y a pas Takeshi, dans cet horizon… mais il me l’a montré sans s’en rendre compte et en tout cas, j’ai su regarder. Je suis prêt à envisager un traitement désormais.
A regarder mon avenir, je repense à mon passé, à ce qui constitue déjà une véritable histoire. Mes amis sont porteurs de cette mémoire et il suffit que je raconte l’un d’eux pour me raconter moi-même. Frédérique (28 années), Maria (24 années), Alain (19 années), Nicolas (12 années), Stéphane (10 années)… Je pourrais bien sûr rajouter tel ou tel ami, mais je crains que l’histoire ne soit alors complète…
Dire Alain, c’est dire la politique. Je ne veux pas te réduire à ça, tu ne le mérite vraiment pas, mais “tu” racontes bien cette partie de mon histoire ainsi que son évolution puisqu’aujourd’hui ni toi ni moi ne militons. Des fois, je me dis que je serais bien bête de partir au Japon quand finalement ce que j’ai le mieux réussi dans ma vie, c’est ce que j’ai fait en politique. Je reste très fier de SPONT’EX et encore plus de la Section de la Sorbonne. Ces 2 réussites, je les dois à ce que j’ai pu apprendre en ta compagnie dans le 10ème et par la suite avec Act-up, pour le peu que j’y ai participé. Je n’avais plus alors qu’à rajouter ma touche personnelle et faire confiance aux autres (ce qui me manquait cruellement à l’époque du 10ème). Alors, à écouter certains politiques, regretter des manques dans “le” discours, ça me donne envie de m’y remettre. Mais je connais bien aussi la chose, et je renonce.
Après ma pause universitaire (l’Inalco) et mon séjour à Londres, le tout précédé de mon militantisme au PS et pour l’Algérie, ainsi que les gays maghrébins, il eut fallu que je me jette dans quelque chose. C’était ce que j’escomptais de ma deuxième année à l’Inalco. Ma contamination m’a mis sur la touche, ou plutôt, contaminé, je me suis mis de côté, en attente d’un truc. Enchainer les voyages au Japon ne me satisfait définitivement pas. C’est bien mais ça ne m’empêche pas de me sentir vieillir et d’enchainer les années.
Pas étonnant alors que je tourne un peu en rond quand je ne travaille pas, que je déprime quand je travaille, et que je me laisse hâper par le premier galérien au Japon.
Sûr que l’expatriation au Japon me rendrait ce mordant qui me manque et m’aiderait à choisir. Mais en attendant je suis placé devant moi-même et condamné à choisir moi même ce que je désire. C’est bon signe, tu sais, cette question du désir car c’est sur ce sujet que j’ai terminé ma psychothérapie. Désirer, c’est bien, et c’est mieux que vouloir car le désir, c’est l’ambition nourrie par l’energie (sexuelle). Et finalement, Takeshi est le premier homme que j’ai désiré depuis longtemps.
Ca fait longtemps que je te dis que je t’envie, de te prendre la tête au travail, que j’envie les boulangers, patissiers, coiffeurs, cuisiniers qui se prennent la tête à répéter des gestes avec le soucis de réussir bien ce qu’ils font. Que j’ai envie de m’investir et plus seulement exécuter bêtement. Si je reprends le travail dans le but de me payer mon prochain (plus ou moins long) séjour au Japon, alors, dans quelle direction vais-je foncer ? Qu’est-ce qui peux me motiver à avaler les trucs qu’il va falloir que j’avale sans me sentir résigné à le faire ?
Takeshi n’a pas sa place dans ma réflexion. Bref, je l’aime bien, et je ne l’aime pas. Je repense à ce soir, dans Ginza, à l’Apple Store. J’avais littéralement trainé Takeshi sur Ginza (un mix Champs Elysée / Boulevard Haussmann / rue Saint Honorée). Takeshi n’aime que Shinjuku (en gros un mix Saint Michel / Les Halles / Pigalle / Place Clichy) ou Roppongi ( la même chose avec beaucoup d’américains). Il n’aime pas se promener et doit considérer que Ginza n’est pas dans ses moyens. A l’Apple Store, en face de nous devant un ordinateur, il y avait un japonais d’environ 35 ans, beaucoup de charme. En sortant, je me suis demandé pourquoi j’étais avec Takeshi et pas quelqu’un qui, comme moi, aimerait prendre son temps pour se ballader, et irait de lui-même sur Ginza… C’est une pensée toute con, mais je crois que cette question est au coeur de toute relation.
Le prochain sera le bon.
Mais il devra peut être y en avoir beaucoup (à relativiser) avant.
Long, le mail, n’est-ce pas ?
A par cela, j’ai plutôt bien profité du bien temps. Je me suis pris un crédit pour m’acheter un nouvel ordinateur. Maria va m’acheter l’ancien. C’est un portable, Apple, très complet, qui fait le wifi et grave les DVD. Me voilà mobile… prêt à partir au Japon ou partout ailleurs. Et même à rester à Paris. Pour importer les vidéos de Kyôto, par exemple (l’autre plantait à tout bout de champs, celui-là fait ça très très bien…).
J’ai disposé mon bureau face à la fenêtre chez moi. Il fait gris aujourd’hui, mais voir le ciel, mes rosiers et entendre le chant des oiseaux est bien agréable. Je suis bien privilégié, finalement.”
(fin du mail à Alain)
Sinon, je reprends chez BNP Paribas le 1er avril, et je suis augmenté d’un Euro par heure. J’ai téléphoné à Odile hier. Elle est contente de me voir revenir, mais sa santé ne va pas fort. C’est triste, elle n’a que 52 ans… Elle le prends bien, même si je sais (et elle aussi) que cet aspect philosophe est l’effet du Prozac qu’elle prend depuis des années. Ca me fait toujours de la peine, ces histoires de maladie. On est finalement très fragile…
Au jour d’aujourd’hui, je vote NON au référendum sur la constitution. Un NON fédéraliste.
Mais Duhamel réussira t’il à me convaincre de voter OUI ? Le comité de soutien people de Lang, en tout cas, ne m’y encourage pas du tout. Et puis je pense qu’il y a en France un abscès à crever, et que le plus vite sera le mieux. Que le PS implose vaut mieux qu’il continue ainsi à se trainer. Et que la recomposition qui s’ensuivra, une réunification des PS, d’une partie du PC et des verts ne pourra qu’être salutaire, même si elle met des années.
Je pense avec conviction que ce serait le choix de François Mittérand. Car le nouveau défi n’est pas de revenir, comme le disent les socialistes, sans en remercier Mittérand. Mais de rester. Gagner une fois, avec plus de 40%, gouverner, et regagner une fois avec plus de 40%. Voilà la vraie ambition pour laquels ils ne sont absoluement pas prépaprés car cela suppose un changement radical des partis, des clivages, des méthodes et des discours. On y arrivera.
Voter NON, c’est faire le pari de cette évolution possible. En tout cas, à mon avis.
Donc, aujourd’hui, c’est NON.

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