Où commence la guerre?

O

Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux.
Montesquieu

C’est difficile de se lever ici, le matin, difficile quand comme moi vous suivez la politique, le monde. Difficile parce que pendant que vous dormez, je me lève et j’ai accès à toute votre journée, elle gît là, béante, sur le net, et puis au même moment les américains sont au meilleur de leur forme en leur fin de journée, et leur président en est à « exercer ses droits ».

L’autre jour, comme ça, alors que je me réveillais pour une nouvelle journée de promenade à Kyôto, j’ai découvert l’attaque par un drone de l’avion de Qassem Soleimani. Internet semblait me dire « bonjour, je t’oublie pas, bonne journée ». Internet ou le monde, c’est un peu la même chose, de nos jour, internet est devenu une projection du monde. Déformante mais bel et bien une projection du monde.

J’aurais pu lire en premier que des centaines de millions d’animaux et parmi eux des insectes pollinisateurs avaient dors et déjà péri dans les incendies en Australie quand au même moment son premier ministre réactionnaire et « climato-sceptique » privatisait les ressources en eau et coupait dans les budgets publics, notamment celui des pompiers. Depuis, il a même décidé de criminaliser les mobilisations écologistes.

J’aurais pu tomber sur l’affaire de Villejuif, rebaptisée depuis « attaque terroriste de Villejuif », sorte de fait divers commis un malade, Nathan Chiasson, connu pour de graves troubles psychologiques et récemment « converti à l’Islam » puis « radicalisé » avant de « passer à l’acte » (le discours dominant introduit une sorte de causalité, le « passage à l’acte » étant le point d’acmé du parcours initiatique de tout bon musulman…).

Le meurtre de Villejuif, un fait divers tragique de notre temps où un meurtrier fauche ses victimes au hasard, ça peut être toi, ça peut être moi, permet à Emmanuel Macron d’avoir son « attaque terroriste » pour compléter « la mort tragique de nos soldats combattant le terrorisme » lors de ses voeux.

Ben oui, une collision entre deux hélicoptères dans un pays où la France n’a rien à faire si ce n’est défendre ses multinationale et son pré-carré, ou « une attaque au couteau » d’un malade qui n’a pu être pris en charge faute de structure et de budgets adaptés, c’est moins sexy pour Son Incompétente Suffisance. Pour lui, la mort est une opportunité.

Des fois, je me dis qu’ils ont déjà préparé le plan comm’ « larmes aux yeux » au cas où Brigitte avait un cancer du sein – ce que je ne lui souhaite pas car je sais ce qu’est un cancer, je tiens à préciser- avec la couv’ de Match, elle sort de l’hôpital tailleur blanc cassé-lunettes noires, photo floue prise au  téléobjectif 1000 mm par un faux paparazzi recruté par l’ancienne toxicomane, ancienne truand liée à la pègre et amie du couple rendue célèbre pour avoir hébergé Benalla, Mimi Marchand

Mais non, ce matin là, ça a été l’Iran. Et depuis on a été gâtés…

Je sais que pour une grande partie de la population, et parmi elle les manifestants, la violence policière s’est installée avec une sorte d’évidence dans le quotidien avec dans le bide une peur et une colère profondes. Mais vus de loin, ces meurtres, ces vies fauchées, ces corps abimés, matraqués, trainés au sol comme on ne traine même pas des sacs poubelle de peur de les crever, ces policiers réduits au bras armé du parti de l’ordre, ça ne peut pas, ça ne doit pas une évidence.

En réalité, de loin, pour moi, un mec banal mais politisé, longtemps militant, il est impossible d’accepter l’image de ce quotidien, de cette violence avec laquelle le bloc bourgeois veut nous imposer sa loi et nous faire plier, ce qui commence avec la banalisation de ce qui ne peut être normal. J’ai un très grand respect pour celles et ceux qui font face à cette violence, la dénoncent.

« Je ne suis qu’un voyant, embarrassé de signes ».
Léo Ferré, Il n’y a plus rien, 1973

Je suis un peu comme le témoin de loin, par effraction, du glissement totalitaire et dictatorial du pouvoir. Je l’ai longtemps écrit, commenté, et j’en ai reçu, des mails, des commentaires de critiques, « mais non, voyons, pas totalitaire ». Et puisque ce stade est d’ors et déjà dépassé, autant le dire avec les mots qui fâchent, la banalisation de cette violence, c’est le vrai, l’authentique commencement du fascisme.

« I do not fight fascists because I will win. I fight fascists because they are fascists. »
Chris Hedge, Wage of rebellion: The Moral Imperative of Revolt, 2017 

C’est quand un pouvoir, armé d’une vision du monde mue par les intérêts d’un groupe, se trouve acculé à ne reculer devant aucun moyen pour imposer cette vue, fut-ce en opposition à l’ensemble de sa population, que commence le vrai fascisme, les forces de l’ordre « légales » se retrouvant malgré elles en un glissement qu’elles ne contrôlent elles-même même pas, utilisées comme pouvaient l’être en Italie les faisceaux au début des années 20. Faire peur, faire mal, faire du peuple l’ennemi à écraser. « Nous ne sommes pas du même camp », voilà une phrase qu’auraient pu dire des faisceaux italiens ou les milices de Doriot. Mais jamais un préfet républicain.

« Le président peut promulguer légalement la dictature ».
Pierre Mendès-France, La République Moderne, 1961

Je ne serais pas étonné si j’entendais demain qu’à la suite d’un débordement on comptait 100, 200 morts. Ni si Emmanuel Macron décrétait l’article 16 (l’État de siège et la suspension des libertés publiques et constitutionnelles) et utilisait les pouvoirs spéciaux, après tout, il y a trois ans l’État d’urgence a été décrété quand il n’était même pas nécessaire de le décréter, il l’a été dans la lutte contre le terrorisme mais a permis également de réprimer des écologistes puis des syndicalistes et, depuis, son inscription dans la loi a permis d’arrêter et de brutaliser avant de les emprisonner des centaines de gens ordinaires, les Gilets Jaunes, à partir de novembre-décembre 2018.

La condamnation tardive et toute en circonvolution des brutalités de sa police n’ont d’autre but que de rassurer parmi ses électeurs celles et ceux qui commencent à penser que oui, ce pouvoir est bel et bien totalitaire. Rien d’autre.

L’évocation de ces deux mois, novembre-décembre qui me ramène à il y a près de 35 ans en arrière, en 1986, quand j’ai moi-même traversé un autre automne de lutte où nous étions, nous aussi et pour la majorité, non encartés, insaisissables, bien vus par les médias au début avant d’être critiqués par une certaine presse au point d’être accusés de « SIDA mental » par Louis Pauwel, directeur de publication du Figaro Magazine.

Tiens, j’en profite pendant que j’y suis 

Le Figaro, c’est le journal où travaillait entre autres l’un de ces journalistes réactionnaires, souverainistes et islamophobes, Joseph Macé-Scaron, membre comme Louis Pauwels de la « nouvelle droite ». Je le cite lui car il a connu son heure de gloire dans le magazine proto-réactionnaire Marianne où de « souverainisme » en « république » il a fait partie de ceux qui ont contaminé le débat de leurs diatribes islamophobes et nationalistes en se parant de l’allure de « la gauche », une tâche à laquelle Natacha Polony continue d’officier dans cette bouillie idéologique qui caractérise notre époque où triomphe le républicanisme chauvin. Je le cite, aussi, parce qu’un homosexuel qui travaille en 1986 sous la protection et les bons hospices du salopard qui a parlé de « SIDA mental », alors que dans l’indifférence générale la maladie fauchait toute une génération. Ça classe son homme.

De loin, je ne peux accepter cette violence banalisée

Alors je me retrouve un peu comme une sorte de témoin, votre oeil innocent, je suis votre regret du monde perdu de l’innocence, d’avant la violence de ces deux dernières années, et je peux alors la raconter d’ailleurs, de l’angle de la littérature, du souvenir d’autres violences mais surtout de celui de l’implacable inacceptabilité de cette violence, de son caractère fondamentalement amoral, et alors à la violence des coups j’opposerai la seule violence à ma disposition, la violence des mots dans la rigueur des coups qu’ils portent.

Nos morts

Et alors que je ne parviens pas à me remettre de l’assassinat de Cédric Chouviat lors d’un contrôle de police, un an après le meurtre à sa fenêtre d’une femme de 84 ans, Zineb Redouane, et de tous ces visages bousillés à jamais, ça aurait pu être toi, ça aurait pu être moi, c’est comme une synthèse qui s’est faite en moi. Car ces deux meurtres en rappellent tant d’autres, d’autres violences longtemps tues, d’au delà des périphériques aux colonies. On pense aux 19 Kanaks tués à Ouvéa en 1988, on pense à Adama Traoré, à Rémi Fraisse, à Steve Maia Caniço, à Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005, à… Il y a juste que cette fois un cran semble avoir été franchi, et que ces meurtres jusqu’alors circonscrits à la périphérie ds centres confortables ou de la France rurale, blanche, s’étend désormais à tout le territoire sans plus de distinction, et l’accusation de barbarie et d’incivilité jusqu’alors réservée aux jeunes dans les quartiers populaire vise désormais tout manifestant, tout gréviste, tout opposant.

Où commence la guerre

Oui, on sait où commence la guerre, normalement, les médias nous en font une sorte de feuilleton banal. C’est Donald Trump qui tue Qassem Soleimani, par exemple, c’est Georges Bush Jr. qui envahit l’Iraq, c’est Adolph Hitler qui envahit la Pologne, c’est Guy Mollet qui envoie les troupes en Algérie, ce sont chaque fois des millions de morts. Ça on le sait. Mais peut-être notre définition de « la guerre » est biaisée, car nous voulons des champs de bataille clairs quand en réalité la guerre, c’est avant tout la défense d’un camp contre un autre afin de le vaincre.

Quand en France un gouvernement utilise sa police contre des manifestants en autorisant l’utilisation d’armes de guerre dont l’usage est interdit sur les populations civiles dans quasiment toutes les « grandes démocraties », et des stratégies inconnues depuis des décennies dans les conflits sociaux après les avoir testés et limités aux quartiers populaires comme ultime héritage de la domination coloniale, nous avons un gouvernement qui a décidé de traiter toute sa population en ennemie, et alors…

…il s’agit bel et bien d’une guerre.

Les images des évacuations, des charges policières, des gazages en masse de populations à proximité d’hôpitaux, les nasses, les arrestations « préventives » de gens qui n’avaient rien fait avant qu’elles ne soient présentées devant un juge selon les règles de la comparution immédiate mises en place grâce aux différentes lois adoptées depuis plusieurs années dans le cadre de la lutte antiterroriste, les grenades lacrymogènes envoyées aux fenêtres, les tirs de LBD tirés â un mètre, l’humiliation des jeunes de Mantes-La-Jolie mis à genoux dans la plus pure tradition des ratissages des villages lors de la guerre en Algérie, les mâchoires fracassées et les yeux crevés, toutes ces vies brisées, toute cette violence de l’état compose sous nos yeux des images inédites, et pourtant j’en ai fait beaucoup, des manifestations, et je n’ai jamais eu peur d’y aller, « devant »…

Le piège

Avec une population qui, piégée, tente alors de se défendre, justifiant aux yeux du pouvoir encore plus de violence, de répression ainsi qu’une utilisation des médias pour faire de la population « qui n’a pas compris la réforme » et avec qui on doit « faire preuve de pédagogie » une bande de sauvages que seule la force pourra faire céder.

Souvenirs d’un autre temps, d’autres violences

En 1986, alors que les voltigeurs « nettoyaient » le boulevard Saint-Michel et que je courais pour ne pas me faire tabasser, que j’avais une de ces motos au cul qui me rattrapait, ils étaient deux dessus, un type qui conduisait, l’autre derrière qui faisait du bâton, et qu’ils étaient super proches, je n’ai pu y échapper sans me faire frapper qu’avec l’aide d’un patron de café qui m’a littéralement happé avant de me jeter dans son café, il a du en sauver quelques autres comme moi.

Dans le calme retrouvé du café, de la vitrine on regardait ces motos aller et venir, comme des guêpes, c’est l’image qu’il m’en reste, et ce patron qui avait « voté Chirac » jurait avec colère que jamais il ne revoterait pour lui.

Dans cette furie que je n’avais jamais vue s’abattre dans Paris, Malik Oussekine a été assassiné, il n’avait pas eu la chance de trouver un endroit où se cacher, ou trop tard, et ces salopards l’ont assassiné.

C’était une guerre, pas du maintien de la paix, ils nous cherchaient un à un, alors qu’on ne faisait rien de méchant. Moi, ce soir là, j’étais arrivé vers 6 heures après mon baby sitting, il y avait un climat étrange sur le boulevard, j’ai marché, on se croisait, il y avait des attroupements, la circulation était arrêtée, il y avait un feu avec des gens assis autours qui discutaient, toute la journée, il y avait eu des manifestations spontanées avec beaucoup de rage après la répression de la veille, je suis entré dans La Sorbonne occupée, c’était une ambiance bizarre, ça causait dans un amphithéâtre dans une lumière crue, l’inquiétude était palpable après les événements de la veille, moi, je faisais des photos, et puis juste au moment où je suis sorti, c’est le moment où les CRS ont chargé dans la rue Cujas devant La Sorbonne, j’ai couru avec les autres et j’ai réussi à me glisser dans le Quick par la porte arrière. C’est un Marks and Spencer, maintenant.

La lumière était éteinte, le gérant nous a demandé de sortir, il fermait. On est sortis par le boulevard Saint-Michel et c’est alors que je passais le long de Cluny qu’on les a entendus arriver, ça a été la panique totale. On marchait, en gros on rentrait. On ne faisait rien de mal. Ils m’on fait l’impression d’être des guêpes, ils en avaient le bruit et cette espèce d’obsession de ne plus vous lâcher, j’ai traversé le boulevard Saint-Germain en courant, on était quelques uns à essayer de ne pas se quitter, surtout rester groupé, et puis une moto m’a foncé dessus, j’ai couru sur le trottoir et les bras du patron de café m’ont attrapé. Jamais je n’oublierai cet homme.

Les violences de la place des Invalides avaient éveillé toute ma génération à ce que pouvait être la violence de l’état. On était plus de 500.000, et on était arrivés aux Invalides. Je me souviens, les lycéens, assis par terre vers l’Assemblée Nationale barrée de cordons de CRS, criant tout sourire « CRS avec nous, vos enfants sont concernés » et nous, à quelques uns dans cette foule bonne enfant qui leur disions de ne pas rester assis, on était un petit groupe de Tolbiac, on le sentait, le climat était bizarre, la place était bouclée par les CRS contrairement à la semaine précédente, et ces gamins étaient là, innocents et riants avant de se faire gazer et charger, une cohue indescriptible, une panique et des cris, c’était la guerre, la guerre de l’état contre nous.

Et il y avait ce camion de l’UNEF ID au milieu de l’esplanade, peut être vingt mètres devant le grand panneau AIR FRANCE, ils étaient en totale panique, ils criaient des « restez calmes » « dispersez vous calmement » quand par dessus eux on voyait les grenades lacrymogènes qui pleuvaient, ces ringards des syndicats, tous encartés PS-SOS Racisme, leur micro à la main, ils regardaient le spectacle devant eux, on le voyait, ils étaient effrayés, ça devait être fou, nous, on courait et puis on revenait, et on les méprisait, ces planqués des syndicats parce qu’ils ne servaient à rien qu’à nous révéler à quel point la situation était glauque et à quel point ils étaient inutiles, leur place n’aurait pas du être dans leur camionnette sur la tribune de leur victoire bureaucratique, mais devant, avec les lycéens, ça faisait une semaine qu’à une dizaine de Tolbiac et d’autres facs on passait nos matinées à encadrer les lycéens qui manifestaient spontanément, ils avaient besoin qu’on leur apprenne, ils auraient eu besoin ce soir là d’apprendre à faire un front, je sais pas, et puis la camionnette de l’UNEF-ID a commencé à bouger, ils partaient genre « bye bye les gars et démerdez-vous bien », ces planqués, on les a sifflés mais c’était de plus en plus difficile car avec les gaz on ne tenait plus, j’ai vu une grenade en tir tendu venir frapper le visage d’un gars, il y a eu un attroupement pour aider le gars, mais très vite il a fallu déguerpir, ça pleuvait de partout, alors on a commencé à courir et à prendre des rues un peu au hasard, on a fait des sortes de cortèges sur Saint-Germain, ou Saint Dominique, je ne me rappelle plus.

Moi, j’ai retrouvé des copains, on a marché, marché, ça gazait régulièrement, alors il fallait courir.. On était très en colère. On hurlait. C’était la guerre contre nous et on ne se laisserait pas faire parce qu’on n’avait rien fait de mal. Les coupables, ce n’était pas nous. Vers minuit, je suis arrivé à Saint-Michel, et puis je suis rentré chez moi.

Pour « maintenir la paix », il aurait fallu qu’il y eut des bagarres, or, vraiment, nous, la génération 86, on était comme les Gilets Jaunes, tout sauf des fouteurs de bordel, on se rêvait mieux que les boomers soixant’huitards; nous, on les voyait, les anciens de 68, tous aller à la gamelle après avoir été des terroristes idéologiques baba-cools d’extrême-gauche, ils passaient leur temps à nous scruter, à nous analyser, à parler de nous comme si on était une bande de débiles sans idées mais « généreux », et ça leur donnait tout le loisir de parler d’eux, de leurs exploits et d’en remettre une couche sur leur légendes d’anciens combattants rentrés dans la carrière et espérant que surtout, nous ne viendrions pas troubler leur ordre si mérité.

Nous, on n’était pas des rêveurs, on voulait juste exercer nos droits, occuper les universités qui nous appartenaient, y organiser des débats, imaginer la société qu’on voulait et surtout toujours prendre des décision en votant pour tout. On était hyper démocrates.

On savait très bien qu’il y avait des tractations syndicales, on s’en fichait admirablement. Mais du foutoir, non. La preuve, au petit matin on nettoyait les amphithéâtres pour ne pas que ce soit les personnels d’entretien qui subissent, d’ailleurs il y avait une « commission propreté », et puis ils se sont mis en grève et on a fait une cagnotte. Ils venaient parler dans les amphithéâtres et on les applaudissait. On faisait des collecte aussi pour acheter du café, du pain, on se répartissait les tâches, c’était très « civique » au sens noble du terme.

Non, on n’était pas le foutoir, on était exactement comme le dit Léo Ferré, « l’ordre, moins le pouvoir ». Mais en effet, cet ordre sans le pouvoir, c’était bel et bien du « désordre » pour l’état, comme le Roi Léo dit aussi.

Ça, on ne le savait pas vraiment

Il fallait l’expérience de cela, exactement comme les Gilets Jaunes ont fait l’expérience de cette guerre sociale, car c’est bel et bien d’une guerre sociale qu’il s’agit.

On nous bassine avec le « respect de la loi », les « valeurs » de « la république » mais la contradiction entre ces principes si vaillamment rappelés et une telle violence de l’état, celle de 1986 comme celle de 2020, c’est que cette violence est anticonstitutionnelle. Elle est contraire aux principes du droit qui fondent le pouvoir de ceux qui nous gouvernent. « nous ne sommes pas du même camps », rien que cette déclaration mériterait un passage dans une haute cours constitutionnelle, si la France était vraiment une démocratie.

« Leur » monde n’est pas une démocratie, c’est une caste

Pour qui il se prend, ce type payé avec les impôts et nommé par un type élu par ceux là même qui se font tabasser, éborgner, assassiner en toute impunité, en infraction totale avec l’Article 15 de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 dont ces analphabètes hyper-instruits ayant fait leurs Grandes Écoles de merde nous rabâchent les oreilles en permanence histoire de montrer qu’ils ont appris à faire des fiches de lecture et qu’ils comprennent tout mieux que tout le monde?

Progressivement, depuis l’expérience de l’occupation et de la résistance, le pouvoir s’était fait nettement moins violent, ça avait mis du temps, il y avait eu de fortes répression dans les années 1946/48 lors des grandes grèves des mines notamment et avec des centaines de morts, il y avait eu l’écrasement des manifestations en Algérie en 1945 avec des dizaines de milliers de morts, à Madagascar avec près de 100.000 morts en quelques mois, il y avait eu les répressions coloniales puis la guerre en Algérie avec son demi-million de morts et ses centaines de milliers de déplacés, il y avait eu la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 avec ses centaines de morts dans le centre de Paris au vu et au sus de tous, mais progressivement l’état s’était adouci et les années 70/80 avaient été des moments d’accalmie malgré de fortes mobilisations sociales.

Pour donner un exemple, en mars 1979, une grande manifestation s’était déroulée qui avait vu les Autonomes (l’équivalent à cette époque des Black-Blocks) descendre sur le parcours toutes les vitrines des banques et des agences d’intérim, mais hormis quelques arrestations, il n’y avait pas eu de grosse violence policière. En mai 68, malgré l’incroyable violence, les voitures en feu, les pavés, la répression n’avait pas pris l’allure de l’état de siège dans lequel désormais le pouvoir tente d’imposer son autorité.

Comme si l’autorité s’imposait…

Une autorité qui ne se mérite pas et qui tente de s’imposer n’est pas l’autorité. Elle est la force brutale de la tyrannie. Ce n’est pas Besanceneau qui dit cela, c’est Montesquieu.

Ce qui est grave, c’est qu’on s’habitue à la violence de l’état, à cet espèce d’état de vengeance des forces de l’ordre, parce que c’est à cela que ça ressemble. Et au dessus, dans les sphères du pouvoir, à cette arrogance d’un pouvoir dont personne mieux que le préfet Lallemand n’a défini le caractère guerrier, totalitaire et belliqueux. « On n’est pas du même camp ».

Soudain, le masque égalitaire de la « république » dont on nous rabâche les oreilles en permanences vole en éclat et se révèle n’être que ce qu’il est. Des mots et une supercherie vide de sens qui habillent les inégalités criantes, inégalités politiques, sociales, économiques et ce faisant se révèle la sombre évidence que la France n’est pas une démocratie. « Pas du même camp », assène celui qui tient le bâton.

C’est d’une guerre qu’il s’agit

Et la « république », la res-publica, la chose publique, se trouve réduite à n’être qu’un mot creux vidé de son sens, un simple retour à la république conservatrice et concédée de la réaction qui, depuis Thiers, a compris qu’une élection ne faisait pas la démocratie mais qu’elle entretenait son simulacre au profit de cet « ordre » et cette « stabilité » de la puissance et du pouvoir des possédants. Le parti de l’ordre contre « la canaille ». Nous.

Notre force, c’est le collectif de nous

En ce moment, des hommes et des femmes se battent pour préserver les principes qui gouvernent le financement et le calcul des retraites.
Mais au delà, et face à une telle guerre de l’état contre sa population, et cela depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, ce qui devrait aujourd’hui nous unir en un geste plus grand et plus puissant, c’est nous élever contre la guerre menée par un pouvoir peu légitime et peu soucieux de bâtir une légitimité populaire, un pouvoir qui contorsionne les mots et les vide de leur sens, dont la seule vision se résume à un rapport de force duquel il devra être le seul vainqueur quitte à brutaliser la société comme elle ne l’avait pas été depuis des décennies, un pouvoir ne travaillant que pour le bénéfice des quelques grands groupes qui font sa promotion sur les chaînes de télévisions qu’ils possèdent et pour le seul bénéfice.

Je vous racontais 1986 parce que précisément, en 1986, cette violence avait immédiatement été critiquée et déshonorant son instigateur, Jacques Chirac. C’est cette violence qui l’a perdu et qui a permis à Mitterrand de gagner une seconde fois en 1988.

Et la violence déployée avait été infiniment moindre, et pourtant…

Durant toutes ces années, alors que la violence de l’état s’adoucissait dans son centre, un peu comme les gouvernements expérimentaient leurs bombes atomiques dans le Sahara algérien ou dans le Pacifique en exposant les populations avoisinantes, c’est en banlieue, dans les quartiers populaires où vit une partie importante de la population issue des anciennes colonies que les formes nouvelles de la violence policière, notamment les BAC ont pu être expérimentée sans trop éveiller de protestations. Progressivement, vivant au contact de pratiques policières violentes peu respectueuses des habitants, délit de faciès, tutoiement, plaquages, descentes surprises « en bas des cages d’escaliers » où les jeunes ne font que bavarder, la jeunesse a développé une véritable aversion pour la police et d’année en année la tension est montée, montée, exactement comme elle monte maintenant dans les manifestations. Qui sait, dans le futur Castaner nous dira-t-il peut-être que les manifestants sont des « sauvageons ».
« Nous sommes coupables, vous êtes innocents. (…). Vous vous êtes faits des anges. Des anges affranchis de toute justice terrestre. Vous faites de vos victimes des bourreaux et de l’impunité votre royaume. Vous êtes des anges, parce que vous avez le pouvoir de vous déclarer anges et celui de faire de nous des barbares ». Houria Bouteldja, Les blancs, les juifs et nous, 2016.
Les mots de Houria la décriée, cette description du pouvoir blanc reléguant l’indigène aux frontières de la barbarie trouvent soudainement toute leur universalité car sitôt le masque tombé, c’est le visage hideux de la prédation qui naguère inventa les races pour asservir la terre entière qui apparaît et ses coups, de l’agriculteur poussé aux suicide au manifestant défiguré en passant par le retraité grec qui a vu sa pension réduite de moitié et sa petite fille réduite au tapin, n’épargnent personne désormais.
Tocqueville suggérait dans L’ancien régime et la Révolution que c’était l’oppression commune qui était la source de la soif d’égalité. Peut être alors peut-on espérer que le prolétariat blanc, aujourd’hui traité comme naguère l’avaient été les bougnoules et les sauvageons, comprendra un peu mieux l’intérêt qu’il a à reconnaître dans l’Arabe ou le noir son semblable dissemblable et précurseur.
On pourra alors enfin commencer à réinventer ce pays pour nous tous tels que nous sommes et non à la place que la prédation nous a assignés.

On vaut mieux que Macron. On vaut mieux que tout ça

On vaut les études que l’on a faites et qui font de nous la génération la plus hautement éduquée de tous les temps même quand on en a pas fait beaucoup, des études. On vaut nos savoirs faire, nos métiers réduits à des « formations » comme si nous vies n’étaient que des statistiques destinées à nourrir leurs feuilles Excel©, nos métiers et nos savoir faire de boulangers, de pâtissiers, de restaurateurs, de plâtriers et charpentiers, d’ouvrier et de secrétaires, de professeurs, de créateurs et de paysans. On vaut nos espoirs enracinés dans nos vies, dans nos familles et dans nos amis, dans nos enfants et dans nos voisins, dans nos maisons et nos quartiers. On vaut nos pays, nos paysages et nos langues ainsi que les cultures qui s’y enracinent, des Flandres à la Corse, de la Bretagne à l’Alsace en descendant au Pays-Basque ou en Provence, en Languedoc, du Maine à la Bourgogne. Et aussi pour certains d’entre nous les Afriques, du nord ou de l’ouest.

On vaut la beauté et la banalité de nos vies, de nos banlieues pavillonnaires aux grands ensembles de nos banlieues, des faubourgs des grandes villes aux campagnes défigurées par les hangars gigantesques qui ont vidé les centre des petites villes mais où s’inscrit notre quotidien, nos petits bonheur ou nos tristes malheurs. On vaut ce qui nous lie et ce qui nous distingue les uns les autres. On vaut nos espoirs et nos rêves, acheter un pavillon, avoir un bon travail, se marier ou être DJ, musicien, chanteur, coiffeur ou cuisiner, voyager ou jardiner.

On vaut pour tout ce que nous sommes face au mépris d’un président qui nous balaie d’un revers de la main en nous désignant « ceux qui ne sont rien ». Quel être méprisable, suffisant, abject et petit.

Et puis, en une ironique métaphore, c’est l’Internationale qui lui répond, « nous ne sommes rien, soyons tous »…

Si on vaut mieux que ça, nous devons faire de ce moment un moment fondateur de nous, non pas limiter nos espérances à un retour à avant. Mais une genèse ambitieuse de nous-même en tant que corps civique. C’est le seul outil que nous avons pour défaire la réaction, la battre culturellement, socialement et politiquement.

Nous ne sommes rien? Soyons tout.

La photographie de tête, je l’ai prise lors de mon passage à Paris en décembre 2018. Si tu es le garçon photographié, tu as le droit à ton image et je peux retirer la photo si tu le souhaites, même si ce serait dommage parce que t’es pas mal, et qu’en plus faire le travail couleur, recadrer et faire le post-traitement m’a pris un temps de dingue, et que ça ne me rapporte pas un rond, mais bon, c’est ta tête, hein. Pour les photos en illustrations dans le corps de l’article, je les ai prises en novembre-décembre 1986. J’en ai beaucoup d’autres, notamment sur cet album Flickr.

Épilogue

« Choisir un homme sur la seule base de son talent, de ses mérites, de son prestige (ou de son habileté électorale), c’est une abdication de la part du peuple, une renonciation à commander et à contrôler lui-même, c’est une régression par rapport à une évolution que toute l’histoire nous a appris à considérer comme un progrès ».
Pierre Mendès-France, La République Moderne, 1961

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Un bon billet, long, plein, entier… Et de superbes photos.
    Je te souhaite une excellente année 2020, et beaucoup de réussite dans tes projets.

    • Merci, Olivier pour le petit commentaire. Je te souhaite une très belle année à toi aussi et espère aussi te voir si tu passes par chez nous. Amitiés.

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