Mon travail à NOVA

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Depuis le temps, un peu plus de deux mois, il fallait bien que je vous parle de mon travail, de mon école. Et que je la nomme enfin puisqu’à aucun moment je n’ai dit qu’il s’agissait de NOVA.
NOVA est la première école de langues étrangères au Japon. Elle est bâtie autours du concept de 駅前留学/Etudes à l’étranger à la sortie de la gare. Bref, les écoles sont situées à la sortie des principales gares du Japon. Il y en a plus de 500 ! Pour le français, toutefois, il n’y en a pas tant et l’enseignement est concentré dans les deux grandes villes du Japon, Ôsaka – qui a vu naître NOVA- et Tôkyô. NOVA a été pionnier dans le domaine et continue de l’être en fournissant des cours en visio-conférence ainsi que par téléphone mobile, par mail. Un cours dure 40 mn, l’élève prend rendez-vous quand il le souhaite et n’est limité que par les capacités de l’école ou l’emploi du temps des enseignants, en aucun cas il n’est astreint à suivre tel ou tel cours. Le matériel est des plus classiques, il s’agit du Nouveau Sans Frontières. La créations de situations permet de mettre l’accent sur la conversation. Les enseignants sont Français natifs et sont sensés ne s’exprimer qu’en français. Ils sont recrutés dans leur pays d’origine. Voilà pour la présentation “sur le papier”.
La réalité n’est finalement pas très éloignée de cette présentation. Elle n’en est que la (les) conséquences(s). Je ne m’apesentirai pas sur les histoires de personnes, de chefs et autres managers : j’ai une longue expérience professionelle et on rencontre les mêmes contraintes partout, les mêmes chefs, les mêmes exigences; de plus je n’ai pas encore assez d’expérience pour en dire quoi que ce soit. En ce qui me concerne, en tout cas, je n’ai rien à dire de spécial et je trouve même, au contraire, que j’ai été bien accueilli, bien orienté, que ma formation, quoi que rapide, a été sympathique et bien structurée et que mes objectifs ont été clairement définis en fonction d’une contrainte énorme qui m’a sauté au yeux tout de go : 40 mn, c’est horriblement court. Or, l’élève a payé et il est hors de question de le laisser sur sa faim. Il veut parler, il doit donc parler. Il veut apprendre, il doit donc apprendre. Il veut progresser, il doit donc progresser.
D’un enseignement un peu à taton, j’imagine, et qui a laissé la réputation d’un certain manque de sérieux, l’enseignement du français, en tout cas dans le Kantô (Tôkyô et Yokohama), est en passe de devenir très structuré. A une phase de progression rapide de la demande en enseignement (les années 90) succède une phase de rude concurrence entre plusieurs écoles/entreprises (ECC, Berlitz, AEON et autres École Sympa ou École de Paris…) qui coincide avec l’arrivée de nouveaux managers soucieux de recadrer. Bref, depuis plusieurs années, les enseignants ont beaucoup moins de libertés, beaucoup plus de contraintes et cela fait grincer des dents, alimente des débats dans des forums. Pour ma part, je ne suis pas loin de partager le soucis de ces managers. 40 minutes, c’est quand même très court… Pour ma part, je tente de me mettre dans le moule, un moule qui n’est pas sans me rappeler CORTAL, ou je fus conseiller financier. Là, j’avais 7 mn pour “réussir un appel” : 1 mn de présentation, 3 mn de mise à plat, de bilan; 2 mn de proposition/ validation (l’entenoir) et une minute pour finir, glaner une ou deux autres infos utiles !!!!! Chez NOVA, on a 40 minutes, réparties un peu différemment mais avec un même objectif et une même technique : ne pas fatiguer, satisfaire, garder le sourire. Pas facile car les Japonais sont des Japonais…
C’est là, à mon avis, le vrai problème. J’ai lu énormément dans les forums au sujets des chefs, des conditions de travail, etc… Cela relève de la non expérience professionelle des posteurs à mon avis, car il y a franchement nettement pire, avec des salaires inférieurs ! Non, le vrai problème, ce sont les Japonais. Posons-nous une question : qu’est-ce qui motive un Japonais, une Japonaise à apprendre le français ? L’anglais, c’est clair, c’est utile, c’est professionel. Le français… Bref, beaucoup de nos étudiants étudient le français sans trop savoir pourquoi, comme un loisir, un gage d’élégance voir un acte de rébellion : il y en a un qui, quand il se présente, affirme qu’il “déteste les Américains et le nattô/納豆(graines de soja fermentées)“… Il y a ces femmes plus ou moins élégantes qui viennent prendre un cours avant d’aller au salon de thé, “je suis exténuée, je sors de ma leçon de français”, doit être un visa très chic dans un cercle d’amies entretenues par des maris travailleurs et justes bons à payer les factures… Il y a des étudiants, plus intéressants bien sûr et d’autres et encore d’autres comme un monsieur qui me fait penser à Tora san, un personnage de cinéma des années 60 et issus des quartiers populaires… mais que vient faire ce monsieur, à Ginza, à apprendre le français… Mystère…
Ils ne sont pas méchants, nos élèves, non. Plutôt gentils, souriants et polis. Ils souffrent d’un manque cruel d’imagination, parfois, ce qui est une contrainte énorme pour le cerveau et le stress du professeur. Il sont parfois bornés, comme cette femme au foyer qui hier, m’a affirmé que le soleil était rouge quand je lui disais que les enfants en France, le coloriaient en jaune : je lui ai montré une photo, il est blanc bien entendu, et non, elle me dit, en japonais et en me tutoyant que je me trompe : il est rouge ! Mon travail à NOVA est impuissant face à 150 années d’endoctrinement nationaliste, je suis sorti exténué après qu’elle se soit bloqué comme une vieille pendule sur une histoire de couleur : elle ne rit jamais, à une vie morose (sic !) de femme au foyer, ne voit jamais son mari, mais là, pour le coup, elle s’est tordue de rire ! J’ai du assister, impassible, au spectacle d’une idiote malpolie (elle m’a parlé sans forme de politesse d’usage…) et bornée qui s’est moquée des enfants de France (d’occident et même d’Afrique, je pense, et même de Chine… qui peut soutenir que le soleil est rouge, franchement ???), qui a bloqué là dessus, en a remis des tartines, m’a demandé en se bidonnant la couleur de la lune pour les enfants, etc ! Non, la lune est jaune et le soleil est rouge. Je me suis vengé dans la conversation, avec le prix des denrées. Elle a halluciné sur le prix des fraises, que l’on achète au kilo pour 300 yen, ou les pommes de terre qu’on achète 100 yen le kilo… Elle avec ses 3 pommes de terre japonaise à 150 yens… Mais bon, ils ne sont pas tous comme ça loin s’en faut et les classes de français regorgent aussi d’élèves curieux, intéressants et un peu originaux. Mais certains ont des vies d’une tristesse…
Une collègue a des phases de cauchemard, j’avoue en avoir moi aussi. J’ai mal dormi cette nuit. Je suis parvenu à me calmer de l’insomnie qui a suivi en me répétant “Suppaiku, ce sont des hallucinations, ça va, tu es fatigué…” et je suis parvenu à m’endormir. Mais un moment, après m’être extirpé d’un rêve bizarre et avoir ressenti quelques palpitations, je me suis mis à être à l’affût d’un tremblement de terre… C’est grave, docteur ? Non, ce n’est que du stress, du home-sickness et cette grosse conne d’emmerdeuse avec son soleil rouge à la mort moi le noeud !
Je ferai donc un gros reproche à ceux qui passent leur temps à accuser NOVA à tort et à travers. Je les accuserai de ne pas être honnête avec NOVA et avec eux même. Le deal est clair dès le départ : NOVA recrute, fait les formalité; c’est la seule entreprise à le faire ! Sur le marché, le deal est honnète, c’est le moins mauvais salaire de ce type d’école. On n’est pas vadrouillé à droite à gauche et les heures non enseignées sont payées ! Il y a des méga contraintes en ce qui concerne les cours mais j’avoue que si je pouvais faire comme je veux, je ne suis pas sûr que mes élèves apprécieraient toujours. Pour le reste, ben oui, mais NOVA est une entreprise comme une autre, rien de plus et rien de moins. Bref, j’ai lu beaucoup sur NOVA mais très peu sur les Japonais. Or, c’est un public difficile, des enfants gâtés qui se font une représentation du monde extérieur forgée par la publicité, le tourisme et la xénophobie officielle et auquelle l’enseignant doit se conformer. Le simple fait d’avoir dit que j’étais Parisien a fait brillé beaucoup d’yeux, et pas seulement ceux des femmes ! Je ne crois pas que l’on aurait ce type de phantasme avec des Américains, des Anglais, Allemands ou Latino-américains. Bref, je mettrais au rang de difficulté majeure les étudiants eux même, et c’est, aussi, ce qui me conduit à souscrire au “carcan” pédagogique NOVA : plus le cadre est strict, moins je regarde l’étudiant comme un ami, moins je risque d’être déçu et donc, stressé. Hier, avec la pouf’ et son soleil, je lui aurais demandé de m’expliquer “chigau yo!”, je lui aurai donné un autre mot, et basta ! Faut toujours que je joue à l’humaniste, moi, pas étonnant que je m’en prenne plein la tronche… On me le refera pas !
Sinon, mon école est très clean, les staff japonais sont gentils, mes collègues sont sympa et coopératifs, drôles. Je n’ai rien à dire de spécial sur NOVA ce qui, en ce qui concerne un employeur, est une première. Je trouve le deal très honnète ! Après, on est toujours libre de faire autre chose, voilà ce que j’aurais envie de dire aux détracteurs… mais là, il n’y a plus grand monde.
Je finirai donc sur une note mi-figue, mi-raisin. J’aime mon nouveau métier, je suis heureux quand je réussis à faire un cours conforme au schémas NOVA car c’est vrai que l’élève alors est content, il a causé ses 15/20 mn et moi je me suis reposé pendant ce temps là. Ce week end, j’ai fait raconter un conte en français, le gars était épuisé, j’avais l’impression de lui avoir vidé le cerveau. Moi, j’étais relax… Quand je suis sorti, il m’a dit que c’était très dur, très fatigant mais il avait un sourire jusqu’aux oreilles et il m’a dit “à bientôt” ! Que demander de plus… ?
Bon, allez, il fait un sale temps sur Tôkyô mais je dois aller donner un cours, à Shibuya. J’aime bien ce petit changement de lieu, ce mois-ci, et suis un peu triste que ces mardi à Shibuya s’arrêtent… Bah, il y en aura d’autres…
De Tôkyô,
Suppaiku

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Merci d’avoir traité ce sujet, que j’appelais de mes vœux. Il y at’il un niveau minimum pour les élèves de Nova ? Comment se débrouille-t’on avec un débutant complet ? (J’aimerais bien être une petit souris dans un cours de Maruchan.)

  • Aie ! Tu as touche un point sensible avec la couleur du soleil ! Bien vu en tout cas, mais pour un japonais, admettre que le soleil se dessine en jaune, c’est admettre qu’il faut recolorer en jaune le point rouge sur leur drapeau, teinter en jaune les umeboshi pour les poser sur le riz, etc… Alors, de la leur expliquer que le soleil est en fait blanc, c’est leur dire que leur drapeau doit etre tout blanc, etc…
    Tu devrais demander a ton emmerdeuse si elle a deja vu une lune rousse. Attention, c’est peut-etre un coup a se prendre un blame par Nova…

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