Mitterrand et moi

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Nous allons “fêter”, cette semaine, le dixième anniversaire d’un personnage ambigu, en certains points détestable, en d’autres admirable. Il sera de bon ton, à droite, de vanter le brio de ses manigances, et certains ne manqueront pas de rappeler “les affaires”. A gauche, c’est sur un ton gêné qu’on s’en souviendra, entre rappel des “grandes réformes” et “part d’ombre”. Le célèbre droit d’inventaire. L’extrème gauche ne participera pas à la fête, éventuellement à la curée : honnètement pour Lutte Ouvrière qui n’a jamais caché sa haine du personnage, plus malhonnêtement pour d’autres qui ont concouru à son ascension… Rocard en profitera encore une fois peut être pour tirer sur le corbillard comme il sait le faire avec brillot avant d’aller assister à un énième bal chez les Seillières : c’est tellement plus facile d’être mondain que de prendre le pouvoir: il y a chez lui cette aigreur du perdant propre aux incapables dont il fait parti. Un intellectuel brillant ne rime pas forcément avec un bon politique et, dans le cas de Rocard, il s’évertue non sans un certain succès à intégrer ce monde de la grande bourgeoisie que Miterrand a détesté profondément pour l’avoir fréquentée, connu et contemplé dans sa bassesse et ses compromissions. Mitterrand détestait les bourgeois, et je crois que c’est un peu pour cela que j’ai de l’affection pour cet homme que tout, pourtant, m’invitait à haïr.
De sa jeunesse sans courage, de droite extrème, catholique. De son ambition sans borne qui lui fait hanter tous les cabinets ministériels de la IVème république. De son incompréhension totale de Mai 68, de son inimitié intime envers Pierre Mendès France, le raté sublime de la politique, aux antipodes de Rocard, un loser magnifique, tendre, honnète. De ses jeux à géométrie variable qui le conduisent à se prendre d’abord pour Allende puis épouser le virage de la “rigueur” avec une apparente désinvolture, comme quelque chose qui va de soi, sans avoir à aucun moment le sentiment qu’il ait des comptes à rendre à personne. De ses amitiés louches, suspectes envers d’anciens collaborateurs. De son rôle pendant la guerre d’indépendance algérienne.
La liste serait longue…
municipales_mitterrand_1977Eh bien non. Cet homme ambigu, trouble, j’ai appris à l’aimer. J’ai appris à l’aimer car jusqu’à son dernier souffle il a fait vivre un espoir dont nous sommes aujourd’hui orphelins. Le message de François Mitterrand, c’est qu’il y a toujours un possible pour l’homme pourvu qu’il ne varie pas dans ses choix et qu’il en paie le prix. Mitterrand nous aurait empêché de voter Chirac en 2002, au nom de cet espoir. Il nous aurait fait rêver la Constitution, qui aurait eu une autre gueule, comme un moment majeur de l’histoire de la France, celui où notre peuple rejoint l’universel,se dépasse et invite les autres peuples à bâtir quelque chose qui dépasse les Etats. Une nouvelle Nation, Europe. Je n’invente pas, il est celui qui a su convertir les Européens à l’Europe. Sans démagogie, mais à la Française : en voyant grand, en voyant large. En chef d’état.
Mitterrand a accompagné la gauche de gouvernement. C’est vrai que Rocard avait “raison”, mais Rocard ne porte aucun rêve. Il a lâché tous les intellectuels brillants qui le suivaient et leur a préféré les politiques mornes et technocrates, les Sapin, Valls, Petit-Demange, Trautmann, Dreyfus… Mitterrand a choisi son camp, avec brillot. Il a lâché la bourgeoisie et sa suffisance pour s’entourer des plus grands esprits de son époque. Architectes, écrivains, philosophes, tous l’ont nourri avant qu’il ne les nourrisse à son tour, en triplant ici le budget de la Culture, en commandant là des Grands Travaux, en libérant radio, télévision, en se faisant le promoteur d’une culture ouverte, pluraliste, cosmopolite et profondément démocratique.
SQ1ekSJ9h12E4zxFikrKUdjvCe n’est pas Mittérand qui est responsable du malaise de la social-démocratie française. Ce serait trop facile. Mitterrand avait en lui ce quelque chose contre la droite que les socialistes n’ont plus depuis longtemps. Hormis l’envie de faire une politique “plus sociale”, qu’est ce que le “socialisme”, à leurs yeux. Chez Mitterrand, pétri de culture catholique à la base, l’argent était sale. Plus tard, il a appris ce qu’est le monde du travail, et je pense que son contact avec le “peuple” dans les années 60/70 l’a touché au bon endroit. Je crois qu’il a alors vraiment partagé la même détestation de ceux qui se croient tout permis du fait de leur naissance que chez les militant communistes ou socialiste de cette décénnie de grèves et de luttes de classe. Et que cette expérience du partage d’un ressenti l’a changé jusqu’au dernier moment, malgré l’isolement du pouvoir. Je pense même que c’est dans cette fidélité qu’il atteind la grandeur.
Ce sont les socialistes qui n’ont pas su profiter de lui, de son endurance à durer malgré la haine de la droite. Oui, la haine, la vraie haine. Pourquoi n’ont ils pas brandi leur indépendance face à lui pour moderniser leur politique, leurs idées, militer, être vivant … ? A la soupe, ils sont allés. Rappelons nous l’époque du si vertueux Michel Rocard, ce ballet de Renault 25 avec escortes dans Paris. Par 3, qu’elles roulaient. Et ces gueuletons dans les ministères, en l’honneur des clubs… Et cette ignorance du SIDA. Ce n’est pas Mitterrand qui a perverti les socialistes, ils se sont pervertis eux même, comme des grands. Et le “honnète” Michel Rocard a été le premier ministre de l’époque la plus décadente et la plus détestable en la matière.
Je suis intimement persuadé que les effets de la crise économique, en France, ont été infiniment moins pires pour les pauvres avec lui qu’à l’étranger où dominaient l’offensive libérale. Le pouvoir d’achat du SMIG a augmenté de 17%, celui des différentes allocations de 50%. Indexés sur l’inflation, ces minimas ont augmenté réellement. L’inflation, de toute façon, est passée de 14% (81) à moins de 2% (86). 1981-05-11C’est vrai que le chômage est passé de 1.7millions à 2.2millions (selon la même statistique, aujourd’hui on est environ à 5 millions de chômeurs…), mais en Grande Bretagne, on passait dans le même temps à 4millions de chômeurs… et avec des revenus qui baissent. Le temps de travail a baissé, modestement, mais il a a baissé, et on a eu une 5ème semaine de congés. Décentralisation, première grande loi d’égalité professionelle Homme-femme, remboursement de l’IVG, liberté des médias audiovisuels (contrôlés auparavant par un ministère de l’information!), dépénalisation de l’homosexualité (si, si! c’était passible de prison avant 81, pour atteinte à l’ordre publique… il y avait même un fichier au ministère de l’intérieur…), construction Européenne… Le bilan du 1er septennat est impressionnant, et cela, sans avoir ruiné la France. Ni même les bourgeois, d’ailleurs… Mais ceux ci ne l’ont détesté que plus encore.
C’est dans les quartiers bourgeois, les villes bourgeoises que Le Pen a fait son apparition en 1983/1984. A Paris, le 7ème arrondissement a eu son maire Front National. La droite a réécrit son histoire depuis, mais c’est en son sein que Le Pen est sorti. De cette bourgeoisie qui haissait celui des leurs qui les avait trahis, François Mitterrand.
J’ai appris à le pardonner dans la tourmente des années 90, quand tout le monde s’est mis à le détester. J’ai commencé à le trouver “classe”. J’ai vu la grandeur d’un homme qui était plus grand que les bourgeois qui le détestaient et les apprentis bourgeois du socialisme français. Un homme que la presse financière anglo-saxonne apris pour cible à partir de 1989. “Affaire Cresson” (une interview en 1986, coupée à dessein pour la faire passer pour idiote), “affaire Beregovoy” (et en fait, à l’arrivée, pas d’affaire du tout), “affaire BERD”, le “marbre dans l’entrée” pour couler Jacques Attali (en fait, couler une banque financée par les états pour faire des trucs pas rentables…), “affaire URBA” (en fait, un truc comme tous les autres ont fait, mais à la différence des marchés publiques en Ile de France, sans enrichissement personnel et… sans déplacement des juges qui travaillent dessus), “affaire Mazarine”… Rien n’a été épargné pour affaiblir un homme dont la diplomatie avait fini par être la seule rivale de la diplomatie américaine… Impardonnable.
europennes4_1979Les puristes du socialisme démocratique continueront toujours de préférer le gentil Mendès, le généreux Jaurès voire même le caricatural Mollet ou l’asceptisé Rocard. Des hommes qui n’ont finalement rien construit et ne sont pour rien dans l’élévation de notre niveau de vie, de protection sociale et d’élévation culturelle. Tout au plus ont ils su incarner l’essence de leur époque, le bouillonement culturel, intellectuel, les luttes sociales. A mes yeux de démocrate socialiste, Rocard ne vaut finalement pas mieux qu’Arlette Laguillier, tous deux n’ont rien changé. Mais la différence profonde est qu’Arlette Laguillier ne me gène pas, elle ne me concerne pas. Rocard fait pipi dans la soupe qui l’a nourri, et cela me concerne beaucoup plus car sa soupe est aussi ma soupe. Qui donc nourrira le débat sur l’échec de la deuxième gauche qui finalement, n’a pu exercer le pouvoir que grace à la victoire et à l’obstination de la première gauche réconstituée autours de François Mitterrand ?
La droite le déteste toujours, elle tolère la gauche “sociale”. Mitterrand a donné des mots très forts au socialisme quand Rocard s’est contenté de briser les rêves sans en formuler de nouveaux.
Qu’importent les échecs et les renoncements, et qu’importe le dégobillé du nimbot et le vomis facile de la droite. Quand je pense à François Mitterrand, je repense au visage barré d’un immense sourire, le visage de mon père, un soir de Mai 1981. Ce père qui m’avait déjà appris qui était cet homme, son rôle dans la guerre en Algérie. Mais ce sourire, ces transports de joie d’un peuple tout entier, le peuple du travail, pas celui de la propriété, le peuple de la Culture, pas celui des préjugés, le peuple de l’ouverture, pas celui du terroir, cette nuit battue par la chaleur de l’orage, ces danses folles Place de la Bastille noire de monde, moi qui monte cet escalier en colimaçon qui va tout en haut de la Colonne, mon doigt qui me brûle -je m’éclaire avec un briquet, il fait noir- et puis toute cette foule vue d’en haut, partout, De Toutes Les Forces de la France, et qu’est-ce qu’elle en avait, de la force, ce soir là. Tous les possibles à la porté, démultipliés, ce lendemain sans voix au lycée, le proviseur qui tire la tronche, les profs qui chantent l’Internationale… Mitterrand nous a offert tout cela, et qu’importe si le résultat fut forcément modéré. Il n’en reste pas moins qu’il a redonné vie à l’idée que nous sommes les plus forts, ensembles, et que nos rêves méritent d’être défendus. Dans les beaux quartiers, ce soir là, on a eu peur du peuple. On a haït Mitterrand au point de ne jamais le lui pardonner. Ils ont fait des rides, les bourgeois. Ils ont fait des cheveux blancs…
Il n’y a pas eu de révolution. Juste une grande modernisation. La France a rajeuni, a épousé son temps, s’est débloquée, le temps de 2 septennats.
Pour tout cela, je ne pourrai jamais tirer sur l’ambulance. Le destin de François Mitterrand est aussi le miens, le nôtre. Le bilan de la 2ème gauche ressemble à s’y méprendre au bilan du Chiraquisme. Un échec total.
Le bilan de Mitterrand est à la hauteur, pour la gauche, du bilan de De Gaulle. Tous deux n’ont pas gouverné comme leur électorat le souhaitait, mais tous deux ont défendu bec et oncle le coeur même de ce qui motivait leur électorat. Mitterrand nous est resté fidèle envers et contre tout. C’est à nous et à nous seul qu’il faut s’en prendre de n’avoir su profiter de cette éclaircie libérale dans un monde dominé par la naissance.
Ce post est à suivre. Il m’est impossible d’en finir avec cet homme qui a porté si haut des espoir aussi peu évidents.

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • FAIBLESSE D’ESPRIT DES MASSES

    Dix ans après ses funérailles, dans la presse François Mitterrand est passé d’intrigant douteux à “homme hors du commun”, “personnage extraordinaire”… Les journalistes s’en donnent à coeur joie dans le concert de louanges et la mythification de l’homme Mitterrand. Extraordinaire François Mitterrand ?

    Foutaise !

    Mitterrand fut Président de la République française, c’est tout. Le reste n’est que légendes, embellissements, histoires revues, déformées à travers un prisme sentimental bien consensuel. C’est que les années apaisent bien des amertumes dans le coeur humain, et en une seule décennie les pires défauts du “cher disparu” se transforment en “qualités exceptionnelles”… Sous la baguette magique du temps, François Mitterrand, mortel semblable à tous les autres, est devenu une sorte de prince de la République, un génie énigmatique, une légende historique…

    Dix ans après sa mort, ses mensonges les plus pervers ne sont plus que finesses politiques et pouvoirs de séduction ! Sa mégalomanie pharaonique n’est plus aujourd’hui que l’oeuvre désintéressée d’un “visionnaire” ayant “le sens aigu de l’Histoire”… Le culte odieux de la personnalité qu’il a insidieusement développé tout au long de ses deux septennats, en 2006 s’est transformé miraculeusement en panache de monarque. Légitime effet de la fonction que cette soif de grandeur architecturale, pensent en choeur ses anciens détracteurs… C’est même le signe des grands, ça ne peut pas tromper, n’est-ce pas ?

    Comme le discours change vite en dix ans !

    De manipulateur machiavélique Mitterrand est devenu une sorte de de Gaule sauveur du pays, une espèce de Saint-Louis rédempteur, un genre de Roi Soleil qui nous en met plein la vue ! En dix ans seulement, le vice a été fait vertu. Curieux retournement de veste d’une presse unanime… Hier vénéneux, aujourd’hui comestible, le champignon Mitterrand avec son écharpe et son chapeau est une silhouette fédératrice, un réceptacle à glorifications. La mite est devenu un mythe. Ironique effet du temps sur nos défunts dirigeants…

    Destin extraordinaire que la vie de François Mitterrand à en croire le discours ambiant ? Je ne vois rien d’extraordinaire au destin de Mitterrand. La preuve : il est mort depuis dix ans. Lors de la commémoration du dixième anniversaire de sa mort on a pu voir Laurent Fabius se ridiculiser publiquement en portant chapeau et manteau à la Mitterrand… Le chapeau de Fabius porté à la Mitterrand, nouvel attribut des “princes de la République” ? Singerie pitoyable d’un clown de l’Énarque qui ose se prendre au sérieux ! Et tout ça pour servir la cause ambiante, pour être dans le bon ton. Le maître-mot de tous ces rendeurs d’hommage : ne surtout pas égratigner la fable ! Tous constatant que la légende a plutôt bien pris, dégonfler la mayonnaise passerait pour une faute de goût. Nécessairement impopulaire.

    Mitterrand ne fut qu’un pauvre type comme nous tous, un homme ordinaire, un simple mortel, un médiocre comme nous le sommes tous sans aucune exception. Cessons de sacraliser nos semblables sous prétexte qu’ils portent un grand chapeau ou qu’ils ont le pouvoir de lever des armées en bougeant le petit doigt ! Empereurs, rois, esclaves, vagabonds, alcooliques, ouvriers d’usine, PDG, homme à deux têtes, à trois pattes, mathématicien, balayeurs de rues, génies ou dingos : tous dans le même sac ! Rien que des humains, de simples mortels, des êtres imparfaits, faillibles.

    Les hommages médiatiques rendus à François Mitterrand ne sont qu’un vaste cirque, loin, très loin de la vérité, de l’âpre vérité politique dépouillée de ces flatteurs, mensongers artifices.

    Raphaël Zacharie de Izarra
    raphael.de-izarra@wanadoo.fr
    2, Escalier de la Grande Poterne
    72000 Le Mans
    FRANCE
    Téléphone : 02 43 80 42 98
    Freebox : 08 70 35 86 22

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