Le premier jour du mois

L

Dans le métro, comme toujours.
Dehors, une chaleur caniculaire et étouffante. Il y a trois jours, la température était simplement insupportable, l’humidité maximale ; je suis sorti vers huit heures le soir pour faire quelques courses et c’était comme du brouillard, un brouillard chaud et épais, visqueux. De très fortes pluies orageuses ont balayé le Japon dans la nuit de mardi. Hier, la chaleur était agréable bien que le soleil tapait l’après-midi. Mais tout cela n’aura finalement servi à rien, et revoilà la chaleur moite sous le ciel nuageux que les rayons du soleil parviennent à traverser. Cette année, le tsuyu est humide et très chaud. On mangera beaucoup d’anguille.
Je souffre terriblement. Un zona. Je ne connaissais pas. J’ai eu une vilaine éruption de boutons la semaine dernière que j’attribuais à une allergie, mais des douleurs sont apparues le week-end, alors je suis allé chez le docteur. J’ignorais que le zona, cette rémanence de la varicelle dont le virus est responsable, frappait trente pour cent de la population. Le docteur m’a donné un traitement, tout en commandant une de ces prises de sang destinée à voir s’il n’y a rien de plus grave. J’en ai eu les résultats hier, et hormis un taux de cholestérol très à la limite, mes analyses se sont révélées conformes à la normal, ce qui m’a rassuré. Un zona est principalement du au stress et il est vrai que j’ai pas mal ruminé ces derniers temps : il fallait que ça sorte. Si je suis rassuré, il n’en reste pas moins que c’est extrêmement douloureux. J’ai notamment une sensation de pointe juste dans la colonne vertébrale, par moment, cela fait vraiment très mal. Pour le reste, j’avoue que cette histoire me confirme quant à la bonne qualité des soins au Japon. Les gants des infirmières faisant les prises de sang ressemblent à des gants Mappa, j’ai presque eu envie de rire, mais je trouve cela vraiment très bien. Respectueux du personnel hospitalier.
À l’école maintenant. J’attends mes prochains étudiants. La leçon précédente est maintenant bien rodée, l’étudiante a un bon niveau, je la fait travailler en B1, ce qui est assez élevé. J’utilise Alter Ego, qui est très complet et flirte parfois avec B2 mais elle s’en sort très bien. Elle est sympa, et son attitude s’est ouverte petit à petit : je l’aime bien, elle rit facilement, essaie d’utiliser les idiomes, a de la culture et beaucoup de curiosité. Ceux que j’attends ont un niveau avoisinant. Tous deux ont vécu à l’étranger : leur français est moins bon, moins précis, mais ils ont cette décontraction qu’on n’acquiert qu’en ayant vécu dans le pays.
La semaine dernière, pourtant, pour la première fois, une étudiante a explosé en larmes en plein milieux de ma leçon. Ça devait m’arriver un jour. Peut-être ai-je été trop ambitieux pour elle. Pendant deux ans, dans cette école, elle a eu des cours monologues où elle parlait et où le professeur expliquait les fautes et lui faisait un point grammaire. « Elle a tout fait ». Ma façon de faire est assez différente car j’utilise des livres que j’ai choisis moi-même, en ayant une idée de ce que je voulais obtenir, essentiellement de l’autonomie. Ça marche en générale. Comme elle avait un certain niveau, je lui ai choisi Alter-Ego, en A2, ce qui est un certain niveau, mais pas la lune non plus. Elle ne s’est pas faite à mon refus d’utiliser le japonais pour un rien, à mes questions sur des questions qu’elle n’avait pas préparées ni choisies et qui l’obligeaient à se concentrer pour parler, mais elle y arrivait somme toute assez bien. vendredi, elle a buté sur un mot qu’elle voulait à tout pris comprendre, un mot sur lequel portait la question qui suivait, et qu’elle pouvait comprendre en contexte, elle a été capable de lire me dire l’énoncer en japonais, preuve qu’elle avait compris, mais elle s’est mise à pleurer en me disant qu’elle ne me comprenait pas, que tout ce que je disais était incompréhensible, que je ne voulais pas l’écouter, etc. Elle m’a rendu responsable de sa vie inintéressante, de son mariage avec un homme d’affaire toujours en déplacement, de ses cinq années passés en Iran où elle ne pouvait pas sortir, de sa solitude à Londres, de ses amies perdues lors de chaque déménagement, et du sordide de ses sorties du dimanche après-midi, l’aller-retour à Shinjuku au restaurant. La vie des femmes au foyer est désespérante, surtout celles qui sont allées à l’université et sans enfants. Comme elle. Le cours de français fait alors partie, avec la visite hebdomadaire chez l’esthéticienne et le cours hebdomadaire de poterie, de ces fenêtres sur le monde les empêchant de ne pas trop penser à leur vie vide et absurde. Moi, elle m’a traumatisé, j’en ai rêvé. Les dépressifs s’arrangent toujours pour entraîner les autres. Mais après avoir retourné tout dans tous les sens, j’ai conclus que le problème était vraiment de son côté. Je n’avais rien fait de mal. C’est elle qui, en fait, depuis peut-être plusieurs semaines que nous utilisions le manuel, voyait son rendez-vous au causoir cultivé remplacé par une leçon de conversation où il y aurait de l’interaction. Elle n’était plus le centre de la représentation, elle était remplacée par les sujets du livre. Nous avions dernièrement abordé les qualificatifs du caractère, ainsi que les prépositions que et où ainsi que les définitions. La première partie du 1er chapitre, quoi ! Elle devait préparer un truc chez elle, décrire 2 personnes qu’elle aimait et expliquer pourquoi. Il y avait plusieurs exemples. Elle a parfaitement réussi. Si ce n’est que j’ai eu un sentiment étrange quand elle a lu son devoir. L’impression d’avoir une petite fille devant moi. Elle avait décrit sa mère et elle même, quand elle était petite. Ma mère, c’est une personne qui est gentille et intéressante (etc). Quand j’étais petite, j’étais sa fille préférée (etc). J’ai trouvé cela étrange, mais avec la suite des événements, j’ai compris que ma façon d’enseigner avait réveillé une petite fille capricieuse, jalouse et malheureuse aussi. J’ai vu la petite fille quand elle s’est mise à pleurer. Ce n’était pas une adulte. J’avais déjà eu cette impression avec elle, sa façon de tirer les traits à la règles dans le manuel là où tous les étudiants tirent les traits à main levée, noter TOUT le vocabulaire qu’elle lisait ou entendait. Quand elle a craqué, sa voix était toute petite, et je pense qu’au départ, avant le grand flot, elle pleurnichait. Pour moi, cela a été très violent, car je ne savait que faire. Elle est finalement partie, et elle a téléphoné pour se plaindre de moi, qu’elle ne comprenait rien à ce que je disais, que je n’avais pas voulu l’écouter. Je l’ai bien entendu, en tout cas, et je sais qu’elle est très malade. Mais ce n’est pas mon problème.
Mes étudiants ne sont pas venus. Ces deux-là, ça leur arrive. Je les aime bien. L’un est en fait un type incroyable : il fait du Noh avec le maître Kanze, a rencontré l’empereur a plusieurs reprises, passe son temps à photographier les oiseaux… Il est de droite, bien sûr, mais il est très gentil.
Sur le quai, à la gare. À l’école, nous entrons dans cette sorte de saison creuse appelée l’été, une saison où les étudiants mettent la pédale douce sur les études car il fait beaucoup trop chaud, et que c’est très fatigant.
Je suis assez lassé par ce travail, parfois ; et puis d’autres, je m’aperçois que j’ai finalement beaucoup de temps pour moi. Mais dans le fond, j’aimerais vraiment revenir à quelque chose de plus stimulant. Une vraie vie sociale me manque terriblement, et ce n’est certainement pas dans cette école que je vais la trouver. J’ai mon idée sur la question, mais il faut que je franchisse un certain pas.
Cette année, ici, le temps est incroyablement chaud. Au moins aussi chaud qu’en 2007, l’été où Jun et moi sommes allés à Shikoku. Il avait fait chaud pendant le Tsuyu, ce qui n’avait pas été le cas en 2006 l’année de mon arrivée. En 2008, quand j’étais chez Lehman, il a plu pendant un mois. L’an dernier, il a presque fait froid. Cette année, il fait très chaud, on voisine les 30° en permanence ce qui, avec l’humidité, est étouffant. Je remets l’air conditionné depuis le week-end dernier.
Jun et moi nous retrouvons les samedis après-midi, après l’école. J’ai régulièrement la flemme de cuisiner, nous dînons dehors. Samedi dernier, nous avons dîné à Ginza dans notre habituel restaurant de Curry japonais puis nous sommes aller regarder le joujou qui venait à peine de sortir et fait envie à tout le monde, le nouvel iPhone. C’est amusant, j’en ai eu envie, et puis maintenant je me demande si c’est si nécessaire… Mon iPod Touch a maintenant le nouvel OS, qui facilite pas mal de choses (les dossiers, c’est la révolution), et j’ai trouvé un très bon lecteur de livres électroniques. Bref, je ne sais pas si l’iPhone changerait ma vie… Jun, lui, veut un nouveau joujou. Juste parce que son iPod Touch, avec seulement 16 Go, lui semble insuffisant. Il n’aime guère faire des listes de lectures, tout en passant son temps à télécharger tout ce qu’il peut sur Youtube. Il y a un mois, il se plaignait de ralentissements sur son MacBook. Je lui ai proposé de nettoyer avec Onyx. Son Mac était un vrai foutoir. Les dossiers dans tous les coins, ce n’est pas ça qui ralentissait bien entendu, mais sous Windows, ça n’aurait pas pardonné. Il ne jette rien. Son dossier téléchargement ? Plus de 200 vidéos… Les mises à jour ? Sur le bureau, certaines exécutées et d’autres non… Enfin, après Onyx, ça bombait de nouveau. On en a profité aussi pour faire le grand ménages et jeter tout ça !
Dans le zodiaque chinois, Jun est Lapin. Quand je lui envoie des mails, suite à une exposition où nous avons vu des oeuvres de Murakami Takashi, Kaikai et Kiki (voir ce blog, en 2006), Jun étant devenu Kaikai, j’utilise émoticon du lapin quand je parle de lui. Et c’est drôle, il a un côté petit lapin. Et quand je pense au petit lapin, le vieux matou s’attendrit comme une guimauve…
De Tôkyô
Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Bonjour
    Tu sais quoi ? Ton commentaire est si minimini que tu etais parti dans les commentaires indesirables !!! WordPress a un filtre puissant, peut etre un peu trop : regulierement, je trouve des trucs dans le filtre anti spam… Juste parce que la personne a ecrit un truc un peu edgy…
    Bien le bonjour de Tokyo, en esperant que tu puisse respirer a Kyoto : ici, c'est vraiment etouffant, parfois…!

  • bonsoir , Madjid, tu sais on peut couper un zona comme une brûlure essaye de trouver cette personne par tes connaissances ,c'est naif de ma part mais je te promet que ça marche bien , il faut y croire , mon mari a eu un zona intercostal , et une personne lui a coupé , penses-y je pense que chez toi au japon il y a cette personne ,le zona est trés épuissant , c'est ta varicelle qui est resortie tout simplement
    je te souhaite un prompt retablissement ,
    je te lis toujours autant avec plaisir
    kédy

  • Salut !

    Ah, j'étais plutôt pressé ! Je me demande quels sont les critères qui délimitent la frontière spam/non-spam — insultes et autres, je suppose, comme pour les e-mails ?

    Il a fait vraiment chaud a Osaka aussi — des trente degrés humides on s'en passe (on me dit qu'Osaka a la moyenne de température la plus élevée du Japon) ; il pleut ce jour, ç'a rafraîchi. (A Kyoto c'est souvent plus insupportable encore, la ville est en cuvette et l'air ne bouge.)

    Rapport à ton billet, je n'ai encore jamais eu droit à la crise et explosion en direct, et suis souvent content, à y penser, de n'enseigner quasiment qu'à des enfants (un bonheur 90% du temps). Les adultes dont je m'occupe sont plutôt des papys-mamies, qui sont là pour passer un bon moment — la culture du souci de soi. Il n'empêche que quelque chose point chez les femmes qui entrent dans la catégorie que tu décris — mariée, femme au foyer, sans enfants —, quelque chose de très mal digéré, du regret puissant qui mine, si l'on titille un peu trop la surface.

    Le boulot (transport compris, environ 4-5 heures par jour) me laisse également beaucoup de temps “libre” (au prix de finances ric-rac souvent difficiles à gérer, en sus d'impôts et cotisations disproportionnées, m'est avis, et les 200€ de carte de train n'aident pas) — de temps pour moi, avec lequel j'ai, entre autres, créé AJapaneseBook. Même si je préférerais concentrer cette paire d'heures de cours quotidienne sur un ou deux jours (mon rythme quand je bossais sur les Puces était quasi-idéal : trois jours de boulot, quatre chômés), chose quasi-impossible si l'on n'est à son compte — et mine de rien ça demande de l'énergie et de la concentration. Je vois que tu ne perds pas le tiens non plus : le long article (que je n'ai pas encore fini de lire) sur Minorités est vraiment très bon, on sent l'intérêt pour et la maîtrise du sujet, et c'est de surcroît très agréable à lire. On (j') en redemande.

    Enfin bref, amitiés du Kansaï, en espérant qu'on puisse se croiser un jour !

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