Le bonheur en décembre

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Une fois que l’on s’est débarrassé de tout, on peut éventuellement reprendre juste ce qui est nécessaire et le combiner à sa façon.

Et voici donc l’année qui se termine. Quelle année… Et finalement la voilà qui s’achève en symétrie avec son commencement. Sitôt rentré de France, j’avais attrapé un vilain rhume, bientôt suivi d’une grippe qui m’avait propulsé à plus de 40,5°, et voilà que le week-end dernier, à cheval entre novembre et décembre j’ai attrapé un rhume qui m’a cloué au lit tout le jour de dimanche et affaibli tout lundi. J’ai toutefois récupéré bien vite, j’en suis même encore très surpris, et nous voilà en décembre, le soleil est radieux, le vent glacé et sec… J’ai très vaguement quelqu’un en tête, c’est agréable. J’en ai un peu parlé avec Yann. C’est agréable, même si ce ne sont pour l’instant que des échanges. Cela étant, c’est étonnant comme on peut échanger des choses sérieuses qui apprennent à se connaître quand on est débarrassé du désir de séduire mais animé par celui de se raconter (ou l’inverse, je ne sais plus trop…)

J’avais rêvé de voir les feuillages d’automne et j’ai été gâté, je regrette juste de n’avoir pu aller à Kamakura le week-end dernier, c’était certainement le meilleur moment. Mais comme vous pourrez le constater en visitant les galeries de photos, j’ai pu céder au plaisir de regarder les feuillages rouges du mont Takaô mais aussi de Kuhonbutsu, de TakahataFudô et du parc de Shinjuku. Pour moi, l’année est bel et bien en train de s’achever, il va être temps de me pencher dessus pour tourner la page, n’en rien regretter et partir serein pour l’Europe.

Cette année a été très difficile, ce fut une année charnière, un tournant brutal. Ma rupture avec Jun, qui est arrivée de façon soudaine sans que je ne le prémédite réellement a ouvert une brèche béante dans mon existence car soudain je n’ai plus trop senti l’intérêt de vivre ici. Une rupture, cela remue au plus profond. Dans mon cas, cette rupture a été motivée par ma rencontre avec N. Avec le recul, je comprends à quel point la relation avec Jun ne me satisfaisait pas et que N. A représenté par sa personnalité beaucoup de choses qui me manquaient. Mais en même temps, je dois reconnaître que N. était beaucoup de choses que je n’aime pas. À commencer par un manque incroyable de culture et surtout un dédain pour la culture. Aucun reproche, chacun est différent. Je mesure aussi comment je me suis illusionné d’une relation qui n’en était pas une. Je ne sais pas bien comment je me suis piégé moi-même, peut-être avant tout un désir de spontanéité, de passion, d’affection et d’amour que de toute façon N. était incapable de me procurer.
J’ai donc dû vivre une double rupture, cette année. Une vraie rupture, celle de mon compagnon de huit ans, Jun, pour qui je garde une affection réelle, profonde et intacte mais détachée de tout lien amoureux. Jun sera toujours dans ma vie, je n’en doute pas une seconde. Il est mon petit frère, mon ami. Et une autre rupture, celle qui prend l’allure d’une rupture avec N., mais qui est en réalité un adieu à certaines illusions. C’est ma rupture avec N. qui m’a fait comprendre à quel point derrière N., ce que je recherchais était de rebalancer ma vie, lui rendre plus de piquant, plus de spontanéité, retrouver le rythme de ma vie à Paris. Et je crois que je m’approche de ce nouvel équilibre. Car il ne s’agit pas de retrouver l’effervescence de mes vingt ans, mais d’inventer la forme de ma cinquantaine qui approche.
Apprendre ma vie au Japon. Qui sait, peut être vais-je réussir là où hélas Yann n’a pas réussi. Je n’en ai aucune idée. Si je vis mieux au Japon, alors, je peux vivre mieux n’importe où. Non?

Sitôt la séparation avec N. consommée, une délivrance tant cette histoire n’avait en réalité aucun sens, je suis sorti, j’ai rencontré des garçons, bu du champagne. Cela avait commencé avec nos soirées à Mosaïque avec Yann et Pierre, j’ai continué à ma façon. Ce chinois de Los Angeles, très beau, et avec qui j’ai fait une soirée champagne à la maison, on s’effondre au lit à 2:00 du matin, et puis deux jours après qui me contacte à minuit pour le rejoindre à Ni-Chôme, je saute dans un taxi, soirée amusante où je danse deux heures d’affilée et sympathise avec un jeune garçon qui me retrouvera sur une application le lendemain, et un autre dans un autre bar qui me dit qu’il m’a déjà vu sur une application… L’Américain qui lui, pendant ce temps, s’évanouit et m’envoie un email au petit matin, il s’était endormi.
Je n’avais pas vécu une soirée si rapide et spontanée depuis des années. Pas du sexe, non, juste une série improvisée de rencontres, de musique. Et le dimanche bordé de croissants. Et les deux autres qui me contactent…
Il y a eu ainsi d’autres moments de dernière minute comme ça. Il y a eu ces ballades avec Yann qui a été là tout ce temps, il savait que je traversais un truc pas facile.
Et puis revoir Jun, le voyage à Kyôto avec lui, être clair et jamais ambigu avec lui. Être à nouveau ensemble pour se promener, visiter, manger des glaces a été formidable car je ne voulais pas balayer 8 ans, surtout comme cela s’est fait, brutalement. Et Jun est revenu dans ma vie, on se revoit mais c’est désormais en amis. J’espère juste que c’est bien clair de son côté. C’est donc ensemble que nous allons à Londres. Je sais qu’il est incapable de voyager tout seul, et sa compagnie ne me dérange pas.
N., j’ai tourné la page. Il reste juste une appréhension que je puisse de nouveau tomber sur quelqu’un de malhonnête. Par malhonnête, j’entends quelqu’un qui ne dit pas les choses, dit une chose et en fait une autre bref, ment. Car N. était un menteur, menteur par dissimulation, et j’aurais du me fier à Yann et Irène qui me disaient qu’ils n’avaient jamais senti une once d’affection. Avec le recul, je m’aperçois à quel point c’était vrai. Mais je pense qu’on a tous besoin d’une relation de ce type pour comprendre des choses en soi, dans sa relation aux autres.
Tout ce sport m’a permis de très bien digérer finalement la vraie, la douloureuse rupture avec Jun, le sentiment d’absence qui parfois s’est manifesté.

L’année se termine et les séquelles ont donc disparu. Restent des souvenirs. Une année de changement, et c’était peut être ce qui pouvait m’arriver de mieux. Je suis totalement prêt pour rencontrer quelqu’un et cette fois je suis très clair avec moi-même.

Du côté professionnel, je ne parle pas de mon école, je parle écriture, c’est une année toute en demi-teinte où je ne suis pas parvenu à répondre à la question que Didier Lestrade m’a posée. Et maintenant, qu’est-ce que je fais, et maintenant qu’est-ce que j’attends.
Il y a eu le Huffington Post et cela est une belle promotion, je le reconnais, mais c’est plus le résultat du travail accompli ces dernières années que le travail de cette année. Car ces bouleversements cette année dans ma vie sentimentale ont profondément affecté ma capacité à dépasser le cadre étroits de ma propre existence. D’un autre côté, ces bouleversements étaient nécessaires pour redéfinir ma propre vie ainsi que beaucoup de ces idées que je croyais acquises et qui en fait n’étaient plus que des habitudes.

Cela fait très longtemps que je n’ai pas senti ma façon de penser, ma perception du monde, aussi précise. Je ne parle pas d’une certitude satisfaite, je parle de remises en causes profonde d’idées admises mais qui ne sont pas les miennes et auxquelles j’ai pourtant prêté attention. Rompre avec une organisation politique n’est pas, dans le monde actuel, un exercice suffisant. Il faut aussi regarder la réalité du monde tel qu’il est, remettre en cause son centre auto-proclamé, ses certitudes. Et tacher d’opérer une synthèse personnelle. C’est avant tout cela le travail d’un intellectuel. Se couper de tout, accepter toutes les hypothèses pour les penser, les connaître. Non pour avoir raison dans l’absolu, mais au moins raison en soi, avoir la solidité de ses propres arguments et savoir ainsi pourquoi on n’envisage pas telle ou telle opinion.

Cette année, je me suis débarrassé du dogme européen. Je me suis débarrassé de l’euro. Je me suis débarrassé de Louis XIV. Je me suis débarrassé du sionisme. Je me suis débarrassé de la France. Je me suis débarrassé du Japon. Je me suis débarrassé des blancs. Je me suis débarrassé de Keynes. Je me suis débarrassé des gays. Je me suis débarrassé de la croissance économique. Je me suis débarrassé de tout. J’ai haïs mon propre prêt à penser car aucune de toute ces constructions n’était née en moi, toutes avaient été construites par d’autres et je les avais admises sans même me poser la question de ce qu’elles voulaient dire. J’ai haïs tout. Et je me sens délivré car le champs de ruine conceptuel me donne en fait une incroyable liberté pour penser. En ce sens, ça aura pris du temps, mais beaucoup de choses que je cherchais à tâtons sont désormais à ma portée car je ne suis plus embrumé par des illusions portées par l’idéologie dominante ou les contestataires patentés. Et pour tout vous dire, finalement, exactement comme quand j’avais 14 ans, c’est mon homosexualité qui donne à cet équilibre nouveau dans ma façon de penser son caractère profondément radical. Et cette fois-ci, ce qui est très nouveau est que je suis parfaitement conscient de mon histoire, de cette origine algérienne et musulmane. Et que plus qu’à mes 14 ans je mesure en quoi cela a aussi eu des implications en terme de classes sociales. En terme de culture, en terme de respect de moi.
Une fois que l’on s’est débarrassé de tout, on peut éventuellement reprendre juste ce qui est nécessaire et le combiner à sa façon. Ce n’est pas terminé. Les idées sont des créations artistiques comme d’autres, des œuvres de l’esprit.

L’année s’achève donc. Elle a été difficile mais finalement extrêmement constructive et profonde, je suis sorti de tous les conforts et j’ai repris des risques. Sans plus jamais avoir peur.
Je suis maintenant impatient de quitter le Japon pour les vacances de fin d’année. Je suis aussi impatient de voir ce qu’il adviendra avec cette personne que j’ai dans la tête et que je découvre, et qui a l’air intéressant. Je suis prêt pour démarrer la nouvelle année, raison de plus de laisser filer le fil du temps de celle qui s’achève.

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

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