La rentrée

Il y a quelques jours, je cherchais quelque chose sur mon ordinateur, et je me suis plongé dans le dossier « documents », rempli de billets publiés comme de débuts de billets restés en plans, de l’époque où je n’archivais pas encore dans le Cloud.

Samedi 2 septembre. Je vais revenir sur mon avant dernier billet, parce que c’est une très bonne introduction à ce mois de septembre, mois où je suis né et qui depuis l’enfance sent bon le commencement, l’odeur d’amande du petit pot de colle, le tableau à l’école fraichement lavé avec les craies neuves, les couvertures plastiques des cahiers, les stylos neufs, l’encre et les plumes – oui, j’ai appris à écrire avec des plumes et de l’encre, dans une école publique. Et en méthode globale comme cela se faisait avec succès à l’époque.

Tout d’abord, j’ai reçu des tas de petits mots gentils, et cela m’a fait beaucoup de bien. Mes lecteurices sont discrètes, mais toujours, quand j’aborde des questions difficiles, elies se manifestent, et cela me touche beaucoup. En fait, je crois que nous sommes nombreuseux à avoir des questions quand à notre avenir, il y a juste que pour certains, pour certaines, c’est un peu plus difficile.
Pour moi, je ne vois pas trop, ça va nulle part, et c’est effrayant.

Je n’ai pas mesuré les conséquences de l’enchainement d’années d’errance, de ma lente reconstruction et de ma décision de quitter la France.
De façon réaliste, j’aurais dû rester en France, et bâtir. Je m’y serais pris sur le tard et aujourd’hui, j’aurais, au moins, un peu de visibilité. J’aurais pu par exemple racheter le studio de ma mère après avoir accepté de me faire embaucher à BNPP. J’aurais pu le revendre par la suite pour m’acheter un truc plus grand. Je me serais peut-être même marié, qui sait. J’aurais pu en faire, des choses…
Et pourtant, je me souviens ce garçon croisé dans un club, en 2005, et qui s’arrête devant moi, et qui me dévisage en me disant « qu’est-ce qui t’arrive, t’étais toujours souriant, avant », et qui passe.
Je n’étais pas heureux, je n’étais plus heureux. Il y a presque 20 ans, je faisais mon premier voyage au Japon. Départ le 25 août, vol ANA. Au moment de partir, Nicolas qui étais venu m’accompagner me dit que Stéphane veut me parler et me tend son téléphone. Stéphane m’engueule, me reproche de ne pas lui avoir dit. Je m’excuse, je ne voulais pas déranger, je n’avais pas su comment le lui dire. J’en avais parlé à un peu tout le monde, mais Stéphane, ce n’était pas pareil. Stéphane a une façon plus direct de vous parler, un peu comme un grand frère, et des fois, on ne veut pas parler à son grand-frère de peur de s’entendre dire ce que l’on pense au fond de soi.
C’est que cela fait aussi 20 ans que je suis séropositif. Une rencontre nulle fin février 2003. Et je m’en voulais énormément, parce que je pensais que je n’avais pas le droit de l’attraper, mais voilà, c’était arrivé, juste après avoir décidé d’arrêter ma psychothérapie. J’avoue, sans elle, je ne sais pas trop comment j’aurais géré le truc, surtout que le médecin qui m’a « annoncé » la nouvelle, à la mi-mai, a certainement été la personne la plus incompétente jamais rencontré.
Oui, j’ai plutôt bien géré. J’ai informé mon frère et mes amis, toustes. Sauf un.
Je redoutais qu’il me dise ce que je pensais, que moi, je n’avais pas le droit de l’attraper, il m’aurait posé des questions qui fâchent. Alors, j’ai demandé à Nicolas de ne rien lui dire.
Bon, en fait, Nicolas ne pouvait pas garder un truc pareil pour lui tout seul. On ne mesure pas la part d’égoïsme qu’il y a à annoncer à un ami qu’on vient d’attraper un virus potentiellement mortel et en même temps lui demander de ne pas en parler. J’avais trop de trucs à gérer, alors j’ai « partagé », ce qui est très égoïste de ma part.
Il a bien fait d’en parler à Stéphane et juste avant mon départ, ça m’a fait un bien fou de l’avoir au téléphone. Voilà, c’était fait, et au passage, Stéphane ne m’a pas « mangé », il a en fait été comme il est toujours, la tête sur les épaule, direct.
Et puis donc il y a eu le Japon, et ça a été comme une renaissance.
Un mois au total, départ le 25 août et retour le 25 septembre. Huit jours à Tôkyô d’abord, puis 14 jours à Kyôto et le reste à Tôkyô enfin. Je suis tombé amoureux de Tôkyô le jour où j’ai acheté un vélo, le troisième jour.
Il y a eu un autre voyage, à l’automne 2004, de début octobre à la fin de novembre. Peu de temps avant le départ, les résultats de mes analyses de sang se sont détériorées. Je refusais encore le traitement. Mon médecin était incroyablement patient, pédagogue. Je suis parti quand même.
Kyôto uniquement, et cette fois-là, le jour de mon départ, Stéphane est venu à l’aéroport avec Nicolas. Vol Japan Airlines via Londres en direction de l’aéroport international du Kansai. Souvenir de l’atterrissage et de l’avion qui semble presque flotter sur l’eau, de l’aéroport vide, du bus vers Kyôto, le conducteur avec des gants blancs. J’ai pu voir les feuilles d’érables commencer à rougir. J’ai connu mon premier typhon. Et j’ai acheté un vélo qui ressemble à mon vélo actuel, un Giant avec des pneus épais.
Et puis un autre voyage, dans l’hivers 2004/2005, et là, c’est Stéphane qui m’a accompagné à l’aéroport. Vol Air-France vers Tôkyô. Le nouvel an, la « gaijin house » à Kagurazaka près de Iidabashi, le bain public presque chaque soir pour le confort de se réchauffer le corps avant d’aller dormir, les ballades de nuits.
Et puis cet autre voyage, Kyôto encore, durant l’été 2005, mes premières vidéos mises en ligne. C’est Nicolas qui est venu me dire au revoir à l’aéroport. On a fait des photos. Vol Japan Airlines, « gaijin house » toute neuve dans un immeuble moderne dans le quartier Ômiya, et un vélo encore. Tout pourri cette fois. J’ai été seul dans l’appartement durant quasiment tout mon séjour, et finalement c’est un français qui est venu la dernière semaine. Un mec sympa. Plus jeune que moi, et qui sortait le soir. Moi, j’avais 39 ans. J’avais emporté mon MacBook blanc.
Et puis donc à mon retour ça a été la grosse déprime. Un soir, j’ai repensé à ma séropositivité, ma vie était fichue, j’ai pensé. Et alors, au coeur de la nuit, je me suis révolté, et au matin j’ai écrit à Nova. Et j’ai reçu une réponse, et j’ai eu un entretien, et finalement je suis parti au Japon le 8 février 2006.
Je suis rempli de doutes face à l’avenir, mais jamais de mon existence je ne me suis senti plus stable. Ce n’est pas parfait, ma situation professionnelle est instable, précaire, mais c’est comme si c’était sur une route et que cette route continuait de façon calme, et que même si je venais à changer de travail, la route serait la même.
Tout peut bien sûr, à tout moment, basculer dans l’incertitude la plus totale (et c’est à cela que je pense quand je pense à un horizon de 5 à 10 ans, mais je ne pense pas que j’affronterais un changement brutal dans le même état de vulnérabilité que quand j’avais, disons, 35 ou 40 ans.
Rentrer en France me semble assez irréaliste, pour tout dire, même si cela pourrait s’avérer un bon choix: quitte à le faire, autant le faire maintenant, n’est-ce pas? Mais c’est très difficile, et je sais ce que j’ai, je sais ce que je quitte, je n’ai pas d’idée sur ce que je pourrais trouver. À 58 ans…
L’avenir m’effraie et mon présent ne m’illusionne pas, mais il est, pour le moment, mon bien le plus précieux, une stabilité gagnée de haute lutte.
Alors c’est ici que je dois fournir un effort, amorcer le changement qui me donnera quelque perspective. Je n’ai rien d’autre, de toute façon.

Il y a quelques jours, je cherchais quelque chose sur mon ordinateur, et je me suis plongé dans le dossier « documents », rempli de billets publiés comme de débuts de billets restés en plans, de l’époque où je n’archivais pas encore dans le Cloud. Et puis d’autres, destinés à être consultés « hors ligne ». Des débuts de nouvelles, des récits plus ou moins corrigés, et puis des textes plus anciens, datant des années 90, ayant survécu à mes changements d’ordinateurs et autres plantâmes de disques durs.
Les premières lignes de l’un d’eux a retenu mon attention, et soudain, je n’ai pas pu m’arrêter de dire, ça a été comme une révélation. Un texte de fin 2000 début 2001, quand je n’avais qu’un PC avec clavier QUERTY sans accents. Environ 45 pages, près de 13.000, plus de 70.000 signes… Un truc à la construction étonnante, à l’écriture qui m’a fait penser « ça » en le lisant, une écriture juste, spontanée ne cherchant pas à faire ci ou ça. Madjid à 100%.
J’ai commencé à lire d’autres textes et une sorte d’homogénéité transparaissait de toute cette masse qui réunie pourrait bien faire un roman de 500 pages.
Je ne suis pas en train de dire que je vais compiler ces textes pour en faire un seul, non. Ce que j’ai trouvé est bien plus précieux, bien plus important encore.
C’est un testament, un testament que je me suis écrit à moi-même, datant d’une époque où je n’avais pas encore atteint cette maturité d’aujourd’hui, des bribes d’époque racontant plus d’une décennie de doutes, de questions, d’actualité rapportée, de ces choses qui finalement s’imposent comme une forte de journal en fiction. De la matière première brute avec au coeur le même récit, la même trame et ce même personnage principal, quelque soient le noms et les existences de personnages qui le racontent.
J’ai donc mis sur Ulysses, mon logiciel d’écriture et j’y ai passé des heures à mettre les accents à ce long texte qui m’a véritablement scotché tant je ne me souvenais pas être capable de me lâcher comme ça, de pratiquer la violence crue de l’écriture. J’ai retrouvé les premiers jets originaux d’un autre texte fleuve.
Un testament, parce que le Madjid qui a passé tant de temps à écrire n’est plus. Il a mûri, il a appris à regarder les choses en face et surtout, il s’est installé, il s’est posé, peut-être un peu trop, au point de perdre un peu le fil, ce fil qui le lie à ces textes qui ont agi comme un réveil, brutal et jouissif à la fois.

Alors me revoilà qui écrit sur ce site, libéré de ces peurs, de cette retenue qu’il m’a fallu casser la semaine dernière pour vous avouer que je n’allais pas bien, que je doutais, que j’avais peur de mourir seul, vieux, dans la rue, oublié, que je ne voyais plus très bien quel sens donner à ma vie. Sentiment d’échec dans l’apparence de réussite.
Sentiment d’être un adulte adulte qui se serait piégé dans son rêve d’enfant. Pour moi, « vivre au Japon ».
Le revers de ce piège, c’est que si j’étais resté en France, malgré tout ce que je n’aurais pas perdu, et parmi tout cela, ces moments partagés avec des amis qui me manquent, ces moments qui ne reviendront pas, eh bien je n’aurais peut-être pas été heureux, je me serai peut-être oublié dans un travail et un crédit immobilier.

Libéré de ce tabou de vous raconter mes doutes et cette souffrance lancinante. Je me suis surpris à me chercher moi-même ou pour être plus exacte, j’ai été en mesure de me regarder en face, sans fard et dans toute ma complexité. Et notamment ce truc que j’en étais arrivé à oublier: j’aime écrire, j’aime raconter, j’adore ça.

C’est peut-être cela, un testament. C’est un les destiné à continuer une oeuvre. Mon héritage est massif. C’est peut-être cela que je cherchais depuis des années, voire même ce « sens » qui me manquait, dans ce billet de la semaine dernière…


Commentaires

Une réponse à “La rentrée”

  1. Cher Madjid, mon El Japono,
    Et si et si mais…j’aurais dû…
    Il n’y a pas de chemin, le chemin tu le fais en marchant…. El camino d’Antonio Marchado. L’un des poèmes les plus justes que je connaisse. Au hasard d’une géographie je suis allée sur sa tombe à Collioure lui témoigner ma reconnaissance.
    Et si et si… Mais….j’aurais dû,
    Il y aura une main tendue, une fenêtre ouverte, une main tendue (Paul Eluard). Nous ne pouvons pas vivre notre présent dans la terreur de l’avenir.
    Merci pour tes écrits… Stp fais en un livre ni testament mais mémoires d’un homme qui veut être heureux et joyeux
    Allah akbar

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