Impatience

I

Comme Nicolas Bouvier qui reste pour moi l’un des plus grands témoins du Japon, je suis ici et passager, et en transition..

Vivre à l’étranger, spécialement dans un pays à la culture, au climat et aux moeurs profondément différentes, cela vous transforme profondément et, j’ose espérer, cela vous fait meilleur. Je dit bien fait, et non rend, car c’est comme cela que je le ressens. Rien de passif, c’est une bataille entre moi et le Japon, sans cesse recommencée. Je résiste, je lutte, je juge ces habitudes, ces comportements, je les refuse, mais progressivement, je les digère et je me trouve alors changé, par petites touches successives, et ce que je refusais hier, je finis par le trouver sympathique aujourd’hui. C’est une expérience que l’on ne connait pas quand on reste dans son propre pays, dans sa propre culture, car on y admet tout et ce que l’on refuse, on veut “le changer”, sans jamais envisager que c’est soi-même, peut-être, qu’il faut changer, non pas pour accepter ce que l’on refuse vraiment, mais tout simplement parce que vu sous un autre angle de vue, il y a peut-être quelque chose de bien, que l’on peut accepter, pour pouvoir éventuellement le transformer et se l’approprier. Je ne fais pas tout comme les japonais, mais j’ai fini par adopter leurs usages à ma façon, sans trop en faire non plus. Je m’incline un peu quand je dis au revoir, avec un sourire qui n’est pas un vrai sourire mais qui est une politesse. Je tends la main pour faire passer une personne devant moi. Quand il y a un malentendu, quand je veux dire non, je souris et je lève la main devant ma bouche et je lui fait faire le signe non, de gauche à droite, quand je dis moi, je montre mon nez. C’est comme ça qu’on fait, et il y en a encore beaucoup d’autres. Je les ai d’abord trouvées amusantes, ces façons de faire, et puis elles m’ont énervé, et puis sans crier gare, elles se sont immiscées dans mes propres habitudes. Dans le train, je dors et parfois ma tête cogne celle de mon voisin qui dors aussi, et alors je fais un petit hochement de la tête en prononçant des excuses d’une voix presqu’inaudible, alors que mon voisin fait de même, on se redresse, et on recommence à dormir… On fait comme ça, ici. Oui, vivre longtemps à l’étranger, ça vous fait meilleur. Mon père me disait souvent qu’en Islam, on recommandait d’étudier beaucoup, mais encore plus d’étudier les langues étrangères et les autres cultures, qu’un homme qui parlait deux langues valait deux hommes, et qu’un homme qui en parlait trois valait trois hommes, que la connaissance de la culture des autres était ce qui rendait les hommes meilleurs parce que tous les hommes étaient créatures du Dieu unique, et que cette expérience des autres langues et des autres cultures renforçait la connaissance de l’unicité de Sa création. J’ai grandi baigné dans cette idée, l’humanisme musulman classique, et même si je ne suis pas religieux, j’en suis profondément imbibé, et je pense que cela m’a beaucoup aidé à regarder les gestes et le habitudes des japonais avec une certaine humilité pour finir par les accepter. Sans aucune vénération, sans aucun sentiment d’exotisme, sans aucune curiosité, en abolissant la distance entre un “moi” qui serait français et un “eux” qui serait japonais. Je ne “kiffe” pas le Japon, je ne trouve rien d’extraordinaire ici. Comme Nicolas Bouvier qui reste pour moi l’un des plus grands témoins du Japon, je suis ici et passager, et en transition vers un moi altéré par mon expérience, ce qui suscite donc parfois un refus, un blocage et une exaspération dont vous ne pouvez pas imaginer l’intensité. Il m’arrive de haïr ce pays, ses habitants, et puis la crise passée, c’est comme si insidieusement je m’étais modifié en dedans.
J’aime profondément ce pays, je trouve ses habitants touchants, amusants, exaspérants, ennuyeux, passionnants, fous, modestes, incroyables, beaux, laids, moches… Leurs visages composent mon quotidien, je suis ici, finalement, exactement comme si j’étais en France. Ce n’est pas une seconde peau du tout. C’est un élargissement de mon expérience d’humain, c’est en dedans. On dit que “les voyages forment la jeunesse”, peut-être faudrait il créer une civilisation où chacun et chacune devrait voyager pendant 5 ou 10 ans, ou même plus, peut-être faudrait il être plus arabe, plus africain, et accepter d’être nomades, d’être les possesseurs d’un bien unique qui s’appelle la terre, et enfin décloisonner ces frontières qui nous protègent certes des troubles ici et là, mais qui aussi nous enferment, limitent notre perception de la réalité du monde et de l’unicité de notre condition d’êtres humains.
Je ne sais pas trop ce que veux dire “universel”, mais je suis définitivement cosmopolite. Je suis du monde et j’aime la diversité incroyable de ce que produit le génie humain, sous toutes les latitudes… Venez vivre dans ce pays où chaque jour vous croisez des femmes en kimono, et vous comprendrez que cette histoire de foulard qui vous préoccupe tant, c’est une histoire débile, ridicule.

Parmi ces habitudes qui progressivement se sont incrustées dans mon quotidien, dans mon comput personnel, il y a ces grands rites des saisons. Le Japon s’est frotté à la culture chinoise il y a environ 1500 ans, à l’époque où cette dernière était florissante, aristocratique et incroyablement raffinée. Les lettres, les arts et les idées, les sciences et le commerce y prospéraient admirablement. Les élites japonaises, assez rustres et guerrières encore ont, exactement comme depuis le 19ème siècle vis-à-vis de l’occident, adopté en bloc toute la culture chinoise, l’ont digéré et l’on plaqué à la culture locale. Il a fallu environ deux à trois cents ans pour que la culture japonaise produise sa propre synthèse avec des traits qui lui soient propres sans pour autant se détacher totalement du grand maître chinois.
Ici, la nature est une force violente, une force vivace. À des hivers rudes et glacés, traversés par les vents venant de Sibérie chargés de neige, succèdent des printemps doux et des étés torrides et humides traversés par les vents venus du Pacifique, drainant ici et là leurs typhons et leurs pluies diluviennes. L’été, ici, c’est vert, puissamment vert, lumineusement vert.
La Chine avait un véritable culte pour la floraison des cerisiers, et ce culte s’est propagé à toute l’Asie. Cependant, c’est au Japon que ce culte du cerisier en fleur s’est développé au point d’associer Japon et cerisier en fleurs. Car les Japonais y ont associé leur façon de faire (planter des cerisier absolument partout), leur imaginaire bouddhique (la floraison est très courte, comme la vie) et leur religion animiste qui voit dans la floraison la puissance des forces de vie puisqu’elle est suivie de la pousse très rapide des feuillages de tous les arbres et de toutes les plantes ainsi que du retour du soleil, c’est à dire, de la saison des semis.
Comme tout le monde autours de moi, je guette, j’épie, je scrute. Taille des bourgeons de cerisiers, premières feuilles d’hortensias, tout est un signe que oui, le cycle de la nature est reparti, que ce grand endormissement du monde appelé hiver est bel et bien terminé et que le printemps, que notre scientifique occident cale sur son équinoxe, est bel et bien une force à l’oeuvre bien avant, dès le mois de février, que la floraison des cerisiers, au moment de l’équinoxe de printemps, est en réalité l’acmé, le point culminant du printemps. Ces boutons, ces bourgeons, ces fleurs et ces feuilles ne se sont pas faites en un jour, la nature les a silencieusement préparé pendant que tout autours était gelé, glacé, dans un travail lent et laborieux, discret, et la floraison est alors comme un grand feu d’artifice que la nature nous offre, gratuitement. Contempler ce spectacle, c’est dire merci, et c’est aussi s’imprégner de l’énergie qui en émane, c’est retrouver le sourire, c’est redevenir vivant après le long hiver.
Alors ces jours-ci je scrute, je regarde et je mesure. J’attends, comme tout le monde, cette explosion de pétales blancs sous le ciel bleu, avec ces taches vertes des premiers feuillages. Je ne faisais pas cela en France, et je suis gré au Japon d’avoir opéré en moi cette transformation. Cette année, la dixième ici, comme tout le monde ici, je dirai merci.
De Tôkyô,
Madjid

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