Françoise Hardy – Stop, au revoir, ou le moelleux de l’année 73

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Une basse qui fleure bon les pantalons pattes d’éléphants en Tergal à taille haute. Des cordes qui sentent bon les Velisy 2, Créteil Soleil, Bobigny 2 et autres Rosny 2.

Pour les plus jeunes qui me lisent, 1973, ça se passe au siècle dernier, et peut-être même que pour certaineses, leurs parents n’étaient même pas nés… Moi, en 1973, j’allais vers mes 8 ans.

Mes parents avaient des problèmes pour trouver un appartement après la faillite de la blanchisserie, alors j’habitais à Pontault-Combault, en Seine et Marne, chez mon oncle et ma tante, les boulangers.
J’ai donc vécu la fin du pompidolisme et des trente glorieuses dans une petite ville un peu provinciale. Les mini-jupes dominaient, les robes « gitanes » aux couleurs vives connurent un bref succès tout un été, les semelles des chaussures commençaient assez sérieusement à épaissir.

En fait, comme je l’explique dans ces pages (hors-ligne en ce moment, trop de liens brisés) appelées « Cycles » et où je parle de l’économie des pays développés au 20e siècle à travers le prisme des signes culturels, 1973, ça avait beau être encore les « trente glorieuses », en réalité, c’était déjà la crise, et la laideur de la mode en était le signe le plus évident. Dior, Courrège et le maxi n’étaient plus qu’un lointain souvenir.

En 1973, on se dirigeait allègrement vers la guerre de Kippour, l’augmentation des prix du pétrole. La première chaine ne s’appelait pas encore TF1 et elle était encore en noir et blanc. Le président Pompidou, tout amateur d’art contemporain qu’il fut, n’en était pas moins la queue de comète du président précédent, Charles de Gaulle, et ça faisait bien vieux, tout ça, alors que la génération du baby boom imposait ses codes culturels et politiques tandis que l’exode rural massif vers les villes bouleversait les habitudes dans des cités HLM qui poussaient comme des champignons en bordures des grandes villes, avec leurs centres commerciaux tentaculaires entourés de terrains vagues…

Moi, j’étais petit.

Je ne savais pas encore que ces jeunes adultes à la liberté insolente seraient les acteurses d’une sorte d’exception dans l’histoire et qu’il ne serait pas donné à ma génération toute l’insouciance cool dans laquelle elis vivaient.

Nous, on aurait le « choc pétrolier » de cette fameuse années 1973, puis le chômage, puis le SIDA, puis la guerre du Golfe en 1990, le tout assaisonné fin 1982 d’un quasi état de guerre nucléaire après qu’un missile russe eut frappé un avion civil sud-coréen.

Ma génération, je parle de celis qui comme moi étaient passéses par la new-wave, a toujours entretenu un rapport ambigu avec les années 70. On les haïssait à un point inimaginable, on les trouvait ringardes, avachies, bouseuses, baba cool, et pourtant avec les ans, à partir de 1984 ou 1985, on a commencé à découvrir leur musique et même leur trouver un certain charme, désuet et innocent à la fois.
On s’est fait baptiser au début des années 90 « génération X » par les baba cool reconvertis. J’ai toujours détesté cette appellation parce que non, ce n’était pas vrai, on savait où on était, on n’avait pas eu besoin d’aller partouser comme elis sur des couvertures en peau de mouton crades dans des communauté privées d’eau courante au fin fond de l’Ardèche pour savoir qu’on ne voulait pas ressembler aux boomers.

J’ai toujours préféré parler de ma génération comme de « post-boomers », celis qui sont venuses après. Qui a grandi quelques années dans un monde qui s’apprêtait à voyager dans l’espace et manger des gélules, habillés en vêtements synthétiques nettoyés par ultra-son, ou alors à faire la révolution socialiste, bref, le monde de la modernité occidentale triomphante.

Alors, « génération X », non. Post-boomers. On a grandi à leur suite, les yeux grands ouverts et admiratifs sur ces « jeunes » qui semblaient dominer la rue, la culture, qui étaient l’aisance et la liberté, habillés dans des vêtements colorés et fous qui faisaient s’arracher les cheveux aux plus vieux, et nous, ça nous faisait bien rire.

Ah, la mini-jupe de la voisine Brigitte, à Épinay, au printemps 1973. Pas une mini-jupe de maintenant, non, une vraie mini-jupe d’alors, évasée, en patchwork de jeans de différentes couleurs, on voyait sa culotte quand elle marchait, et son blouson à taille haute, et ses bottes en plastique blanches. Les vieux étaient scandalisés par les vêtements de Brigitte, nous, ça nous faisait rire.

Et la vendeuse dans la boulangerie de ma tante, Maria, avec ses robes « gitanes », c’était pourtant des jupes longues. Très longues. Très très longues. Avec volants et couleurs. Les gens étaient scandalisés…

Comme quoi les remarques d’Emmanuel Macron au sujet des chemisiers trop courts le rangent dans la même catégorie que les vieux bougons de cette époque-là face à une jeunesse qu’ils ne comprenaient pas. Mais Emmanuel Macron a-t-il au moins une seule fois dans sa vie été jeune…

1973, c’est aussi l’âge d’or du disque vinyle. Si vous êtes jeunes, peut-être vous ne savez pas que le disque 78 a duré jusqu’à la fin des années 40. On y enregistrait un morceau de musique de 3 à 4 minutes… Ce n’était pas de la stéréo. Après est arrivé le 33 tours, puis le 33 tours « microsillon », et là, ça a été une vraie révolution car on pouvait enregistrer 20 minutes par face de disque, et en 1957, on parvint enfin à y mettre de la stéréo. Ils avaient appelé ça « microsillon haute-fidélité ». C’est de cette époque que datent les premières chaines stéréo HI-FI.

Ça n’a d’abord intéressé que la musique classique et le jazz mais à partir de 1963/ 64, la stéréo est arrivée dans le monde du rock et de la chanson. Regardez ces disques des Beatles ou des Rolling Stones avec le gros logo « stéréo ».
Ça tombait bien, les boomers voulaient expérimenter un peu tout, et la CIA était prête à leur fournir du LSD pour voir ce que ça leur ferait. La stéréo a permis au rock de devenir « psychédélique », avec des sons et des bruits passant de droite à gauche, des voix toute en écho…

La stéréo a très vite posé un problème, ou pour être plus exact, elle a été un challenge. Jusqu’alors, l’ingénieurse du son se contentait d’éviter les saturations car l’un des gros défaut du disque vinyle, c’est que les sons ne peuvent pas être trop forts, les basses surtout, et les sons faibles ne doivent pas être trop faibles bref, c’est une dynamique assez pourrie. Les ingénieurses étaient donc passéses maîtres pour compresser sans que ça ne s’entende trop.

Enfin, passéses maitres, pour le jazz ou le classique, car si vous écoutez les premiers disques des Stones, des Beatles ou des Who ou de tous les groupes et chanteurses du début des années 60, il faut avouer, le son est quand même assez pourri.

Avec la stéréo, il a fallu réellement changer la façon de mixer, et importer pour le rock les façons de faire qui avaient fait leurs preuve en classique et en jazz. Si vous comparez Rubber soul des Beatles avec l’album blanc et encore plus avec Abbey Road, vous constaterez l’évolution très rapide de la technique, du travail du son et de l’enregistrement. J’ai choisi Rubber soul car c’est le premier album des Beatles où justement, le son n’est pas pourri. Mais il faut avouer qu’Abbey Road est un petit chef d’oeuvre.

Bien sûr, je ne nie pas le charme des albums réalisés avant, mais il y a un saut qualitatif énorme.

Au début des années 70, on entre donc dans un âge d’or du mixage qui va durer une quinzaine d’années, avant l’arrivée du numérique qui va faire retourner le travail d’ingénieurse du son à la préhistoire: le CD a une bonne dynamique, ils vont pouvoir pousser les basses, et c’est ce qu’ils vont faire. Quand j’entends des trucs récent, je suis effaré par l’incroyable pauvreté des enregistrements (je parle de pop, pour le classique, on a de véritables chefs d’oeuvres de nos jours). Je ne comprends toujours pas pourquoi il n’y a pas eu de mixages en 7.1, par exemple, avec le son qui tourne, qui monte et qui descende, qui vous passe dessus ou dessous. Je suis sûr que les ingénieurses du son des années 60/ 70 en rêvaient, d’ailleurs, il y a eu une brève percée de la quadriphonie…

Alors, en 1973, on est au sommet. Des groupes comme Roxy Music, David Bowie, Pink Floyd voire même les premiers Kraftwerk pour n’en citer que quelques uns, dominent l’époque et le travail du son des albums reste même de nos jours véritablement impressionnant quand on pense aux limitations du vinyle.

Et j’en viens à cet album de Françoise Hardy, Message personnel, certainement l’un de ses albums les plus aboutis, un peu l’équivalent pour elle de Melody Nelson pour Serge Gainsbourg, un autre très grand album de cette époque.
J’ai souvent lu qu’il avait fallu attendre les années 90 pour que la barrière entre pop et chanson française soit définitivement abolie.
C’est une idée stupide quand on écoute un album comme celui-là.

Message personnel a été classé numéro un en Grande-Bretagne, et il y a même eu la version anglaise, et pour les britanniques, ce n’était pas de la chanson mais un excellent album de pop, avec une touch spéciale dans le son, peut être ce lointain ancêtre de la « French Touch », une façon de mixer, une façon d’arranger, d’orchestrer.
Il y a plusieurs chansons absolument sublimes dans cet album que j’ai acheté il y a deux mois pour pas cher dans cette boutiques de vieux disques vers Akihabara.

Mais celle que je ne parviens pas à me lasser d’écouter, c’est celle-là. En l’écoutant, je me suis aperçu à quel point le premier album de Charlotte Gainsbourg, 5:55, était une sorte de pastiche de ce qui se faisait vers 1973, en moins bien, sans l’innocence et avec beaucoup de frime, ce côté « cool » des gens aisés, leur côté « Carla Bruni », l’aisance des fils et filles de.

Et le plus amusant, c’est que les arrangements de cet album de Françoise Hardy, l’orchestration sont incroyablement plus riches que leurs pâles pastiches.

Et moi, toujours, quand je suis en contact avec ce « son », cette façon d’amener une basse, ces cordes, je me retrouve emporté dans un univers connu, dans ce qui fut la dernière année des trente glorieuses, avant qu’on ne se mette à entendre parler partout de « la crise ».

Une basse qui fleure bon les pantalons pattes d’éléphants en Tergal à taille haute. Des cordes qui sentent bon les Velisy 2, Créteil Soleil, Bobigny 2 et autres Rosny 2.

Une époque. Et oui, la patte d’un ingénieurse du son qui parvient à passer outre les limitations du vinyle en évitant la sensation de compression, c’est aéré, il y a une réelle dynamique tout en étant moelleux à la fois. Ce n’est pas le disque vinyle, qui a un son supérieur au CD, c’est avant tout l’incroyable travail de studio.

Et là, le son est simplement superbe. La chanson elle-même, c’est une chanson de Françoise Hardy, une artiste de la famille « tralala » de la chanson Française, héritière de Mireille dont elle suivi les classes. Des paroles légères mais qui balancent et sortent du caractère engoncé de la langue française, qui épousent une mélodie bien faite.

L’album ne quitte plus ma platine. Bien sûr, il y a Message Personnel, mais c’est une chanson qu’il ne faut pas écouter tous les jours pour en savourer les paroles.

Pouce, au revoir, au contraire, ça sent bon le tube de cette époque encore légère, insouciante, quelques mois avant que le dernier président en noir et blanc, Pompidou, ne meurt et laisse la place au premier président en couleur, Giscard d’Estaing…

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