En train

E

Métro. Direction le travail. Plus d’une heure de transports. Je dois avoir l’air ridicule avec mon vieux iBook sur les genoux, mais j’ai décidé aujourd’hui d’utiliser ce temps perdu pour écrire un peu, c’est toujours mieux que dormir, comme tout le monde –y compris moi- le fait si facilement… Pas facile, la frappe : clavier français (j’en ai perdu l’habitude) et touches effacées (c’était LE big problème du iBook, ces touches qui jaunissent et dont les caractères disparaissent).
Presque 15h20. Pas mal de monde. C’est fou le temps qu’on perd dans le métro ou dans le train, ici : les distances sont si longues. Cet après-midi ressemble à un gigantesque gâchis : je vais travailler de 16h30 à 19h15, mais en fait, je n’ai que deux cours dont un de 40 minutes. Je suis un travailleurs précaire de grand luxe, un marginal expatrié au Japon, mal payé et corvéable, esclave volontaire au bout du monde. C’est ce qu’on appelle un choix, et je crois que j’en ai pris mon parti, c’est comme ça. Cependant, je devrais essayer d’en faire quelque chose, je me dis des fois, et puis je retrouve mes étudiants sous les néons glacés de l’école, et puis je pense à ma paie –ridicule-, et puis je songe à la crise, à Alain qui quitte Londres le mois prochain, je tombe par hasard sur des photos de mon bureau a Sofia il y a quelques années, et puis mes T4 en forme de suspense incroyable, et un incroyable malaise me prend. Bon, qu’est-ce que je fais , maintenant ? Eh bien, c’est incroyable, mais j’en arrive à penser que je n’ai pas à envisager de suite, qu’en faite, je suis et je fais déjà. Loin d’être lamentable, mon sort est à certains égards enviable, car je l’ai choisi. J’ai juste été bousculé par le monde et sa marche inexorable, et ça s’appelle la contingence. Mais finalement, hein… Ca se bouscule pour y venir, au Japon !
Avant-hier, en revenant de Tôkyô (note : quand j’écris Tôkyô, comprenez le quartier appelé Tôkyô, c’est à dire vers Nihonbashi / Kyôbashi / Ôtemachi) où j’avais donné sa leçon hebdomadaire à madame Yamada, la gare était sonorisé par le PDJ (Minshuto, Parti Démocrate). Ca m’a fait drôle, tous ces distributeurs de tracts. Je me suis senti exclu, mais également totalement partie prenante de ces élections véritablement déterminantes. C’est qu’en fait, le Japon est à l’aube d’un changement à priori aussi important que la victoire de Mitterrand en 1981. Le même parti contrôle l’état depuis 1954. La gauche n’a jamais réellement gouverné. Cette fois-ci , donc, regroupée et coalisée autours d’un parti ayant fusionné divers petits partis allant du centre droit à d’ex-socialistes et des associatifs, elle est en passe de gagner et , semble t’il, en forme de raz-de-marée.
Bien, sûr, le socialiste que je suis n’attend pas grand chose. C’est comme la victoire d’Obama, qui était le candidat le plus « modéré » chez les démocrates Américains. Mais quelle respiration. Au Japon, cela va certainement bouleverser la donne. C’est une fantastique respiration démocratique qui rendra ce pays extrêmement attractif et excitant, dans les premiers mois en tout cas. Il faut juste espérer que les universitaires et les intellectuels profiteront de cette « fenêtre » pour exister. Être ici ce dimanche, c’est plutôt excitant.

J’ai « déterré » mon Olympus OM1 et je me sers enfin de Aperture et Photoshop de façon confortable même si je ne les utilise en fait que très rarement… En fait, je suis revenu à ma vieille distinction entre appareil digital est argentique. Il faut dire que mon Panasonic FX33 est certainement le pire achat que j’ai pu faire à ce niveau là. J’ai donc (re)changé de téléphone en avril, et je ne me sers plus que de mon téléphone. Un cybershot 8mpix qui travaille bien mieux que mon appareil photo ! A Kyôto, pour la première fois, je n’ai pas utilisé le Lumix, mais que mon téléphone. Et cela me suffit très largement pour faire clic-clac. Mais à force de refaire clic-clac avec plaisir, je me suis remis à photographier de la rouille et tout ce tas de babioles qui me plait particulièrement au Japon. Des trucs usés, des formes qui ne me sont toujours pas familières, et puis à Kyôto, il y a deux semaine, la problématique de la perspective. Toutes choses qui nécessite une véritable optique et une libération du soucis des Pixels. Parce que pour le moment, je continue de préférer le grain aux pixels. Je compte donc utiliser de nouveau l’argentique. Mon Olympus est un vrai petit bijoux.
40 minutes que j’écris dans le train. Ca passe très vite, et je me sens en très bonne compagnie avec moi-même. Je peux voir le soleil, il fait tr ès beau aujourd’hui. Ca y est, je suis arrivé.
Fin de la première partie.

Il est maintenant huit heures moins le quart. Ce soir, exceptionnellement, le salariman en costume noir qui vient le mercredi soir à 20h30 n’est pas venu. Je vais profiter de ce retour plus tôt qu’habituellement pour me coucher de bonne heure. Enfin, je vais essayer. Demain, je suis mis à ride épreuve avec une journée de 6 heures de leçon. Comme je termine à 21h30, je suis généralement exténué après. Mais bon, cela n’est-il pas pareil pour chaque travail ?
Le train est, dans cette direction, toujours quasiment vide à cette heure de la journée ; en effet, c’est l’heure où tout le monde rentre et moi, j’habite vers où ils travaillent et je travaille vers où ils habitent. Cependant, j’ai beau habiter Tôkyô, ma ligne de métro est une des plus bondée du Japon aux heures de pointe : infernale le matin, et provoquant une véritable nostalgie pour la ligne A ou la ligne B du RER aux mêmes heures pour son confort, la politesse des passagers ainsi que sa ponctualité (ça vous donne une idée de la ligne Tôzai …), elle est certes plus vivable le soir (les retours sont, eux, très étalés), elle n’en demeure pas moins très pleine et il m’arrive de faire le trajet debout. J’habite un arrondissement autrefois dévolu à la pêche et à l’agriculture, un de ces greniers qui approvisionnaient Edo. Vers chez moi, c’était encore de petits hameaux peu habités il y a encore une centaine d’années. L’expansion réelle n’a commencé qu’après la guerre, et vraiment qu’a partir des années 70. Vers chez moi, malgré la très forte population présente, il n’y a que la Tôzai… Plus loin, dans Chiba, il y a de nouveau des lignes de trains, JR, Tôbu, Keisei… Vers chez moi, que dalle… On a les autoroutes en bordure de Arakawa que vous voyez dans tous les doramas, avec bordure de gazon et piste cyclable, on a la mer et un grand parc au bord et Disney Land plus loin (pour le coup , là, une ligne dédiée a été construite, complètement excentrée et inutile…D’ailleurs, même à Tôkyô où est son terminus, il faut marcher au moins 10 mn pour rejoindre le centre de la gare et les autres lignes…). J’ai toutefois une chance, je change à Kudanshita et je peux m’asseoir. En général. Quand je travaillais à Lehman, l’an dernier, je devais changer à Kayabachô et je n’y coupais pas, j’en avais pour 10 minutes debout.

Côté faits-divers, mardi matin, j’ai été victime du progrès technologique et d’un de ces bugs qui l’accompagnent. Comme je l’ai écrit plus haut, j’ai un téléphone acheté cette année. Il est donc équipé d’un nouveau service : je reçois automatiquement les alertes du centre de la météorologie nationale, en charge des tremblements de terre. Or, à la suite d’une très légère secousse, les ordinateurs du centre ont visiblement fait une erreur de calcul et ont transformé une légère secousse non décelable pour l’être humain en une alerte de secousse très violente survenue dans l’est de Chiba (le message invitait à se protéger de toute urgence.) Je dormais, il était aux environs de 6h30. Soudain, j’ai été réveillé par une alarme stridente que je n’avais jamais entendue, un truc qui vous fait bien comprendre que vous allez mourir dans moins de 10 secondes. J’en ai perdu deux à comprendre ce qui se passait. Puis, une environ à vérifier que c’était bien mon téléphone, une à l’ouvrir et une dernière pour lire le message. Plein de kanji , bien sur, mais 地震, je sais lire très facilement. À partir de là , j’ai attendu que ça passe, je ne savais pas trop quoi penser, ces derniers temps, on en a eu pas mal et il n’y avait pas eu d’alarmes. Le temps est passé, et rien n’est venu. Les serveurs s’étaient trompés. La prochaine fois, je pourrai économiser 5 secondes car je n’aurai pas besoin de lire le message : en fait, si on se fie à son instinct, la sonnerie est suffisante. Ça craint, ça craint, ça craint, ça craint, …, qu’elle semble dire, iiii, iiii, iiii, iiii, iiii….

Environ 20h30, comme ça passe vite, et comme je suis content de ne pas avoir perdu tout ce temps dans ces transports absurdes. A côte de moi, un type avec une Nintendo, devant moi, un autre avec une Nintendo aussi, un autre plus loin avec une PSP et la plupart des autres les yeux collés à leur téléphone. Quelques uns qui lisent, d’autres qui dorment. Peu de masques, en fait un seul. Moi, j’ai oublié les miens à la maison. Un type vient d’éternuer. On va s’amuser cet automne, je le sens…

Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Ouh la, deux heures ça fait beaucoup… Tu vis comment le fait de bosser surtout en fin d'après-midi & soirée ? Moi ça me coupe dans tout ce que je commence au matin, tombe souvent pile dans mon coup de barre, et a tendance à m'agacer un peu ! mais, comme on dit en pays anglo-saxon, les mendiants ne font pas la fine bouche — reste que j'aurais pu plus mal tomber. Le train, c'est un peu mon repos, entre le matin et les livres, et l'après-midi / soir et les cours — on se pose deux fois dix minutes, révise 2-3 kanjis, met l'emploi du temps à jour, ou ferme les yeux un moment. Pas trop de monde sur le trajet dans mon coin non plus, et même phénomène de croisement des returnees du boulot. Allez, je vais me faire un 'tit thé.

  • Je crois que j'ai trouve le truc: comme je peux m'asseoir, je peux ecrire… mais c'est tout de meme long! Mon ecole n'est pas mal, finalement, ca compense cote distance. Salaire de misere, mais c'est a moi de me debrouiller pour gagner plus… Je bosse moins qu'a Nova, avec un salaire avoisinant.
    C'est bien, les bouquins…
    Moi, il faut serieusement que je me remette a ecrire et a faire de la photo… Pour ca, enseigner, c'est ideal. Et le calme du Japon, les saisons si presentes, c'est ideal… Malgre tout ce que je peux ecrire, je me sens bien, ici!

  • Quand je dis Bouquins, je dis prise de photos, photoshop, rédaction de notice, upload du tout… C'est boulot-boulot. À côté, pas vraiment le temps de faire quoi que ce soit, ni lire, peindre, composer… — on tient son journal en train, prend des photos sur la route pour aller aux cours… Ah, on s'est tout de même récemment fait The Lord of the Rings, acheté il y a dix ans en Irlande, jamais lu et emporté avec soi ici, au rhythme d'une petite heure par jour, de deux à trois heures du mat', au coucher… Les cours de langues, ç'a au moins l'avantage d'un salaire-horaire minimal plus élevé que la norme (qui sert à fournir les rayons de la librairie ma part…), et de laisser du temps à côté. Ensuite, paie vécue de misère ou pas, ça dépend surtout de l'importance ou l'inimportance des dépenses quotidiennes, m'est avis. Certain que le coût de la vie à Tokyo est plus cher que celui de la banlieue d'Osaka, en particulier pour les loyers ; en campagne, c'est carrément ridicule, mais trouver un boulot c'est autre paire de manche. Enfin bref, on fait ce qu'on peut ! ; )

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