Billet rapide

B

…indéniablement, cette ville a beaucoup de charme si on se donne la peine de regarder, de fouiller, d’explorer. Elle regorge de mémoire et ses habitants sont souvent bien plus chaleureux qu’ils n’en ont l’air…


Le samedi matin, je me réveille vers 6:30. Exceptionnellement, je mets la télévision car l’heure est affichée sur l’écran, et puis c’est toujours un peu nécessaire pour écouter des gens parler japonais : cela reste une langue étrangère pour moi. Il y a dans l’équipe de kokoiko, le programme de TelebiAsahi un américain au discours mielleux, tout en rondeurs suintantes du « nous » et du « vous » qui plaît tant aux Japonais et les conforte dans leur centralité. Il est le point de vu extérieur réconfortant. Il y a deux semaines, en regardant le programme, j’ai pensé qu’un tel animateur, en 1981, aurait disparu des écrans avec Danielle Gilbert ou Le monde de l’accordéon. Si vous avez moins de 40 ans, vous ne pouvez pas comprendre, désolé… En sa faveur, il parle bien japonais. Ce n’est pas lui qui me gêne, c’est la place qui lui est accordée.
Il n’empêche qu’il participe à de mini-promenades dans Tôkyô qui, bien que ce soient des promenades « gourmet » comme la télévision japonaise en raffole, sont cent fois plusieurs intéressantes que le programme qui a remplacé Chii-Sanpo en semaine. YuyuSanpo est en effet animé par un ancien chanteur, Yuyu Kayama, une sorte de Alain Delon japonais, millionnaire et qui ne connaît de la ville que son propre quartier et éventuellement les trottoirs des quartiers où son chauffeur l’emmenait. Quand Chii explorait les rues de Tôkyô en racontant des souvenirs d’enfance ou de jeunesse, l’après-guerre, tous ces petits trucs que les japonais appellent « natsukashii » (nostalgique), bavardant avec les vieux et les vieilles, accostant les jeunes, blaguant avec les gamins, s’arrêtait chez le commerçant, généralement un petit commerce artisanal, pour bavarder, demander comment on travaille, félicitant le tour de main, saluant la beauté des objets, leur originalité ou le goût des biscuits, le tout ponctué de blagues, de souvenirs encore et même parfois d’une petite larme, le nouveau présentateur marche devant la caméra, on ne voit que son cul, il bavarde pour lui même des banalités à n’en plus finir « j’ai des amis qui habitent ce quartier », et soudain il rentre dans un magasin, généralement le genre de magasin bien tenu qu’affectionne la clientèle de Ginza, dit à peine bonjour et achète un truc avant de ressortir en commentant « vraiment ce magasin est très bien » et tourne de nouveau le dos à la caméra.
Autant dire que c’est nul, qu’il ne va que là où tout le monde va, et que le programme satisfera, outre la ménagère de plus de soixante ans heureuse de retrouver son ancienne idole, les étrangers n’explorant dans Tôkyô que les quartiers connus et balisés des guides touristiques… Pour les autres, il nous restera la mémoire de monsieur Chii comme une invitation à regarder les imperfections de cette ville et y trouver son charme. Car indéniablement, cette ville a beaucoup de charme si on se donne la peine de regarder, de fouiller, d’explorer. Elle regorge de mémoire et ses habitants sont souvent bien plus chaleureux qu’ils n’en ont l’air. Mais pour sûr, ce n’est pas avec un vieux beau millionnaire dépourvu de toute culture qu’on y aura accès… Je ne regarde donc plus du tout la télévision en semaine.

Il est maintenant 8:20. Je suis fatigué, comme tous les samedis matin. Incroyable. Je vous écrivais au sujet de Chii, et voilà qu’il est en couverture d’un hebdomadaire, au sujet de sa/ses tombe(s)… Régulièrement, sa photo, son nom réapparaissent dans les médias. Il n’était pourtant qu’un acteur de seconde zone, ayant joué dans quelques films dans les années 60 avant de se spécialiser à la télévision. Mais je reste persuadé qu’il avait un public fidèle dans ce programme qui n’était pourtant destiné qu’à conduire les téléspectatrices au télé-achat. Avant lui, il y avait eu un autre programme du même type, et dont le présentateur était très bavard, mais, peut être parce qu’il était né dans les quartiers populaires de Chiba et y avait participé aux matsuri depuis l’enfance, porté le mikoshi, il avait insufflé à ce programme une touche poétique unique. On ne regardait pas seulement le programme pour y découvrir un quartier – sans vouloir prétendre, je connaissais la plupart des coins où il se promenait -, mais pour voir comment il allait s’y promener, ce qu’il allait en dire, l’anecdote qu’il raconterait. Il était le prototype du vieux tokyoïte curieux et blagueur à la fois.

Bientôt le train va arriver. Le ciel est gris. D’après la météo, nous entrons dans une période de temps instable, orageuse et chaude. Pour au moins deux semaines. À moins, bien entendu, qu’un typhon ne vienne rééquilibrer cela.

Il est maintenant 14:00, dehors il fait assez chaud, mais c’est une chaleur qui ne brûle plus, avec un peu de vent. J’ai mangé un pain au fromage que j’ai acheté chez Paul à la gare de Azamino. Encore trois classes.
Ce matin, un vidéaste est venu filmer le professeur de Coréen. Et moi. Mon étudiante était très gênée. J’étais nerveux, fatigue et malaise de mon étudiante. Il revient tout à l’heure pour filmer ma dernière leçon. Je serais visible en ligne sur le site de l’école pour la publicité.
Le directeur, au passage, m’a proposé une vague promotion. Je n’ai pas répondu car bien entendu je voudrais discuter la question du salaire. Il ne peut pas payer beaucoup, ce sera donc très serré. En contrepartie, ma charge de travail supplémentaire ne serait pas très différente. Je vais voir. 30.000 yens de plus m’arrangeraient bien. Head teacher.
Si rien ne change, professionnellement, je vais entrer dans une de mes meilleures années, et je vais pouvoir entamer me désendetter de façon rapide. Je gagne déjà beaucoup plus avec mon travail du lundi et celui du mardi, si je rajoute une augmentation ici, cela va vraiment le changer la vie, surtout si j’y ajoute mon loyer qui est bien moins cher à Asakusa.
Il me reste pourtant pas mal de temps libre, et ce temps sera parfait pour écrire et lire. Je retrouve l’usage de mon bureau, mon rythme est beaucoup plus régulier depuis que j’ai quitté Kasai. Kagurazaka m’a rendu le sens des habitudes, du quotidien. À Kasai, j’avais pris de bonnes habitudes de week-end avec Jun, mais en semaine je tournais un peu en rond. À Kagurazaka c’était presque le contraire. Depuis que je suis à Asakusa, c’est un sentiment étrange, je n’ai pas encore intégré les fantastiques possibilités, si ce n’est que, oui, pour les cours particuliers du lundi, à 15 minutes à vélo, un début de routine s’installe dors et déjà comme du temps de Kasai (mais aussi de Kagurazaka). Je pense que demain, ce serait bien de faire une grande promenade à pied Jun et moi, en marchant à partir de chez moi jusque Kiba, ou Yanaka. Mais oui, marcher à partir de chez moi.

On verra. À lundi,
De Tôkyô,

Madjid

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