Cela étant dit

C

Je croise parfois des français dans les rues de Tôkyô, et je me dis que peut être ils me connaissent même s’ils ne me connaissent pas.

Une fois le lourd bagage exposé, une fois la situation dévoilée, il redevient bien plus facile de revenir par ici, de raconter le quotidien, les changements et les permanences, de me remettre au travail. C’est la première fois dans l’histoire de ce blog que je me suis trouvé confronté à son projet lui-même.

En commençant à l’écrire il y a de cela 10 ans déjà, je m’étais engagé à entamer la rédaction d’un journal honnête, c’est à dire un journal subjectif où je tacherais, à défaut de tout dire de ma vie, tout au moins y raconter honnêtement ce qu’elle était. Un journal et non une auto-fiction où je le regarderai comme détaché de moi même en me mettant en scène dans une réalité recomposée. Un journal honnête, tout simplement. Je regarde le genre comme l’une des formes les plus abouties de la littérature.
Eh bien, pour la première fois, je me suis heurté à la question de l’honnêteté dans le genre même du journal publié. Je ne pouvais plus écrire car en taisant ce que je ne voulais pas voir ou ce que je voulais cacher, je me trouvais soudain silencieux. C’est aussi cela, l’honnêteté dans l’écriture. Je ne crois pas à l’objectivité, et je ne sais pas « me regarder ». J’aime me confier à moi même, mettre à plat, penser où j’en suis, et partager. Je crois qu’à l’avenir je devrais plus encore pousser ce dévoilement.
J’ai beaucoup pensé, récemment, à Annette Messager, à Nan Goldin, Cindy Sherman, Walt Cessna, …, et je me suis dit que finalement, je pratique depuis des années exactement la même chose. Je me raconte, je me livre, je dis tout, j’abolie la pudeur. Le caractère absolument détestable du gouvernement socialiste actuel, conservateur, sans horizon, incapable d’incarner une part de rêve, un autre part, un ailleurs, mon éloignement de la France m’ont éloigné insensiblement des questions politiques, et cela pour la première fois de mon existence. Je continue de penser et je reste persuader que l’écriture reste une arme redoutable du dévoilement du monde car elle donne la vie à des êtres de fiction qui résonnent en chacun de nous dans leur incroyable vérité. Mais je ne veux plus m’épuiser, perdre mon temps pour les autres, je dis, j’écris, je ne sauverai pas le monde.
De plus en plus, je m’autoportraifie. J’aime faire de petites séquences sur Instagram qui me mettent en scène. Je croise parfois des français dans les rues de Tôkyô, et je me dis que peut être ils me connaissent même s’ils ne me connaissent pas. De plus en plus, je veux tout montrer. Je veux donner à Nori la même place dans votre vie que celle que j’y occupe. Je veux désormais faire de vous les contemplateurs de mes chagrins, de mes rêves, de cette tête qu’il m’arrive de taper contre le mur tapis au fond de mon cerveau. Je veux casser la dernière résistance qui m’empêche de crier sur ce blog comme j’aurais peut être du le faire il y a des mois, qui sait, il y a des années, je veux n’en avoir plus rien à faire et atteindre la dernière limite vers la transparence. Je veux vous redonner l’espoir tapis au fond de nous tous, s’il est heureux, c’est que je peux l’être, il a été si malheureux…

Je suis dans le train qui le conduit au travail. Je suis chargé de deux petits cadeaux inutiles pour lui.
Je ne sais pas faire les cadeaux. À la maison, c’était toujours un peu raté. Pourtant, les cadeaux qui m’ont toujours fait plaisir étaient les cadeaux surprises, les cadeaux qui ne servaient à rien mais qui savaient toucher juste. Pour son anniversaire, l’autre lui a acheté des produits pour la peau dans une boîte remplie de pétales de roses. Quand j’ai vu la photographie, cela m’a rempli de jalousie, mais aussi d’une certaine forme de scepticisme. Vivre avec quelqu’un, c’est donc lui offrir ce qu’il peut s’acheter, je veux dire, un truc utile, dont éventuellement on peut avoir besoin et qui est disponible partout? La perceuse pour papa, la sorbetière pour maman…
Je lui ai acheté un petit présentoir avec des carpes en tissus et en papier dans une célèbre boutique de papier artisanal, à Ginza. C’est en effet bientôt la fête des garçons. Je me dirigeais vers le magasin, je lui ai envoyé une photo de carpes flottant au vent, et il m’a dit qu’enfant, il en était fou. Va, donc, pour la miniature de koi nobori. Et puis comme ça faisait un peu léger dans la boîte, après tout ce n’est qu’un peu de papier et de tissu, et que je me déçois aussi un peu de cette histoire de chocolat, j’ai pris un petit œuf de pâque en chocolat noir avec ses fritures à La Maison du chocolat. Petite pensée pour mon ancienne collègue, Odile…
Je pense que les vrais cadeaux sont les cadeaux auxquels on ne pense pas, les cadeaux attentionnés. Les dépôts vente sont envahis de ces objets utilitaires offerts pour telle ou telle occasions, cadavres périssables de la société de sur-consommation, et les tiroirs finissent par déborder de ces cosmétiques et de ces parfums offerts. Comment peut on offrir un parfum, c’est si personnel…
En revanche, j’ai toujours été fasciné par les trucs inutiles que les gens conservent, trucs rattachés à une histoire, une lettre, une boîte, les antiquaires débordent… J’aime les petits trucs inutiles, même si de mon côté, j’ai fini par me délester de la plupart d’entre eux. Mais j’adore l’odeur qu’ils finissent par prendre, leur teint passé… J’espère qu’il aimera, et qu’il prendra plaisir à manger le chocolat.

Ici, c’est le grand soleil, et même si les températures sont encore fraîches le matin, on avoisine les 20 degrés le midi. Envies d’été. Il semblerait que je voyagerai un peu à la fin du mois. Je ne m’avance pas, cela reste très flou, mais il y a cette possibilité. Ce ne sera pas l’Algérie : mon passeport n’a plus que 5 mois de validité et je ne peux plus voyager hors du Japon. Et puis c’est cher, aussi.
Demain, ce sera mon premier samedi vraiment sans Jun. Et ce sera pour lui le premier weekend sans moi. Nous correspondons par mail. Les petits noms ont cédé la place à nos simples prénoms. Je souhaite que tout se passe bien pour lui.
Cela veut dire aussi que mon weekend est redevenu une feuille blanche, c’est peut être pas si mal. Pas habitué, en revanche. Toutes ces années, cela ne m’est arrivé que deux ou trois fois. La dernière fois, j’avais attrapé la grippe, il avait neigé. Je me revois, encore fébrile, aller faire des courses car il ne restait rien à manger. J’avais envoyé des photos sur FB en permanence, quelques unes à Jun, et quelques unes à Nori.
Mon blog pourrait s’appeler le journal d’une midinette, et cela ne me dérangerait pas du tout. J’assume. Cela me fait penser à cette vidéo « délire » d’une chorégraphe israélienne. On y voit trois types danser, en short et talons hauts, sur les Champs Elysées, au Trocadéro… J’ai regardé, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était profondément ringard : juste la marque que l’homosexualité est passée du côté mainstream, elle affiche désormais une respectabilité cool. Et pourtant, à côté de cela je ne pense pas que la vie des homosexuels moyens aie changé tant que cela. Certes, il y a les bars, le mariage, mais l’injonction à être « beau » se fait encore plus forte (les trois danseurs sont « bien entendu » body buildés, barbus, gominés) et s’y ajoute une injonction à incarner une sorte de coolitude branchée, c’est à dire relativement friquée. Que cela vienne ensuite d’Israël m’a doublement fait sourire et je me suis demandé pourquoi avoir fait cette vidéo à Paris…
C’est peut être pour cela que j’ai aimé Looking. Une sorte d’anti-Queer as Folk avec des mecs ordinaires. Bref, je veux bien être une midinette ridicule, avec un cœur guimauve. Mais surtout pas un de ces espèces de clones surfaits, plastiques et sans identité.

Ah, tiens, j’ai la moustache.

Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

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