Le Bonheur

L

« Une rob’ de cuir comme un fuseau
Qu’aurait du chien sans l’ fair’ exprès
Et dedans comme un matelot
Une fill’ qui tangue un air anglais »

Léo Ferré, C’est extra, in La « the nana », 1970 (copyright Les Nouvelles Editions Meridian – La Mémoire et la Mer)

Billet écrit jeudi 2 juin 2016.

Il fait beau sur Tokyo, très beau. Nous avons bien par-ci par-là quelques pluies, des nuages, mais la tonalité de ce printemps est ensoleillée, pas trop chaude avec des nuits juste un peu fraîches comme il faut. Et comme pour compléter ce tableau, les fleurs durent et fleurissent en abondance. Dans les magasins, fruits et légumes sont incroyablement plus abondants eux aussi, et leurs prix sont sensiblement moins chers. Oui, il fait beau, cette année, sur Tokyo, très beau.

Je dors bien, très bien. Je ne suis pas trop dérangé par mon allergie de printemps, les graminées peut être, juste la nécessité d’utiliser un spray de temps en temps. Je ne donne plus qu’un seul cours particulier, le lundi après midi, donc je goutte mes matinées comme auparavant je ne le pouvais pas trop. Je n’ai plus du tout ce sentiment de devoir toujours courir comme c’était le cas l’an dernier. Bien sûr, je travaille toujours mes lundis et mardis matin en plus de mon travail régulier, ce qui réduit mon weekend à une seule journée, le dimanche, mais ces matinées, surtout avec le soleil en ce moment, me donnent le temps de décompresser, de sentir le temps passer un peu plus lentement. La fatigue m’a abandonné. Alors, je dors bien, très bien.

Vous l’avez suivi, le mois dernier, j’ai failli déménager. Et puis au dernier moment j’ai fait machine arrière. Je me sens tranquille depuis, calme en dedans, ce matin j’ai renouvelé mon bail pour deux ans. J’ai renoncé à me faire du mal en me déplaçant encore une fois. Cela m’est souvent arrivé dans ma vie, d’aller bien, de ne pas avoir trop de problème et, au lieu de profiter de cette tranquillité pour faire de nouvelles choses, me créer une sorte de défi, de truc difficile à faire. Quelque part, partir au Japon, ça a été comme ça. Donner corps à une idée fixe. Remarquez, dans le fond, je ne le regrette pas, j’avais des raisons de partir et le climat qui se développe en France depuis des années m’aurait fait beaucoup de mal.

Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous parler de politique. Pas dans ce billet.

J’ai renoncé à déménager, et soudain le monde, mon monde, est plus calme. Et surtout mon quartier, mon chez moi, je me les suis réappropriés avec plaisir, presque comme un cadeau, presque comme un « ce serait sympa d’habiter là », cette phrase que j’ai longtemps utilisée en regardant telle ou telle façade dans un quartier de Paris. Alain ou Nicolas doivent encore m’entendre. Eh bien, j’y habite. Bien sûr, ma maison est vieille, c’est sombre et j’ai un voisin de chez voisin, mais c’est si peu cher, si bien situé et dans le quartier où je rêvais d’habiter, et finalement c’est relativement grand, je ne sais pas 30 mètres carrés… C’est sympa d’habiter là.

J’ai passé mon mois de mai à faire un truc que je n’avais pas fait avant, j’ai fini d’y emménager. Je veux dire par là qu’en plus d’un grand ménage (vous savez, quand on tire tout pour nettoyer derrière), j’ai jeté des trucs qui ne me servaient à rien, et j’ai redisposé quelques trucs et soudain c’est devenu une sorte d’espace ouvert, très ouvert, un peu arty (c’est pas volontaire, c’est juste le résultat). Je me suis réapproprié l’espace en ouvrant l’espace, en me faisant beaucoup de place.

De mon quartier, je peux profiter des différents festivals dont, bien entendu, Sanja où je suis allé il y a trois semaines, juste en bas de chez moi… Dans cette ville, on doit toujours prendre le métro pour aller ici où là, moi, je n’ai qu’à marcher.

Alors ce soleil de printemps avant la saison des pluies est vraiment un délice. Le matin, le soleil arrose mes plantes qui ont encore pris du volume, j’ai acheté des pieds de lavande et un rosier, ma fenêtre principale commence à ressembler à un jardin, j’ai envie de mettre un lierre à l’autre fenêtre.

Sentiment d’avoir fait ce que j’avais à faire. D’être guéri de moi-même. Un peu à l’image de cette moustache qui pousse, qui pousse et que j’ai renoncé à couper, sa longueur ouvre beaucoup de possibilités, d’options.

Pour tout dire, je n’ai jamais bien su ce qu’était le bonheur. Chaque fois que j’ai approché quelque chose comme cette tranquillité intérieure qui pourrait être le bonheur, il a fallu que je brusque tout. C’est bête, non…

C’est quand même une idée très vague, le bonheur.

À la maison, enfant, on était si pauvres, tellement pauvres, je ne peux m’empêcher de penser à la maison qu’enveloppée dans une éternelle grisaille, et pourtant il y avait des étés ensoleillés, mais ce dont je me souviens, c’est la grisaille de la maison, c’est cet appartement qui se referme comme un piège dans le silence de mes parents, souvenir de mon père lisant ou chantant le Coran tout au long de la journée, prenant des notes, lisant beaucoup de livres sur la Loi, et puis le chômage, bien sûr, le chômage, maman dans la cuisine, ils ne se parlent plus, et parfois quand ils se parlent ce sont des mots cassants, les mots de la pauvreté. Un jour, papa m’a demandé de respecter ma mère, que je devais ne pas lui en vouloir après une dispute avec elle. Ma mère une fois m’a dit la même chose.

Dans les deux cas, ces mots venaient à un moment où ce n’était pas nécessaire de me dire ça, alors j’ai bien compris ce qu’ils me disaient. J’avais particulièrement été touché par les mots que mon père avait employé pour me parler d’elle, et je crois que c’est la seule fois où il m’a parlé de la pauvreté, d’affection, de famille, de la vie, et que ce n’était pas des chose facile…

Le soleil est entré dans ma vie durant l’été 1993, je terminais ma première année d’analyse. J’avais passé 28 ans à le fuir, à ne pas le regarder, à en avoir peur. Sauf en Algérie, tiens… Là bas, je ne sais pas si c’est lui ou moi qui domptait l’autre. J’étais heureux quand j’y voyageais, le temps, la course se calmaient, papa rayonnait. (de qui donc je vous parle, de mon père ou du soleil…)

J’ai pourtant beaucoup de souvenirs soleil, mais c’est un peu comme si je n’étais jamais parvenu auparavant à faire corps avec le soleil, et c’est assez étrange car je suis plutôt moi même « soleil ». Il y avait quelque chose de terne en moi.

Maintenant, quand arrive le printemps, c’est incroyable comme je revis. Et cette année, plus que toutes les autres années. C’est certainement pour cela que je voulais déménager. Le bonheur, ça fait peur quand on n’en a pas l’habitude.

Parmi les joies de ces derniers temps, il y a le retour de mon amie Freddie dans ma vie. On ne s’était pas parlé depuis des années, on avait perdu le contact, et ça me fait incroyablement plaisir de lui avoir téléphoné, et ça me fait encore plus plaisir de lui téléphoner régulièrement.

Pour tout dire, en ce moment, tout me fait plaisir. D’un moment à l’autre, un séisme peut tout balayer, il me faudra peut être quitter le Japon, mais à quoi cela me servirait-t-il de me lamenter, c’est la réalité. Et je ne vous cache pas que je sais aussi que je peux à tout moment tomber malade, mourir même, tous les jours, avant de me coucher, j’avale une pilule qui me le rappelle, mieux, qui me sort de l’endormissement si à tout hasard je l’oublie. Depuis 2011, quand j’ai repris mon traitement, je ne l’ai oubliée qu’une fois. Et encore, au réveil, je l’ai prise, j’ai plané en milieux de matinée…

En attendant de mourir, donc, je bâtis, je vis, je savoure. Et j’ai renoncé à me compliquer la vie, je profite de ce que j’ai, je faire avec.

Pierre m’a dit qu’il ne supportait plus Tokyo. Je le comprends. Moi, Tokyo est devenu une habitude.

C’est peut être ça, ce sentiment que la routine du quotidien est quelque chose de pas si désagréable, ce sentiment de gratitude envers mes parents à qui je dois d’être ce que je suis, ce sentiment de tranquillité de savoir que, loin, il y a des gens que j’aime, ce sentiment que je suis bien où je suis, et surtout, accepter tout cela, qui s’appelle le bonheur.

Rien n’est parfait, rien ne le sera jamais, tout est à recommencer tous les jours, mais en attendant, je vais incroyablement bien. Ça m’angoisserait presque, parce qu’alors ça veut dire que j’ai beaucoup de travail et que je n’ai aucune, mais alors aucune excuse. Je n’ai même pas l’excuse de chercher un appartement, de déménager, de faire le ménage, de changer de travail, de bouger les meubles…

Pourquoi réparer ce qui n’est pas cassé, disent les anglais. Ben oui, ma vie n’est pas cassée

Il y a une ou deux semaines, j’ai pensé, c’est ça le bonheur? C’est très décevant, alors… On s’imagine un truc difficile à atteindre, il faut acheter plein de choses, avoir plein d’argent, être en couverture d’un magazine, recevoir un prix, gagner une élection, que sais-je. Et puis non, moi, c’est simplement être où je suis, comme je suis, avec ce que j’ai, zut. J’aurai mis 50 ans pour comprendre ça.

Ce matin, j’ai regardé les lavandes, j’étais heureux. J’ai regardé le soleil, j’étais heureux. Je suis sorti dans la rue, le ciel était bleu, j’étais heureux. Je suis vraiment désolé de vous donner du bonheur à vous en faire vomir, mais depuis quelques semaines, c’est un peu comme ça tous les jours. Et puis, si un truc ne me convient pas, ben c’est comme ça, hein… Ça me gave grave, mais c’est comme tout le reste, ça finit par passer!

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