Auteur/autrice : Timothée Madesclaire

  • Rolf, son héros

    Rolf, son héros

    Je vous confiais l’autre jour qu’un soir, peu avant de me coucher, un ami m’avait confié qu’il venait d’apprendre la mort de quelqu’un qui avait compté pour lui, et qu’il avait aimé.
    La mort, c’est quelque chose de très intime, et dans ce billet je n’avais pas voulu dire de qui il s’agissait.
    Aujourd’hui, finalement, je peux les nommer car cet ami a posté sur Facebook un post d’une incroyable beauté, de ces posts qui ne sont pas des posts, mais sont des paroles qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas s’évanouir dans le néant des algorithmes de Méta.
    Cet ami, c’était Tim, et cet homme, c’était Rolf.
    J’ai demandé à Tim si je pouvais mettre ce billet en ligne sur mon site, et il a accepté.
    Tim tient une place très particulière dans ma vie, et le savoir triste me rend terriblement triste.
    Je m’efface maintenant, et je vous invite à lire ces quelques lignes qui vous toucheront certainement autant qu’elles m’ont touché.

    Madjid

    Rolf Held, mon héros (1952-2025)

    L’autre jour, le 1er décembre, je me rendais à ma consultation psy et comme d’hab avant de monter les étages, je prenais un café au bar du coin. A une table du bar d’en face (quand il y a un bar, il a nécessairement un bar d’en face) j’aperçus un mec, genre mon âge dont la tête m’était familière, au point de me dire « tiens, ça fait longtemps que je l’ai vu, comment il s’appelle déjà… ».

    Immédiatement je me rendis compte que cela ne pouvait être lui, il était mort depuis longtemps, du sida évidemment, jeune évidemment. Je l’avais identifié comme s’il avait vieilli. C’est fréquent, en prenant de l’âge, de croiser un caractère physique qui nous semble connu, parce qu’il nous rappelle  quelqu’un/e que nous avons fréquenté/e.

    Parfois je croise un jeune gars et je suis au bord de l’interpeller « Hey Alex ! » avant de me souvenir que mon Alex est mort depuis longtemps, jeune évidemment, du sida évidemment. Notre mémoire nous joue des tours, c’est son moyen de résister. J’en suis à comprendre que les faux souvenirs, les erronés, les improbables, les déformés mais qui restent précis et ancrés dans notre esprit sont les plus justes et les plus importants. 

    Ce 1er décembre, donc, un fantôme oublié s’est manifesté à travers la présence distante d’un inconnu, dans la rue où, jeune homme, j’avais découvert mon premier bar gay avec sa terrible backroom, le BH – je n’ai jamais su si cela signifiait Bar des Halles, vestige du passé du quartier démantelé en 1970, ou Bar Homosexuel, une façon discrète de s’insinuer dans une ville encore hostile en 1980, c’est comme si la mémoire collective se construisait en superposant différentes histoires sur des mêmes lieux en des temps successifs, et chacun de nous en est une charnière, il  a de jolis textes là-dessus. 

    C’est avec Rolf que j’étais allé pour la première fois au BH, genre en 1983/84.
    Rolf, Je l’avais rencontré une nuit d’errance aux Tuileries quelques semaines avant, j’avais 19 ans, il en avait 32, je suis tombé amoureux, lui pas forcément mais il m’a accepté dans son monde, un monde qui existait au même endroit exactement que celui dont j’étais issu, mais complètement différent, les villes permettent ça, deux mondes l’un sur l’autre qui se croisent par des passages comme ces hypothétiques trous de ver  dans l’univers.

    Rolf m’a montré un monde gay à deux pas de mon adolescence malheureuse, ce monde gay des Halles et du Marais naissant sur la disparition du ventre de Paris, à la destruction duquel j’avais assisté, enfant, fasciné. Rolf m’a montré, au même endroit mais quelques années plus tard, un monde où j’ai pu me trouver bien et heureux, avec des sensations nouvelles, une autre façon de le voir, ce monde, un monde plein de mondes jusqu’à’alors inconnus de moi. 

    Je suis devenu adulte avec Rolf, et ses amis, Trevor, Charoline, Stéphane, Christine, Dominique… C’est devenue ma famille gay des années 80’, puis mon socle des années 90’, au temps du sida, et ça aurait pu continuer comme ça des décennies, mais …

    Trevor est mort en 2003, des suites du sida, les autres se sont éparpillé/es ailleurs qu’à Paris au fil des années, Paris trop cher, Paris trop compliqué, et mon Rolf aussi, réfugié en ermite dans le Lubéron, avec ses souvenirs, tous ses souvenirs, seulement ses souvenirs, coupant petit à petit le contact avec nous, avec moi, no internet, no téléphone fixe, no smart phone… au point que depuis deux ans, presque plus de nouvelles, sinon lointaines, partielles et malheureuses. 

    J’ai appris le 12 novembre qu’il était mort à son tour, mon Rolf qui a été mon premier amour, qui m’a appris à être amoureux sans être jaloux, à prendre le sexe au sérieux mais pas trop, que j’ai quitté parce qu’il faut toujours quitter son premier amour, parce qu’on change, parce qu’à 25 ans on n’est plus le même qu’à 18 ans, précisément parce qu’on a rencontré un Rolf qui nous a transformé, et qu’on aimera toujours mais plus de la même façon. Toujours et pas de la même façon.