葛西, mardi 22 janvier 2008


J’ai vu Vincent aujourd’hui pour la derniere fois. Avant un certain temps peut-etre, avant longtemps certainement, peut-etre pour jamais. Le depart de Vincent et de son epouse Erika, c’est vraiment le dernier episode d’une page deja tournee, d’une aventure deja terminee. Et sur ce visage se lisent les marques d’une fatigue sans fin. Celle qui precede les grands demenagements internationaux, avec leurs colis et leurs valises, leurs factures a regler et ces invitations a n’en plus finir. Et puis le depart est pour jeudi, il faut faire vite, se lever aux aurores, ne rien oublier. Mais plus incidieusement s’est glissee la marque d’une autre fatigue, plus tenace, de celle qui change un visage et lui donne une marque nouvelle, definitive et que seuls des bonheurs futurs pourront adoucir et qui sait, anoblir.
Vincent est un garcon brillant, 31 ans, LEA anglais et allemand, parfaitement bilingue en anglais, ayant reside aux Etats-Unis ou il a rencontre son epouse, il n’a guere eu de chance professionellement. Le chomage en France, une experience malheureuse au Rwanda, et puis le Japon. Et la faillite de NOVA, et les mensonges interminables du repreneur, plus d’argent, rester chez soi, tourner en rond a l’ecart de Tokyo, dans Chiba, plus de gymnastique, rogner sur tout, et le depart aux USA prevu pour le printemps remis en cause, faute d’argent. Au milieu de cela, quelques lueurs dues a la generosite de quelques anciens etudiants de NOVA, des cours particuliers, quelques invitations qui je n’en doute pas, il me l’a confie, ont adouci et ces derniers mois, et ses dernieres impressions du Japon. Le point culminant dans cette souffrance du quotidien au limites de l’indicible fut la lettre d’eviction de leur appartement la veille de Noel, au meme moment ou je recevais moi le mail m’apprenant que GCom ne voulait pas de moi. De la meme facon que je n’ai pas annule mon sejour a Kyoto -on verra apres mais je reviendrai a Tokyo pour me bagarrer-, Vincent a trouve la note juste, liberatrice, on part des que j’ai la carte verte. Et cela n’a pas tarde.
Vincent quittera le Japon ou il est arrive il y a deux ans et demi, cette semaine, le meme jour ou certainement je commencerai moi a travailler dans une tour immense de plus de 50 etages du quartier de Roppongi, si vous voyez de quelle tour je parle… Il m’aura laisse avant de partir un four (que je lui paierai un peu plus tard), une cafetiere et divers babioles. Et puis trois photos volees alors qu’il me demandait comment je voulais le photographier. On a travaille ensemble pres de deux ans. Cette separation est pour moi la plus difficile, en fait car le personnage, assez discret, est aussi tres attachant. Un type entier, direct qui bile beaucoup mais n’explose pas. Et ces derniers mois lui auront donne l’occasion de biler, pour le coup…
Quand j’ecris Vincent, j’ecris un peu notre histoire, j’imagine les angoisses de chacuns, nos couples fracasses par non seulement le chomage ou la pauvrete, le mensonge et la precarite, mais aussi un horizons en forme de depart, de separation et d’arrachement. Je me souviens, un apres-midi pres de Ginza, je venais de secher NOVA depuis quelques jours, avant la faillite, j’avais retrouve Berenice et je lui avais pose cette question et la reponse qui avait coule comme ca, avec un demi eclat de rire, ben ‘chepa. Depuis octobre, ces trois syllabes etaient comme un cache sexe dissimulant les mots tabous de depart, de dechirement, d’incertitude, de douleur, de j’en peux plus, de J’en ai marre ou d’j’ai envie de chialer. Ce n’est pas qu’une question de chomage, C’est une question de pays, et c’est souvent aussi une question d’amour. Et alors, qu’est-ce que tu comptes faire ? … Ben ‘chepa, je vais voir. J’ai entendu cette phrase tant de fois dans la bouche de Vincent, le seul qui avec moi avait compris que ca tournait mal. Comme moi, il ne s’est pas demonte, il a continue sur sa lancee, le mariage, les entretiens a l’ambassade, les demarches. Pendant ce temps la boite qui periclitait. Quelle energie, que de cheveux blancs… Moi, je faisais et je refaisais mon CV en anglais, je passais mes nuits a contempler les sites des recruteurs comme le marin contemple la carte des mers qu’il va traverser, quand est-ce que je pars… Quand l’autre tetard d'”A la Berichonne” m’a dit que je “mettais la vie de l’ecole en danger (sic)”, je me suis demande ce que j’avais fait de mal, j’ai culpabilise. Ca m’a remis un coup profond, extremement violent, parce que quand on trouve un travail apres tant d’epreuves passees, on met du temps a se reconstruire. (Je suis bien content pour lui que Berenice ait decide de ne pas rester travailler a “A la Sarcelloise” : interdiction de travailler dans une autre ecole, disponibilite les jours de conges, tout ca sans meme cotiser au chomage ni offrir un emploi du temps fixe, ni payer le transport et en sous payant les 2 mois d’essai, ni meme offrir les 10 jours de vacances legales minimum… en fait, ca paie moins que Geos, ECC ou NOVA). Et puis je me suis retrouve sans emploi en decembre, le pire moment.
Comme nous avons souffert. Comme je l’ai ecrit, d’une souffrance qui ne peut pas se dire, parce que dire, c’est ouvrir les yeux sur des catastrophes et des douleurs encore pire. Pour Vincent, ce fut envisager de rentrer en France et devoir recommencer les demarches, un an d’attente bref, remettre ca encore une fois. Comment ca va ? Ben ca va, j’arrive pas a dormir, mais globalement ca va… Berenice et ses cauchemards, Matthieu et ses insomnies… Matthieu! Les anglais n’aimaient guere leurs chefs, a NOVA, nous, nous avions herite d’une creme. Un garcon gentil, brillant et intelligent, simple et souriant, et en plus, modeste et calme. Une creme. Qui apres avoir appris le japonais tout seul par plaisir, est d’un niveau plus qu’avance, a l’ecrit comme a l’oral. 25 ans. La deche comme nous tous, et pourtant, toujours des mails pour nous informer, nous donner des nouvelles, demander des notres.


Je comprends desormais cette appellation, “Les Michelin”, “Les Danone”. Nous sommes “Les NOVA”.
Dans mon coeur de presque plus chomeur, -je recommence a travailler cette semaine-, le depart de Vincent c’est un peu la fin des “NOVA”. Parce qu’il faut bien que nos vies reprennent et redemarrent. On ne peut indefiniment etre ce que l’on a ete, meme si c’est douloureux.
La fin a ete plus belle que la chute. Il y a deux semaines, des etudiants de Ginza nous ont invites. Le grand derriere, c’est Vincent et devant lui sur sa gauche, c’est Erika. Revoir mes etudiants, nos etudiants… Leur dire enfin au revoir, se souvenir d’eux, de nous tous. Chacun vivra desormais sa vie, ses lecons de francais ou son travail quelqu’il soit. La photo, prise par le serveur, est ratee, bien entendue, mais ce n’est pas grave, j’y capte le bonheur de l’instant, celui ou nous fumes tous ensembles, et cette fois, uniquement pour le plaisir d’etre ensemble encore une fois, une derniere fois.
Pour moi, ce n’est pas l’Amerique, mais une banque. Quoi que, question salaire, c’est l’Amerique. Comme je l’ecrivais a des amis il y a deux jours, j’entre dans un nouveau tome de ma vie, bien persuade de vivre au Japon pour un certain temps desormais. Je m’y projette a moyen terme, vivant dans Koto-ku, economisant de l’argent et m’associant dans quelques annees pour avoir un restaurant-cafe-concert. Je changerai peut-etre d’avis d’ici la, mais en attendant, je ne me suis jamais senti aussi tendu vers l’avenir que maintenant. Et cela, je le dois a ces derniers mois passes a me demander ce que je faisais ici, ce que j’avais fait de ma vie, savoir si tout cela avait un sens. C’est du coeur d’une souffrance enorme en moi, au milieu d’insomnies cruelles, dans un doute permanent de moi-meme que cet avenir obstrue, ce n’etait pas moi, ce n’etait pas le Japon, mais… NOVA, “A la machin chose”, tous ces boulots qui n’en sont pas mais qui ne sont que des pretextes a ne rien faire et a attendre que quelque chose se passe. Je ne pense pas que la finance soit le paradis cote travail, mais de la meme facon qu’elle m’a en France permis de voyager au Japon sans trop compter, je ne doute pas un instant qu’elle me permettra ici de visiter ce pays ainsi que la Chine, le Cambodge ou le Vietnam. Et enfin, comme me le disait mon ami Stephane, n’est-ce pas encore ce que je sais faire de mieux ? Mon ancienne collegue Odile me le disait depuis des annees. Nul doute qu’au dela de la necessite, il y a aussi un choix que j’ai fait l’automne dernier.
Je suis extremement heureux pour Erika et Vincent. Je suis heureux pour eux car je suis heureux pour moi. Une sorte d’egoisme qui transcende l’egoisme.
Ca me fait de la peine de ne pas le revoir avant longtemps. Mais je suis heureux au dela de tout ce que le mot bonheur avait signifie jusqu’ici. Delivre de sa Croix, mort, le Christ a du se sentir merveilleusement bien. Leger. Neuf. Heureux.
Bon voyage, Vincent.
Suppaiku

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