Parlons d’homophobie

À Rodolphe qui, depuis quelques semaines, n’en peut plus de toutes ces agressions homophobes, il s’est lui-même salement fait agresser il y a quatre ans (pas par des arabes, je dis ça, hein…) et a du faire face à l’indifférence de la police, des autres homosexuels, et il ne sait trop par quel bout commencer pour faire quelque chose. Much love, Rodolphe.

Depuis des semaines, je vois passer ces nouvelles d’agressions homophobes. Je ne peux pas rester sans écrire sur le sujet parce que c’est un peu moi qu’on agresse à chaque fois. Comme vous le savez, je n’appartiens pas à la catégories des honteuses et des planqués (contrairement aux tanches m’envoyant des messages d’insultes pour mon amitié envers Houria Bouteldja et, comme le dernier en date, d’être « planqué au Japon » – toi, ma cocotte, je te réserve mon prochain billet, I will make you a staaaaaaaar).
Ce que je vais écrire ne sera en rien consensuel et ne marchera pas de paire avec le narratif qui se développe sur le sujet. Et pour parler d’homophobie, de violence homophobe, il n’y avait rien de mieux que Bronsky Beat et Smalltown boy. Parce que les agressions homophobes, la violence, ce n’est pas nouveau, nous les avont juste longtemps tues.

Il y a un truc que les jeunes homosexuels et les jeunes lesbiennes ne savent pas, ou plutôt ne perçoivent que de façon très floue, par le prisme des médias principalement, et parce qu’ils vivent dans une société qui a évolué sur la question de la sexualité en général, et de l’homosexualité en particulier: nous n’avons pas toujours joui de ces droits que nous avons.

L’Europe et les États-Unis ont nourri une homophobie maladive durant des siècles et celle-ci les a conduits, après nous avoir « définis » au même moment où leurs « scientifiques » définissaient et hiérarchisaient les « races », à nous emprisonner, à nous lobotomiser, à nous stériliser, à nous psychanaliser, à nous médicaliser, à nous brûler, à nous enfermer et à nous cacher, à nous gazer avant de nous brûler. Nous aussi, nous avons visité les camps de concentration. Et le pire est que cela n’a finalement été reconnu qu’il y a quelques années, et encore, du bout des lèvres. Et il n’y a eu aucun dédommagement, et le négationnisme de notre déportation, qu’il vienne de Christian Vanneste (UMP- La Droite Libre) ou de l’avocat Serge Klarsfeld, n’est ni poursuivi par la loi, ni considéré comme de l’homophobie, tout juste comme une « polémique ». Les homosexuels sont pleurnichards et trop sensibles, que voulez-vous…

Il a fallu des décennies de lutte, et par lutte, je veux dire une vraie lutte, pour que ce que nous cessions d’être traités comme des malades ou des pervers. Combien parmi les plus jeunes lecteurs de ce billet de blog savent que l’homosexualité a été inscrite comme le troisième fléau après la tuberculose et le cancer par l’Organisation Mondiale de la Santé comme dans les textes légaux français jusqu’en 1981? Combien savent que les lois du gouvernement de Vichy ont quasiment toutes été abrogées à la libération à l’exception des lois qui criminalisaient l’homosexualité, et qu’il a fallu attendre 1981, après plus d’une décennie de militantisme sans concession pour qu’un ministre de la justice, Robert Badinter, nettoie enfin le code pénal et que le ministre de l’intérieur, Gaston Defferre, fasse supprimer les fichiers de « pervers homosexuels ». Oui, des fichiers, jusqu’en 1981.

Non, la lutte homosexuelle n’a pas été une sorte de libération d’un jour à Stonewall et puis après youpi tout va bien. D’ailleurs, à Stonewall, ça a été une véritable émeute. Non. D’ailleurs, il y aurait beaucoup à dire sur Stonewall (le rôle, la place centrale des noirs et surtout celle des transgenres et des drags), et il n’y a pas que cette date de l’histoire de nos luttes aux USA. En France, notre visibilité s’est manifestée dans et à travers les luttes politiques des années 70, et parfois de manière très violente comme lors de la manifestation du 1er mai 1971, quand des syndicalistes de la CGT ont voulu « nous » sortir du cortège où ils estimaient que nous n’avions pas notre place.

Il y en a eu, des morts. Les cassages de gueule, des violences à l’école, des moqueries tues ou non réprimées par les enseignants et l’éducation nationale, ça a été le lot de beaucoup d’entre nous, et ça l’est toujours encore, et il n’y a pas besoin d’aller dans des pays musulmans ou des banlieues « abandonnées aux intégristes » pour rencontrer cette violence particulière qui nous vise indépendamment des religions et des espaces culturels.

La violence des hétérosexuels à notre égard.

D’ailleurs, historiquement, à cette égard, ça a bel et bien été l’Europe qui a, pour cela comme pour tant d’autres choses, « civilisé les pays colonisés » où les pratiques bissexuelles étaient souvent assez courantes et juste tues. Le plus bel homosexuel que je connaisse dans la littérature algérienne, c’est ce joueur de flûte que les garçons regardent avec passion dans le roman La colline oubliée, de Mouloud Mammeri. Ce n’est pas écrit, mais Mammeri a eu une très grande délicatesse dans l’écriture…

Longtemps, nous nous cachions, nous nous faisions discrets. C’est au courage d’hommes et de femmes courageuses, je ne citerai ici que Jean-Louis Bory qui lors d’un passage à la télévision en 1973, alors que l’homosexualité était en France criminalisée par les lois de Vichy et les décrets de 1961 qui faisaient de nous des malades, non seulement revendiqua sa sexualité, mais lu surtout une lettre d’ouvriers de chez Renault, brisant le mythe du « vice bourgeois » qui existait encore dans la gauche et l’extrême-gauche. Devrais-je rajouter la gracieuse Hélène Hazera? Puis-je oublier notre grand frère à toutes et à tous, Guy Hocquenghem

Ces hommes, ces femmes de courage ont brisé le silence et nous ont donné les armes de notre dignité. C’est d’elleux que nous vient cette liberté dont nous jouissons aujourd’hui.

Fauchés par le SIDA dans les années 80, iels ont légué à icels qui ont suivi les armes pour résister, pour être ensembles et pour nous tenir droit.

Le SIDA, comme notre liberté, seraient notre affaire, iels savaient trop bien que jamais les hétérosexuels, autant hommes que femmes, ne nous prendraient au sérieux, ne pigeraient cette épidémie comme nous la traversions.

Seuls, abandonnés et fauchés, désemparés, comme nos frères et sœur prostituées dont la clandestinité accroissait la fragilité, comme nos semblables immigrés que les campagnes de sensibilisation ignoraient quand elles ne cernait pas les spécificités des conditions, comme nos semblables toxicomanes dont personne ne voulait mesurer l’incroyable fragilité, ileux aussi réduits au silence et à la clandestinité.

Oui, j’écris frères, sœurs, semblables et pourtant parmi nous peu étaient toxicomanes, prostitués ou immigrés, mais quand l’épidémie s’est déclarée nous avons fait face au même silence, au même tabou d’être icels que la société hétérosexuelle, blanche et petite bourgeoise ne voulait pas voir.

En 1986, Le Figaro parlait de SIDA mental, et les USA se lançaient dans une politique d’interdiction de visas pour les séropositifs. Alors que l’épidémie frappait depuis 1982, la première vraie campagne a été réalisée en 1987, et encore, à aucun moment on n’y voyait un couple, pas même hétérosexuel, et le terme d’homosexuel ni même de sexe d’ailleurs ne faisait pas partie du message. Et le modèle était blanc.

La prévention, c’est nous, et nous seuls qui l’avons improvisée. Les hétérosexuels dans leur majorité n’en avaient rien à faire, car finalement cette maladie ne touchait principalement que les pédés, les putes, les toxicos, les immigrés et plus loin ravageait le continent africain et l’Asie du Sud-Est, pour reprendre le constat des premiers militants new-yorkais de ACT-UP.

C’est nous qui avons tout créé, que ce soit AIDS ou ACT UP ainsi que les dizaines d’associations qui ont vu le jour pour nourrir, loger, apaiser ces jeunes, si jeunes malades touchés par une maladie sans traitement, ignorés par les politiques comme par la société hétérosexuelle. Quand je lis des articles de gens qui se sont tus à l’époque et critiquent aujourd’hui Didier Lestrade, fondateur d’ACT UP Paris, l’accusant d’être l’ami des « islamogauchistes homophobes », cela provoque en moi une rage profonde.

Quand aux associations communautaires, leurs responsables fauchés par l’épidémie -combien sont morts entre 1986 et 1988…-, elles sont devenus des ponts, des relais, des lieu d’expression de la tristesse, du desarroi et de l’entraide tout en relayant le message de prévention. Nous avons couvert nos bars d’affiches et les comptoirs de corbeilles de préservatifs gratuits, et souvent d’une cagnotte pour aider telle ou telle association.

S’il avait fallu attendre après l’état, après les hétérosexuels, combien de plus seraient morts, et combien auraient croupi dans l’isolement et l’indifférence de la société voire le voyeurisme misérabiliste, les homosexuels « souffrants », « victimes »? S’il avait fallu attendre après cette ordure d’Alain Finkelkraut qui en 1992 sur France-Culture se moquait de nos mobilisations, « comment peut on manifester contre une maladie », quand les vieilles badernes hétérosexuels blancs dans son genre se refusaient à lâcher le moindre budget ni même à reconnaître la nécessité d’accorder au plus vite, à défaut du mariage, au moins une union civile qui protégerait icels survivant après le décès de l’autre?

On ne voulait pas nous reconnaître comme de vrais couples, aimants, amoureux, blessés par la disparition de l’autre, et à la maladie il a parfois fallu ajouter ces familles rapaces qui nous chassaient de chez nous à peine le cadavre de l’amant refroidi… alors oui, il a fallu lutter, et nous avons lutté, et l’état ne nous a fait aucun cadeau. Et tous ces défenseurs patentés des homosexuels, à cette époque, se sont tus ou pire, ont tenté de minorer notre existence ou la réduire à un « mode de vie » voire à du « communautarisme ».

Notre visibilité, nous l’avons arrachée contre une société homophobe dans son essence, et cela il n’y a pas même vingt ans. Il suffit de se plonger dans les débats sur le PACS ou les monstruosités sorties lors de la loi sur le Mariage pour Tous. L’homophobie est inscrite en profondeur dans l’inconscient collectif.

Cette visibilité chèrement acquise, elle est un outil fantastique d’émancipation, elle est un véritable message universel, elle démontre que la lutte paie quand elle vient des intéressés. Nous avons su à cette époque donner une plus réelle visibilité aux toxicomanes. Les échanges de seringues, c’était impensable avant la fin des années 80, mais nous avons créé les solidarités nécessaires pour pousser cette revendication, tout comme nous avons été solidaires des familles de transfusés, nous leur avons donné un espace. Des lignes ont bougé, et c’est avant tout parce que nous les avons faites bouger nous-même, ces lignes. Nous l’avons fait non pas par « convergence des luttes », mais par intelligence politique et pragmatisme: le SIDA touchait indifféremment différents groupes, il nous fallait créer ce front de la lutte contre le SIDA.

Alors, s’il y a une portée universelle dans ce à quoi nous sommes parvenus, ce n’est pas dans une condamnation de la violence faite aux homosexuels et aux lesbiennes ici-même ou aux quatre coins de la planète qu’il faut la chercher. Je reviendrai là-dessus plus tard.

Elle est avant tout dans la lutte, courageuse, parfois violente, que nous avons su mener en France et au delà dans les pays avancés, là où les libertés politiques le permettaient. Et sur la route, des cassages de gueule, il y en a eu beaucoup, et ils ne datent pas d’hier, et ils viennent de partout. Et sur la route, il y a eu le bullying à l’école, les insultes, il y a eu ces vannes graveleuses au travail et l’obligation au silence, l’humiliation parfois quand ça s’est su, et très souvent des licenciements. Et cela est encore une partie importante de notre présent. Mais toujours, pour reprendre Michael Novotni dans Queer as Folk, « we survived ».

Ce n’est pas la liberté acquise qui est universelle. C’est notre lutte, c’est notre courage et c’est notre capacité à parler à la société.

Depuis quelques mois, la violence homophobe s’exprime à visage découvert. Mais est-ce nouveau? Ne faut-il pas voir avant tout dans cette médiatisation de la violence homophobe une première victoire importante de la lutte homosexuelle: nous cassons le silence, nous n’avons plus peur de montrer ce que l’on nous fait, et nous utilisons les médias sociaux, exactement comme les noirs aux USA, vous savez #BlackLiveMatters, pour dire que nos vies comptent aussi. Et cela est une victoire. Le silence est cassé là où pendant des décennies nous nous planquions, nous nous taisions.

En réalité, elle a toujours été présente, cette violence, tout au plus le climat nauséabond qui s’est installé avec la gestion lamentable et manipulatrice du Mariage pour Tous par François Hollande l’a réactualisée, légitimée.

Avec la loi sur Le Mariage pour Tous (quelle idée, faire une loi, la baptiser pompeusement en prenant 1 an pour ce faire, quand une simple loi « portant sur les modifications réglementaires des conditions d’accès au mariage » aurait fait l’affaire et pu être votée dans la foulée de la présidentielle…) qui intervient comme une consécration de tant de luttes, nous avons à faire face à l’émergence d’une quête de respectabilité de la part de beaucoup d’homosexuels. C’est légitime, mais c’est hélas tomber dans le panneau, car notre lutte est loin d’être terminée, et je ne parle pas ici des accessoires GPA et autres PMA, ces joujoux pour militants et homosexuels de classes moyennes urbaines.
Je ne vais pas me faire que des amis, ici… Beaucoup d’homosexuels se rêvent désormais intégrés, assimilés, avec une famille, la liste de mariage et la layette sous le sapin de Noel. Je l’ai dit, c’est légitime, mais est-ce bien la réalité?

Alors voilà désormais qu’émergent les homosexuels d’état, les homosexuels du système. Et voilà les nouveaux hétérosexuels: celles et ceux qui parlent au nom des homosexuels et des lesbiennes et qui veulent les protéger, comme iels sont gentils… Même Marine Le Pen veut nous protéger quand son père voulait mettre les séropositifs dans des camps si nous étions séropositifs!

Alors, un an avant les élections de 2017, 33% des homosexuels se déclaraient plus ou moins proche des idées de l’extrême-droite.

Et voilà soudain que les Zemmour, Le Pen, Hanouna, Finkelkraut et compagnie nous aiment et nous défendent, eux qui jamais n’hésitent à nous ériger en « lobby », et voilà des homosexuels qui parlent désormais comme eux. Le problème, pour iels, n’est plus l’homophobie inscrite profondément dans notre société, non, pour ces défenseurs des homosexuels et les homosexuels rangés derrière eux (et rangé est tout à fait l’adjectif qui convient), le problème, ce sont les banlieues, entendre par là les arabes, les noirs, les musulmans, toute cette racaille qui voile leurs sœurs, viole les femmes blanches en tournantes dans les caves et casse du pédé. La belle affaire…

Nous en sommes là.

Nous n’avons plus de milieux militant. Nous n’avons plus d’agenda politique. Tout est sous-traité par icels-là même qui hier nous déportaient et aujourd’hui nous « défendent » ainsi que ces homosexuels prudents, embourgeoisés en quête de respectabilité, d’amour et de reconnaissance. Quand aux « militants », ce sont pour la plupart des salariés travaillant pour le pouvoir et subventionnés par lui.

En fait, nous avons besoin de militants. De penseurs. D’une nouvelle génération, courageuse, brave, au moins aussi courageuse et brave qu’icels ayant eu le courage de médiatiser leurs agressions. D’une jeune génération ouvertement homosexuelle, visible, et venant des quartiers populaires, loin des strass et de la respectabilité médiatique et du désir d’intégration à l’ordre hétérosexuel. D’homosexuels des quartiers dans toutes leurs origines, ethniques, sociales et de religions. Jeunes, très jeunes, et même des folles. Et vite!

En fait, nous avons besoin de nous retrouver, de nous réinventer et de recommencer à parler à la société et non plus à l’état et au gouvernement, de nous débarrasser de ces permanents pour qui militer homo, c’est avant tout garantir le droit à chacun, à chacun, des gadgets IKEA©, et d’être « délires ». Et vite!

En fait, nous devons cesser de penser que ça y est parce que les classes moyennes blanches urbaines nous tolèrent voire nous trouvent « si drôles ». Et vite!

En fait, nous avons besoin d’une rupture profonde: pendant des dizaines d’années, la solution consistait à faire comme dans cette chanson de Bronski Beat, à faire la valise, et à aller dans la grande ville pour nous y fondre dans son anonymat. Cet âge là est révolu. C’est à toute la société, à l’ensemble du territoire et à toutes les populations que nous devons parler. Et vite!

Ce que nous devons comprendre une bonne fois pour toute, c’est que notre but n’est pas d’etre aimés, ça c’est bon pour les névrosés. C’est d’etre acceptés. C’est d’arriver à ce qu’icels « ne comprennent pas » n’en aient plus rien à faire et nous regardent pour nos qualités respectives, pour ce que nous sommes vraiment.

Les droits que nous avons acquis, notre visibilité requièrent donc de nouveaux combats, au rang duquel une réappropriation de notre propre agenda politique, de notre propre visibilité, de notre propre discours. Et donc une nouvelle attitude et une différente façon de penser et de nous penser.

Plus jamais nous n’avons à accepter d’être défendus par icels là même dont les parents nous envoyaient dans des camps, des prisons, des camisoles chimiques, et pire que tout tellement ça leur semblait banal, dans le silence et la honte de nous mêmes.

Plus jamais nous n’avons à accepter qu’icels ayant mis 15 ans à comprendre l’épidémie de SIDA, en France particulièrement, parlent en notre nom.

Plus jamais nous n’avons à écouter, suivre les hétérosexuels de pouvoir au point de devenir leurs faire-valoir, leurs « tirailleurs sénégalais » contre nos voisins, nos frères et sœurs voire nous-mêmes dans les quartiers populaires dans un oubli incroyable de ce qu’a été notre histoire et de leur responsabilité dans les violences que nous avons subi et continuons de subir.

Plus jamais nous n’avons à accepter d’être utilisés pour faire le tri entre de bons et de mauvais citoyens, ces derniers étant « forcément  « issus de l’immigration, « forcément » musulmans quand en réalité la violence homophobe traverse l’ensemble de la société, même, et surtout, dans les quartiers où le loden et la jupe plissée sont de rigueur comme l’incroyable vulgarité de la Manif pour Tous l’a démontré.

Nous subissons une violence protéiforme et la visibilité durement acquise n’est en rien une ligne d’arrivée, elle n’est qu’une étape.

Longtemps nous avons du vivre cachés et bien souvent nous avions besoin de quitter nos villes, nos quartier pour trouver une timide liberté. Désormais, cette liberté, nous avons à l’arracher partout, sur tous le territoire. Et oui, jusque dans les banlieues, et jusque dans les villages où une homophobie franchouillarde existe encore.

Cette liberté nous avons à l’arracher autant que nous avons à la mériter. Elle nous commande d’avoir un discours clair, net et sans concession à l’égard de l’homosexualité intégrée, assimilée, bourgeoise, dans laquelle la société hétérosexuelle a décidé de nous accepter. Elle nous commande de refuser d’être la dose de paillette destinée à masquer les injustices sociales, l’incroyable violence raciste, les montagnes de solitude et de pauvreté de nos sociétés, et qui nous frappent autant que les hétérosexuels de nos  quartiers.

Nous sommes divers et à l’image de la société. Nous sommes camionneurs et nous sommes banquiers, nous sommes chômeurs et nous sommes livreurs de pizzas, nous sommes SDF et travailleurs intérimaires, nous sommes cadres et ouvriers, nous sommes banlieusards et provinciaux, parisiens de l’est et parisiens de l’ouest, nous sommes noirs et nous sommes blancs, antillais et africains, arabes et portugais, bretons et marseillais, athées et musulmans. Nous sommes divers et pourtant quelque part au fond de nous, quand il y en a un parmi nous qui se fait tabasser, nous pensons tous la même chose, que c’est chacun d’entre nous qui est visé.

Alors nous devons investir la société et cesser d’attendre du pouvoir. Ce combat qui s’annonce, c’est une totale remise à plat de ce que nous sommes. Ce sont de nouvelles solidarités stratégiques et politiques autours de notre propre agenda.

Si nous n’acceptons pas les violences qui nous sont faites et cela d’où qu’elles viennent, nous devons désormais être aux avant-postes pour nous opposer aux violences exercées quotidiennement par la police sur les jeunes des quartiers populaires, simplement parce que nous nous souvenons qu’il n’y a pas si longtemps cette même police nous arrêtait, nous fichait et même aidait à nous déporter dans des camps de concentration. Ce n’est pas de convergence de luttes dont il s’agit, cette tarte à la crème d’étudiants en sociologie en mal de frissons militants. C’est d’une intelligence politique à même de reconnaître les différentes facettes de la violence de l’état: comment faire confiance pour nous défendre à un état qui frappe et tue Adama Traoré quand ce même état, peut-être dans pas si longtemps, décidera de nouveau comme il l’a fait par le passé, de nous faire subir le même sort? Voilà une piste où une visibilité militante permettra de changer notre image en nous insérant dans le quotidien politique des quartiers. Non plus séparés et cachés, mais avec et solidaires. Ce ne sera pas une tâche facile, mais elle est nécessaire: nous avons eu à affronter bien pire dans notre histoire.

Ici et là s’expriment l’idée d’autodéfense, boxe et karaté par exemple, et cela peut éventuellement être une bonne idée. De plus en plus de femmes, de groupes de femmes le font. Non pas pour attaquer, mais pour apprendre aux autres à nous respecter. Souvent, nous sommes attaqués parce que les homophobes pensent que nous ne répondrons pas, que nous ne ferons pas bloc, alors oui, face à la violence homophobe, il faut être capable de se défendre. Pas attaquer, non, juste être capable de faire fuir un attaquant. J’avoue ici ce n’est pas trop mon style, mais cette idée ne me dérange pas s’il s’agit de nous protéger et de cesser d’être des victimes car être une victime, en politique, c’est le contraire même de la dignité. Et cette capacité à répondre sans passer par la police, c’est aussi une condition du respect qui nous est du. Et en réalité, bien souvent, quand on sait se défendre, l’attitude est différente et quelques mots seuls suffisent à calmer les petits cons qui pensent pouvoir « se taper du pédé ». Ne plus craindre, être respectés.

Si nous sommes conscients de l’importance de l’épidémie de SIDA, nous devons nous la réapproprier comme d’un outil tourné vers la société et non pas un énième outil hédoniste purement destiné à s’éclater à moindre risque. Les résultats de toutes les études médicales le montrent: une personne porteuse du virus et sous traitement ne transmet pas la maladie, un traitement préventif limite les risques d’infection autant que le préservatif: qu’attendons-nous pour obliger l’état à mener des campagnes de prévention franches, nettes afin d’informer toute la société pour faire du VIH une infection chronique au même titre que le diabète ou l’hypertension, avec la capacité d’en parler et de la prévenir de la même façon? Voilà un moyen de trouver de nouvelles formes d’alliances avec les associations et les porteurs de maladies chroniques et de maladies rares qui, comme nous, soufrent des rognures des budgets et des fermetures de lits d’hôpitaux.

Si nous sommes bien conscient que la situation faite aux homosexuels à travers le monde est parfois effrayante, cela doit nous conduire à plus de modestie, une modestie réelle mais active. Nous n’avons pas à coller à l’agenda de nos gouvernants qui bien souvent n’abordent la question du droit des homosexuels que là où ça les arrange: on condamne les crimes homophobes de l’État Islamique, on commerce avec l’Arabie Saoudite…

Non, notre véritable soutien envers nos frères et sœurs de lutte homosexuelle, ce doit être un soutien réel envers les processus de démocratisation des sociétés par les acteurs et les actrices elles mêmes. C’est donner la parole dans nos médias, et il nous faut des médias à nous, à toutes celles, tous ceux qui militent pour les changements dans leurs pays, c’est donc être solidaires, dans ces pays, de celles et ceux qui y vivent la violence politique, pas seulement les homosexuels, car nous savons pertinemment que dans ces états, la violence politique est l’outil ultime de l’oppression des minorités.

Modestes et solidaires, mais également actifs. Quand des homosexuels, des lesbiennes, des transgenres demandent l’asile, demandent notre soutien, celui-ci doit être inconditionnel, et cette solidarité doit s’étendre aux porteurs du VIH. C’est d’ailleurs pour cette raison, et parce que nous sommes certainement les mieux placés pour savoir ce qu’est le VIH que nous devons nous engager de nouveau, et plus encore, dans des solidarités avec les pays touchés par le VIH comme par toutes autres épidémies, que ce soit la tuberculose ou la lèpre résurgente.

Et puis, si nous sommes bien conscients des enjeux, alors nous devons définitivement rompre avec l’éternel alignement de nos organisations sur la question droite-gauche, car c’est elle qui conduit à notre instrumentalisation. Si nous sommes conscients de cette situation, alors, nous devons nous organiser totalement indépendamment, nous devons nous exprimer indépendamment, et cela quelque soit le gouvernement en place, et nous devons conduire les organisations qui le veulent – ou qui ne le veulent pas- à se positionner sur ce que nous avons à dire. Nous devons cesser cette course à la respectabilité qui finalement, si demain l’extrême-droite venait à prendre le pouvoir, nous emporterait dans le naufrage des élites avec lesquelles nos « représentants » auto-cooptés et salariés ne manqueraient pas de couler.
Pire, cet alignement avec le pouvoir et ses représentants nous expose directement comme ses alliés objectifs, rendant plus difficile le travail nécessaire de visibilité dans les quartiers populaires où la plupart d’entre nous partageons le quotidien, les difficultés voire les manifestations de racisme et de violences policières.

Un retour à nos fondamentaux en tant qu’homosexuels conscients, un retour à nous, indépendamment de l’agenda d’un pouvoir politique qui préfère nous instrumentaliser afin de masquer ses propres échecs économiques et sociaux, indépendamment de l’agenda de penseurs conformistes qui de Polony à Finkelkraut en passant Zemmour, ne voient l’homosexualité que comme un instrument destiné à mieux assoir leur vision néo-conservratrice, celle-là même qui, autrefois, nous a entraînés dans les camps, dans les hôpitaux psychiatriques, en prison ou plus généralement réduits au silence et à l’effacement dans la même logique qu’elle alimente aujourd’hui l’islamophobie et la négrophobie.
Et peut-être au-delà, je m’y emploierait dans un billet à venir, un retour ce qui fut notre culture, et au delà ce qu’elle peut apporter à notre société qui, inexorablement, semble s’enfoncer dans l’abime et le conformisme.

Un véritable dialogue avec la société est nécessaire. Vite. Une prise en charge de notre agenda par nous mêmes et pour nous mêmes, en n’ayant aucune peur du dialogue, en n’hésitant pas à nous montrer nous-mêmes solidaires, parce que c’est de ce dialogue qu’apparaitrons de nouveaux espaces de libertés, ceux là même qui nous permettrons, enfin, de ne plus avoir à quitter une ville, un quartier, et à être acceptés à notre juste valeur pour tout ce que nous apportons à la société et non plus définis, et réduits à notre sexualité.

Vos commentaires sont bienvenus, et si vous voulez contribuez, je peux exceptionnellement vous publier sur mon blog pour ouvrir la conversation. Maintenant, si personne ne commente ni n’écrit, moi, je dis ça, je dis rien…

Pour mémoire, quelques liens sur ce blog:
Au sujet des manifestations contre le Mariage pour Tous et et Xavier Bongibeau
Au sujet du pseudo débat lors du Mariage pour Tous (bon, c’était écrit en vitesse, il est un peu faible, celui-là)


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4 Comments

  • Blablabla… il faut déjà que nous arrêtions de nous victimiser. Les policiers et policières de 2018 ne sont pas ceux de 1942 ou de 1982 ! Pour le reste des propositions concrètes (enfin !) trop rares dans ce charabia comme le self-defense (bah oui, le pouvoir des fleurs gnagnagna ça ne marche pas, hein!) et ce texte qui curieusement ne fait pas l’écho et passe sous silence même (osons-le) qui nie l’homophobie dans les “quartiers” de la part de certaines populations immigrées. C’est une réalité, il y a aussi bien chez nos ennemis des “f.desouche” en col claudine que des réfractaires à l’intégration, à la tolérance et à la compréhension de la différence dans notre société. Je n’ai pas fait le choix d’être homo eux par contre ont le droit de faire le choix de ne pas être con.ne et de m’accepter comme je suis. Je dis ça pour le type en loden COMME POUR le barbu qui refuse qu’un obstétricien examine sa femme. Quand je lis ce texte extrémiste je me dis en tant qu’homo “de base” (31 ans, pas drogué, pas prostitué, solognot-percheron, fonctionnaire… désolé!) ce que la personne de confession musulmane ou catholique peut ressentir quand on la met dans le même panier que les intégristes avec qui on le/la confond. On peut taper sur la Manif pour tous mais si on le fait on se met en règle avec soi-même (et pas en mode schizophrène, hein…) et on se penche aussi sur les personnels de la fonction publique hospitalière de confession musulmane qui par exemple ne traitent pas au même niveau tout.es les patient.es sous prétexte qu’ils ou elles sont trans ou homo. On va me traiter de fachotte ringarde même si je ne le suis pas. Ok j’assume. Tout. Y compris mon mode de vie en couple “rangé, cadre et urbain qui mange bio” et pourtant je suis allé pour la première fois de ma vie manifester dans une grande ville aux côtés de jeunes d’Ouganda ou d’ailleurs qui attendent leurs papiers de la Préfecture. Et j’en suis fier. Parce que oui, l’État “dictatorial et même pourquoi pas totalitaire” dans lequel on vit et bien il peut aussi délivrer des papiers à un réfugié qui a fait l’objet de réelles attaques homophobes dans son pays, de la part de son gouvernement, principalement. Dingue. Il y a des con.nes partout, c’est même à ça qu’on a les reconnaît même quand on les lit… aussi ! Je ne te salue pas, c’est vendredi je suis en RTT je vais biner mes navets 🙂

  • Bonjour,

    Votre article est partiel, idéologisé, et malhonnète intellectuellement.

    En effet, notre histoire ne peut s’ ėcrire que collectivement, et non unilateralement et de façon engagée, comme vous le faite.

    Aussi, une vigilance démocratique de tous les gays de droite et de gauche est à engager, à l’heure où certains veulent patrimonialiser, figer notre histoire, et définir de façon univoque notre destin collectif.

    Que vive la démocratie gay !

    • Merci pour le commentaire. Je suis profondément démocrate et libéral et j’accepte la diversité des points de vue. Vous êtes parfaitement libre d’écrire ce que vous voulez. Le but étant que cette histoire soit, justement, écrite par nous et non par des gens qui n’ont rien à voir dedans. Et si possible, comme je l’ai fait, en souriant.
      Sinon, pour le reste, le but n’était pas de fournir une histoire. Aux USA, cette capacité à constituer une communauté forte et soudée est, pour le moment, le plus grand rempart contre l’encouragement à l’homophobie venant des plus hauts sommets de l’etat, à commencer par le président lui-même… La liberté est quelque chose qui s’acquiert, et une vraie lutte contre l’homophobie commence par un travail avec la société et indépendamment du pouvoir politique.
      Pour le reste, rien ne vous empêche de contribuer, vous aussi.

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