2020 moins deux, addendum

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Le « buffet », c’est la mentalité UBER © avant UBER ©

Il pleut. J’ai emporté mon vieux MacBook Pro de 2012. Il marche encore mais ce matin, alors que la batterie annonçait 47% il s’est éteint et m’a demandé de le recharger. Si j’ajoute la petite roue multicolore qui n’arrête pas de tourner quand j’essayais encore l’an dernier d’utiliser Lightroom, le brave garçon affiche maintenant son âge, son grand âge. Sept ans passés. Ça ne l’empêche pas de faire du bon travail, comme en ce moment taper ce texte, ou regarder des vidéos, ou surfer sur le net. Une sorte de super iPad, en quelque sorte. Quoi que. Le son de mon iPad 11 est bien meilleur, je ne sais pas comment ils y sont parvenus mais il y a une sorte d’assise dans les parties basses, je ne sais pas, on les sent là, tout de suite le son est plus rond, plus équilibré. Dans mon vieux MacBook, rien tout de tout ça, tout est dans l’aigu, ça crie. Je me souviens, quand je l’ai acheté, je trouvais le son pas mal, pour un portable…

J’attrape mon ordinateur pour écrire quelques mots alors que la pluie m’empêche de sortir. Bonne occasion pour me reposer.

Plusieurs fois, à l’hôtel, alors que je prenais mon petit déjeuner, je me suis fait cette réflexion, que notre monde était un peu comme dans un hôtel, là où on prend le petit déjeuner, avec le « buffet ».

Sans vouloir jouer au Jean Baudrillard de pacotilles, je trouve que le « buffet » incarne notre société, sa substance. C’est une sorte d’espace dématérialisé d’où tout travailleur est effacé, rendu subalterne et non essentiel. On ne regarde pas celui ou celle qui travaille mais la montagne de bouffe qui apparait comme par magie. Là où au café on va appeler un serveur ou une serveuse, nous rappelant la nécessité d’aller demander ce que l’on souhaite en cuisine, là, on attend, « il n’y a plus de frites, qu’est-ce qu’ils font ». Mieux, si au bout de trois minutes à attendre « la recharge de café » rien de vient, on ne va pas demander, on va presque protester, sans s’il vous plait ni merci, « il n’y a plus de café », ou on va attendre posté devant le plat à frites, comme si celles-ci allaient apparaitre par magie.

Le garçon ou la fille arrivent avec le café tant désiré, et parfois un client ou une cliente, sans un mot va tendre sa tasse, ben oui, si tu me sers ce sera comme tes excuses, j’ai attendu deux minutes ici, moi.

Parfois, sur les tables, il y a ces infâmes questionnaires de « satisfaction » où on doit évaluer « la prestation ». Ce n’est plus un repas, c’est un service. Ce ne sont plus des plats, mais des aliments. Peut-être un jour nous demanderont-ils comment on « évalue » la qualité des calories et si les bras qui les ont apportés se sont révélés zélés, rapides et suffisamment souriant, et si la nappe, bien sûr, s’est révélée suffisamment blanche.

Pour parachever le tout, à l’hôtel, le buffet obéit à la logique du forfait. On ne paie pas, c’est soit « inclus », soit une « en option », et on ne débourse que quand on arrive ou quand on part, pas au moment où on mange. Et puis, comme c’est un forfait, c’est un peu comme si on ne payait pas les aliments mais simplement le droit de séjourner une fois dans l’espace petit déjeuner. Qu’on boive un café seulement ou qu’on dévalise le buffet, c’est exactement la même chose. Le paiement est dont simplement le règlement d’un acte de présence à un moment donné dans un espace donné pour une action donnée. J’ai vu des gens s’empiffrer et en mettre plein les poches, j’en ai vu d’autres en mettre plein l’assiette et ne quasiment rien mangé, « et alors, j’ai payé » semblait dire leur plateau blême.

Pour parvenir à offrir cette « prestation », la plupart des hôtels n’hésitent pas. Personnel en temps partiel et flexible, sous-traitance forfaitaire de l’ensemble de ce qui est servi. La qualité va avec. Des marques et des trucs en portion. En France, c’est du 100% Lactalis ou du 100% Danone avec les fontaines de céréales Kellog’s. Au Japon, c’est un peu la même chose. Il y a aussi bien entendu les « viennoiseries du jour », ces trucs surgelés que de petites mains intérimaires vont essayer de rendre à la vie sans se bruler pour éviter que l’évaluation de la prestation ne soit trop mauvaise.

Des fois, il y a des clients qui s’assoient et attendent qu’on les serve. Là où en France ça ne passerait pas, au Japon, ça peut marcher. Un mini coup de pression du style je t’écoute pas tiens voilà ma tasse, et hop, la petite serveuse chinoise qui courra à son cours de japonais à 11 heures s’exécute et ira chercher le café et deux viennoiseries. Le client, lui, fera la mine de celui qui est insatisfait, c’est à dire la tête d’un abruti très satisfait de lui-même.

Le « buffet », c’est la mentalité UBER © avant UBER ©. On y a appris à effacer tout contact entre le producteur et le consommateur jusqu’au degré ultime puisque même au supermarché il reste le passage en caisse (quoi que, avec les caisses automatiques…). On paie par carte, la bouffe apparait comme par magie, si on est pas content, on râle et on dégomme le pauvre bougre qui se trouve en bas de notre échelle sociale.

On le fait parce qu’on paie, et on paie parce qu’on a l’argent. C’est cet argent qui nous donne tous les droit dans cet espace en Formica, à la bouffe standardisée au goût lyophilisé, avec un design pensé dans un bureau d’étude pour être aussi impersonnel qu’original (photos de paris genre noir et blanc, plan de métro déstructuré, couleurs « tendances » fuchsia et petit déjeuner dans « notre cave voutée du 17ème siècle »). Avec BFM et ses infospectacles en boucle.

Je me demande s’il existe encore des hôtels où on s’assoit, une serveuse ou un serveur vient, vous propose le café, le thé ou le chocolat, vous apporte la corbeille de croissants et la baguette, le beurre et la confiture. Bavarde, donne des conseils sur le quartier.

Je n’aime pas qui je suis, à l’espace buffet. J’ai l’impression d’être une sorte de pacha de troisième zone.

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

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