Septembre

S
« Tu te rends compte, il y a des centaines de millions de personnes qui rêvent d’être là, et nous, on y est »

Une année, ça passe très vite, et avec les ans, on comprend qu’avec les ans, c’est la vie qui s’effeuille lentement, qu’elle s’en va aussi vite qu’elle vient, et qu’un jour elle partira pour de bon aussi rapidement qu’elle est venue. Je vais avoir 55 ans ce mois-ci, c’est un certain âge, c’est un âge certain qui m’engage désormais irrémédiablement vers mes 60 ans, un âge que je n’aurais jamais soupçonner approcher dans mes jeunes années. Pas que je voulais mourir, non, mais plutôt, quand on est jeune, à moins d’avoir de sérieux problèmes, on ne peut imaginer avoir 60 ans, être vieux.

Ma jeunesse a été un tourbillon où je ne contrôlais rien, ma trentaine a été un moment où je voulais tout contrôler de peur que tout s’échappe et finalement, depuis mon installation au Japon, j’ai enfin appris à vivre au présent, à jouir du moment sans tout chercher à contrôler ni sans perdre pied. Il y a bien eu des moments où j’ai cru perdre pied, comme ces deux fois où j’ai perdu mon travail, ou bien juste après le séisme de 2011, mais très étonnement, j’ai su garder le cap et j’ai utilisé cette capacité à « tout vouloir contrôler » pour ne pas baisser les bras et m’avouer vaincu comme j’aurai pu vouloir le faire quand j’étais très jeune.
Et puis depuis plusieurs années, ce doit être ça, la maturité, je me fais aux évènements même quand ce sont eux qui me font, c’est à dire que je transforme un donné. Je ne subis pas, je choisis. Par exemple, je peux très bien perdre mon emploi, on est dans un moment rempli d’incertitudes, eh bien vogue la galère. Ma santé pourrait très bien se détériorer, eh bien c’est la vie.

Avec la chaleur, avec l’air conditionné qui me frigorifie la peau sans même rafraîchir mon corps, la nuit, chaque matin mes yeux s’ouvrent très tôt, et dans un demi-sommeil interminable, je fais des rêves d’une simplicité et d’une signification transparente incroyable, ils me révèlent mes appréhensions, le départ du Japon ou bien mon âge et ma présence dans un Paris qui ne m’appartient plus et que je ne reconnais pas. Ces rêves qui me laissent des questions envahissant ma conscience pendant plusieurs interminables secondes ainsi qu’un goût particulier dans la tête pendant toute la journée voire durant plusieurs jours, ils ne m’effraient pas, j’aime au contraire apprendre à vivre avec eux car ils m’obligent à moi-même. Ils me rappellent que le temps a passé mais qu’il n’est pas encore passé, qu’il y a un après à ce présent dans lequel je suis. Ils m’aident à regarder ma situation avec lucidité et me disent à moi-même que je n’ai plus beaucoup de temps, « vas-y Madjid, tu sais ce qui est devant toi, alors vas-y ».

Alors ce matin, j’écris ce billet, ce sera un court billet car au lieu de travailler, j’ai regardé un épisode de Miss Marple sur YouTube. Confession. Oui, il m’arrive de buller et de ne vouloir rien faire, mais ce matin, alors que je regardais cette aventure, un meurtre bien entendu, je me suis dit que ce serait bien d’arrêter de me mettre sur mon sofa comme je le fais après avoir déjeuner, et de mettre YouTube comme on mettait la télévision à la maison.
Hier, au travail, ou plutôt en allant au travail, j’avais le sentiment de faire quelque chose de vain, d’inutile. Ce n’est pas un sentiment nouveau, mais c’était profond. Je ne suis certainement pas le seul à « vivre » son travail plutôt qu’à le faire, nous sommes des centaines de millions à travailler pour payer les factures et, quand on accède à cette illusion de satisfaction, la « classe moyenne », pour s’acheter ces petits extras qui nous font croire qu’on fait quelque chose ou qu’on a réussi quelque chose. Mais la réalité, c’est que dans les transports, au seuil du travail, ces petites choses s’évanouissent pour ne laisser qu’un goût d’inaccompli. Enfin bon, j’écris pour moi, vous, je ne sais pas…
Mon ami Tarika et moi, nous en parlons souvent. Elle et moi, en plus, nous avons eu à faire à une « erreur de programmation », à une erreur statistique, puisque nous sommes « sortis » de milieux sociaux qui ne nous prédestinaient pas à tenter l’aventure, la bohème. Tarika devait devenir secrétaire, et moi employé de bureau. Cols blancs, maison à crédit sur 25 ans, mariage et enfant pour elle, mariage gay en costume Zara pour moi. Retraite. Diners entre amis autours d’une bonne bouteille de temps en temps. Collègues au bureau, sandwich rapide le midi.

Et puis non, je vous dit, une erreur de programmation, il a fallu qu’on regarde les choses autrement. La voilà danseuse indienne, fins de mois difficiles, boulot constamment à remettre sur la table, et en même temps des invitations dans des ambassades, des voyages en Inde accueillie par des maitres de danse renommés et inégalés, une vie de bohème avec son combat au jour le jour et des montagnes de beauté. Me voilà au Japon, dans une vie que je me suis choisie, faisant des promenades au moins aussi belles que celles que je faisais autrefois dans Paris, comme quand je dis à Nicolas, un soir, alors que nous venions de regarder « La naissance de l’Amour », de Sueur, dans l’aile française du musée du Louvres, juste après que nous nous fûmes approchés d’une fenêtre qui donnait sur la pyramide de Pei, « Tu te rends compte, il y a des centaines de millions de personnes qui rêvent d’être là, et nous, on y est ».

Devant nous, il y avait le Louvres, la pyramide, le jardin des Tuileries, et au loin les Champs-Élysées, et puis à gauche on apercevait la Tour Eiffel… Vivre au Japon, à 5 minutes du Sensô-ji, c’est un peu la même chose, à part que je l’ai choisi. Et puis même si pour le moment on ne peut pas dire que j’ai été très productif en matière littéraire, je n’en demeure pas moins un vétéran du blog. J’ai touché à tout, fait beaucoup de chose, et rien fait de grand parce qu’au fond de moi je n’y ai jamais cru. Je veux dire, en moi, que je puisse faire quelque chose à moi, de moi, propre à moi et qui me mette à la même auteur que des auteurs ou des personnalités que j’aime, que j’admire, que je respecte. Tarika a le même complexe, on a toujours une bonne excuse quand en réalité, à notre niveau, le seul problème que nous ayons, c’est nous-même.
C’est cela, que mes rêves me disent en ce moment. Ils me montrent le chemin sur lequel je suis, ils me disent quelle est ma route pour le moment et par la même ils me rappellent qu’il est toujours temps, et quand je vous écrit que depuis mon voyage en 2015 je rêve d’habiter dans le 14e arrondissement, ils me disent que j’appartiens à cette vie si je le désire, qu’il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement. Ils me disent que je ne serai pas homeless, ils cassent les excuses que j’ai bâties au fil des ans, et ils me montrent en revanche les vraies questions qui se posent, ou plutôt la seule vraie question. What next?

C’est septembre, je vais avoir 55 ans. C’est septembre, et c’est vraiment la rentrée.

Vivre au Japon, à 5 minutes du Sensô-ji, c’est un peu la même chose, à part que je l’ai choisi.

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