Une histoire de temps

ce sera ma façon de réaliser, de faire mon deuil de beaucoup de choses mais également de définitivement dire au revoir à maman.

Il n’est pas encore neuf heures du matin. J’ai déjeuné, j’ai lu mes mails, j’ai parcouru Facebook, lu quelques articles de presse, constaté que le coronavirus ne se répand pas au Japon, ouf, et que les chiffres explosent en chiffre conformément aux pronostics bref que ça n’a pour le moment pas l’air d’être la catastrophe annoncée, pris des cafés et bu un demi litre d’eau, mis un peu de musique avant d’arrêter, relu le début un billet sur lequel je travaille avant de me dire que non, je devais d’abord écrire mon petit billet quotidien, et donc il n’est pas encore neuf heures…

Ce matin, je me suis levé à six heures et demie.

L’habitude est longue à venir, le pli difficile à prendre. Ce sont des années et des années d’habitudes à bouleverser. J’ai souvent entendu dire, j’ai souvent lu qu’il y avait des gens du soir et des gens du matin. En fait, je n’y crois plus. Tout dépend de la vie qu’on mène. Moi, je vais travailler l’après-midi. Je pars de chez moi à midi, je commence le travail à treize heures trente et je finis à vingt-et-une heures. J’arrive chez moi vers vingt-deux heures quinze, je mange vers vingt trois heures. Oui, j’ai une heure de transport jusqu’à mon boulot.
Je fais comment pour écrire, après, en pleine digestion, avec une journée de travail pas encore totalement évacuée, avec son stress. J’ai essayé, mais non, ce n’est pas efficace, le soir, j’ai beaucoup plus envie d’aller lentement, regarder un truc, lire. Le soir, c’est le moment parfait pour apprendre, en fait. Mais pas pour travailler, mon travail m’en empêche.

Alors depuis des mois je me disais que je devrais totalement changer mes habitudes et me lever le matin vers cinq heures, ce qui me dégagerait une seconde journée de travail, la mienne, le matin.

Hier, je me suis levé vers six heures trente et aujourd’hui aussi. De façon étonnante, ma perception du temps, le soir, a changé. Je mange, je regarde un truc, je prends mon iPad © bref, je m’occupe tranquillement et quand je regarde l’heure, comme ça, je m’aperçois qu’il n’est « que » vingt trois heures trente. Il y a peu, quand je me levais plus tard, vers 8 ou neuf heures, après m’être couché vers une ou deux heures, le temps le soir me semblait passer plus vite, je regardais l’heure et il était invariablement minuit trente. Là, non, c’est comme si le temps était plus lent.

Pareil pour la sensation de fatigue. Je mentirais si je disais que je pète la forme le matin au réveil, le pli n’est pas encore pris, mais je tiens une journée sans coup de barre et pourtant je ne dors que cinq à six heures. Tout au plus je fais une mini sieste de dix minutes dans l’après-midi.

Mon objectif est vraiment, donc, de continuer à pousser vers cinq heures, ce qui veut dire que je devrai me coucher à minuit voire même un peu avant: il y aura donc un changement important dans mon alimentation aussi, il faudra que je transforme totalement mon cycle alimentaire et mon alimentation elle même afin de ne pas avoir à perdre du temps à mon retour le soir.

Nos cycles naturels sont totalement antinomiques avec la vie « civilisée », si tant est qu’on peut appeler nos modes de vie comme ça. En fait, notre rythme est extrêmement brutal, il nous attaque. On n’est pas fait pour veiller aussi tard et encore moins pour se lever tard. J’ai des envies de campagne, me lever avec le soleil et me coucher après avoir regardé les étoiles, me sentir lié à ce qui m’environne et non tester ma solitude dans des veillées tardives et des mâtinées perdues à dormir où le seul vainqueur est le temps qui passe et m’entraîne inexorablement vers ma mort. C’est con, dormir, quand on le fait au delà du nécessaire. Pendant ce temps là, on ne vit pas.

Il est neuf heures vingt. Même pas, en fait. Et je tiens ce journal avec vous. Avez vous déjà essayé de vous lever tôt? De réorganiser votre vie pour en doubler le temps? J’ai le sentiment, en me levant le matin de bonne heure, de doubler ma vie, d’avoir du temps, de gagner du temps sur le temps avec le regret quelque part de ne pas avoir compris cela plus tôt.

Dehors, le temps est invariablement beau. J’avais mis un peu de chauffage et une lumière, je les ai éteints tout à l’heure, dehors c’est maintenant très lumineux et il ne fait pas trop froid. Je porte un gilet en laine, de toute façon.

Je vais changer de chaise. Je suis assis sur un tabouret, mon dos fatigue. Voilà, c’est mieux.

Pas de nouvelles de ma flûte. C’est le côté nul d’internet, mais quand même. J’ai écrit un mail il y a maintenant plus de deux semaines pour demander des informations, pas de réponse. J’ai acheté la flûte il y a douze jours, pas de changement, ma commande est toujours « en cours de traitement ». Je suis déçu, je pensais qu’un artisan soignerait le côté humain. Je me fiche complètement des délais, mais une réponse à mon mail, un mail pour dire qu’il avait bien reçu ma commande et qu’il me tiendrait au courant de quand il l’enverrait, ça m’aurait bien plu, mais là, c’est un peu bizarre, j’ai écrit, j’ai payé, et c’est silence radio. Je regrette presque, en fait, je suis assailli par le doute, je me trouve con d’avoir acheté cet instrument, d’avoir voulu me faire plaisir. Bon, il dit que « En ce qui concerne le délai de livraison, merci de bien vouloir noter que mon objectif n’est pas de proposer le service logistique le plus rapide, mais de livrer de bons instruments. Comptez 2 à 4 semaines de délai pour les instruments courants », et je comprends tout à fait, mais ça ne dispense pas d’une réponse…

Le truc, c’est qu’il y a de l’affect dans cet achat. Je ne dépense plus rien, je ne veux plus dépenser d’argent, vous comprendrez dans ce long billet que je prépare pourquoi quelque chose a changé dans mon rapport à l’argent, et pourquoi cet achat scelle en quelque sorte ce changement.

Je n’ai pas acheté cette flûte pour en jouer, je l’ai achetée avant tout parce que je devais l’acheter, et en jouer est une histoire complètement différente. Oui, bien sûr, que j’en jouerai, mais je n’en jouerai jamais aussi bien que toutes et tous les flûtistes que j’écoute. Mon temps est passé, et le temps passé est un temps qui ne revient pas. Vous voyez, je reviens au temps, à ma résolution de me lever de bonne heure (tiens, comme mon ami Stéphane qui se lève vers cinq heures lui aussi).

Cette flûte, ce sera ma façon de réaliser, de faire mon deuil de beaucoup de choses mais également de définitivement dire au revoir à maman. La vente de ma flûte en 1993 a été une douleur abominable, et je crois d’autant plus abominable que j’ai été totalement passif dans cette vente puisqu’il s’est agit d’une vente d’office. J’avais déposé la flûte au Mont de Piété, elle a été vendue car je ne pouvais pas rembourser l’avance. Et quand j’écris « ma flûte », je devrais écrire « mes flûtes » puisqu’il y avait la Yamaha que mes parents m’avaient achetée et la Möeck Baroque que je m’étais acheté dans ma période faste dépensière « petit con » de 1989-90. Une flûte en bois, copie d’après Rottemburg, accordée à 440… Passons.
C’était l’époque de ma dépression nerveuse, de mon échouage total, d’une solitude intérieure incroyable, insondable, sans fond, et avoir perdu ces deux instruments, surtout la Yamaha, une flûte d’étude pourrie vendue même pas quelque chose comme 15 euros (100 francs), alors que je savais au fond de moi tout le sacrifice qu’elle avait représentée, ça avait été une douleur d’une violence dont, je vous l’ai dit le mois dernier, je ne me serais jamais remis si je n’avais pas été en analyse. Sans ma psy, je pense que je me serais jeté sous une rame. J’étais au bord du suicide depuis 1991, je me rappelle toutes ces fois où je m’enfermais chez moi pendant des jours, je m’assommais au shit, la mort de Jacques, j’étais complètement stone à l’enterrement, la guerre en Algérie, la récession en France… L’analyse m’a ramené à la vie, mais avec elle m’a forcé à faire face aux conséquences de ce qui avait précédé. La vente des deux flûtes, ça a été comme un concentré de tout.

Parce que plus que tout encore, j’aime la musique, et dans mon échouage, au coeur de mes nuits, la musique baroque, les concerts de France-Culture, les disques que j’empruntais aux bibliothèques de la ville de Paris me maintenaient en vie. La vente de ces flûtes, ça a été aussi cet arrachement là…

C’est marrant, donc, mais j’achète une flûte précisément parce que je ne serai jamais flûtiste, parce qu’à cette époque, alors qu’il aurait été encore temps, j’ai perdu mon temps à ne pas pratiquer, à étudier sérieusement, à me trouver un maitre et à travailler pour me payer mes cours comme mon amie Maria l’a fait pour payer les siens et devenir danseuse.

C’est un temps qui n’est plus, qui ne reviendra pas.

Maman m’a laissé un peu d’argent, cet argent m’a servi à payer mes dettes. Ça me fait honte, pas une honte vis à vis de vous, mais vis à vis de moi. Maman est partie et globalement il ne reste plus rien. La maison sera vendue. Ce sera fini.

Mais alors il restera quelque chose. Une flûte.

Un instrument bien curieux. La flûte, plus que tout autre instrument, est un instrument qui parle. C’est un bois, c’est un instrument à vent, et comme tout autre instrument à vent, la flûte raconte une histoire, elle est attachée à la bouche, à la langue, aux lèvres. Le violon est lié au coeur, la flûte à la parole. Le violon rit et pleure, la flute chante et bavarde ou se plaint.

J’ai donc inconsciemment créé un totem. Cette flûte que j’ai achetée, et cela jusqu’au modèle que j’ai choisi, une flûte « française », concentre tout ce à quoi je dois dire adieu, toutes les pages que je dois tourner, toutes les illusions auxquelles je dois renoncer, toutes les souffrances d’une période lointaine de ma vie, le souvenir d’une mère qui jusqu’à sa mort n’a cessé de me protéger de son affection et cela même quand il y avait beaucoup de maladresse.

Il ne restera alors plus qu’un simple instrument dont il ne appartiendra qu’à moi de lui donner vie, et ça, ce sera pour le temps qu’il me reste.

Pour raconter, pour bavarder, j’ai trouvé les mots, l’écriture. Je n’ai plus de tabou avec les mots, je me fiche complètement du style, de la politesse ou du contenu. J’écris ce que je veux écrire, comme je veux l’écrire et quand je veux l’écrire. J’avais peut-être tout ce qu’il fallait pour être flûtiste, j’ai encore tout le temps qu’il faut pour être auteur, et en attendant, je suis écrivain (oui, quand on écrit comme moi sans discontinuer depuis 15 ans, même si cela n’est qu’un « blog », et même si je n’en vis pas, je suis écrivain).

Oui, le temps. C’est peut-être ce qui nous manque le plus, le temps. Dans les sociétés anciennes, on avait beaucoup plus de temps même si le travail était infiniment plus dure et la vie infiniment plus courte. Dans la France de l’ouest, on avait le temps de chanter et raconter des histoires au bord de la cheminée, lors des longues soirées d’hiver. On avait le temps de se retrouver devant l’église après la messe. On avait le temps des fêtes, des Carnavals, le temps des soirées des moissons où on travaillait et s’amusait tous ensembles. Ce n’était guère différent en Kabylie, la seule différence était qu’on allait à la mosquée, mais on y avait le temps de la saison des mariages où on chantait, on dansait, et puis venait le temps de l’hiver, rude mais que les femmes occupaient à tisser et les hommes à faire de la poterie.

J’ai décidé de me libérer du temps perdu (celui qui ne revient pas comme celui qui est gâché à ne rien faire), et c’est un instrument de musique qui incarnera cette promesse.

En attendant, pas de nouvelle dudit instrument. Je dois aussi apprendre à ne plus être un consommateur capricieux  et à donner son temps au temps.

Il n’est même pas dix heures et demie. La mâtinée est encore loin d’être finie. Il me reste du temps…

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