UN SOIR À PARIS – 17 octobre 1961 (théâtre)

Cette pièce a été publiée en 2000 par Marie Virole (éditions Marsa, Paris et Alger). Elle figure désormais dans un ouvrage consacré au nouveau theatre Algérien.
Elle a été traduite en arabe sous le titre  أمسية في باريس par le docteur es lettres arabe et professeur à l’université de Skikda, Mr Hacen Tlilani. Elle a été mise en scène par Hacène Boubrioua et présentée au public en juin 2013 dans le cadre des célébrations du 50eme anniversaire de l’indépendance de l’Algérie au théâtre régional d’Oum El Bouaghi.

mbc

Madjid Ben Chikh
Un soir
à
Paris
Évocation en 3 actes
À présent, on avait perdu le
souvenir de ces hommes au point de
publiquement les flétrir. L’indépendance
de l’Algérie était revendiquée comme
un succès gaulliste, alors que pendant
trois ans de Gaulle avait poursuivi la guerre
et couvert les tortionnaires.
Pour moi, la guerre d’Algérie ressurgissait
de manière criante précisemment à cause
du silence dans lequel on l’avait
désormais enterrée.
Simone de Beauvoir
 
à mon père

 

Note de mise en scène: je fournis de nombreux éléments au lecteur et au metteur en scène. Cela semblera fort directif, mais en fait ne fournira qu’une base à partir de laquelle on pourra improviser des gestes et des dialogues dénués -en eux-même- de toute importance. Cette évocation ne fournit qu’une structure.

La scène est très peu éclairée. Seule une table sur le côté gauche reçoit de la lumière. C’est une table de bridge pliante. Pas de décors précis, plutôt un fond noir.

Autour de la table, assis, quatre policiers qui jouent tranquilement aux cartes: cette situation dure depuis que le public a commencé à rentrer dans la salle. Ils fument des cigarettes, il y a une bouteille de vin par terre à côté d’eux et par conséquent quatre verres sur la table.
Quand le public est installé , la lumière croit doucement sur la scène. En fond sonore Evening in Paris interprété par les Doubles Six. Le son diminuera doucement, symbolisant le début de la pièce.

Scène 1

Policier 1, Policier 2, Policier 3, Policier 4

Policier 1

Bon, tu joues ?

Policier 2

Eh, tu m’laisses un peu … C’est toujours comme ça avec toi! On peut pas prendre deux s’condes pour réfléchir!

Policier 1

J’t’en foutrais, moi, de réfléchir! Bon, on va pas y passer six mois … tu poses ? Tu tires ? Tu fais quoi ?

Policier 2

C’est bon, c’est bon …! Voilà!

il pose ses cartes
stupéfaction chez les autres
Policier 3

Ben mon vieux, t’as une sacrée chatte!

Policier 4

Oh, ouais, tu t’tapes une bath de moule!

Policier 1

T’as marché d’dans, ce matin ou quoi ? Tu nous la cachais bien, hein, ta p’tite moule … Allez, Edouard, passe-nous donc un p’tit coup de jaja, qu’on s’la r’monte nous aussi un p’tit coup!

Edouard
(ex-policier 3)

Tiens, rince-toi la lampe! Un p’tit coup, Marcel ?

il sert Policier 1
il sert Marcel, ex-Policier 2
Marcel
(ex-Policier 2)

Pourquoi qu’i’ faut qu’tu d’mandes ? Tu vois pas qu’Robert et Loulou i z’attendent que ça ?

Edouard sert Robert, ex-Policier 1
et Loulou, ex-Policier 4
Robert

Allez, on trinque! A c’soir!

Marcel

Ouais, à la der’ des ders!

tous regardent Marcel
Robert commence à rire.
Puis tous se mettent à piquer un fou rire.
entre Policier 5
Scène 2
Les mêmes, Policier 5
Tous le regardent
Policier 5

Eh, les gars! J’suis passé à côté d’l’Estafette et alors … ça pue …! Qu’est-ce qu’il y a d’dans?

Loulou

D’quoi tu t’mèles? C’est des m’lons, et même qu’i pourrissent!

Policier 5

Des m’lons ? Ben attendez, j’vais la vider …

Loulou
(ferme)

T’occupes, on t’a dit! R’tourne-donc finir ton bulletin syndical avant d’aller à la messe!

Policier 5
(il s’est arrêté, regarde Loulou l’air naïf)

Pourquoi vous me parlez toujours comme ça ?

Marcel

Tu sais bien qu’c’est pas contre ton syndicat qu’on en a! Tu sais bien qu’c’est même moi le délégué syndical et que moi aussi j’fais c’que j’peux. Mais c’est ton gugusse sur son bout d’bois qui nous fait marrer!

Policier 5

Ca vous fait rire? Vous savez bien qu’c’est pas un gugusse! Vous n’êtes pas chics. Mais j’suis sûr qu’au fond d’vous il y a des hommes bons. Pourquoi ne vous laissez-vous pas aller à la bonté ? On vit une sale époque, ce serait plus simple vous croyez pas ?

Marcel
(qui prend la parole comme s’il lui coupait)

Bon, maintenant tu t’la boucles! On l’sait qu’on vit une salle époque. Y’a des copains à nous qui s’sont fait buter par des fellouzes. Trois potaux, depuis le mois de juin. Ca te suffit pas, ça, pour qu’on ait les nerfs ? Allez, barre-toi, on a autre chose à faire, nous!

Policier 5

Je sais ce que tu me dis, mais il parait que dans certains commissariats …

Loulou

Ta gueule. Tu sais pas d’quoi tu causes, tu vois rien!

il s’est énervé et a
renversé le verre de Robert
Robert

Oh non, t’es pas humain, loulou! Regarde ce que t’ as fait! C’est du pinard à 4 francs 50! Merde … C’est pas toi qu’a des gosses à nourrir, t’es vache!

Loulou

J’l’ai pas fait exprès, c’est c’morveux de Lucien qui me les broute avec ses principes républicains

il a pris un air affecté pour dire républicains
les autres rient et reprennent en choeur
« républicain »
on dirait une basse-cour
Lucien, ex-Policier 5 sort (vers la droite)
Scène 3
sans Lucien
Marcel

J’parie qu’il est parti vider l’Estaffette de sa cargaison d’melons!

il rient, la partie reprend
le silence s’intalle
ils boivent de temps en temps
on apperçoit Loulou qui triche
(il a une carte dans sa poche de derrière)
Scène 4
plus Lucien
Lucien revient, hagard. Il s’arrête, regarde ses collègues.
Il essait de parler, mais ce sont des larmes qui viennent; 
des sons sortent de sa bouche, on ne le comprend pas.
Edouard
(tout en continuant à jouer)

‘mourra pas puceau!

les quatres rient, discrètement
on sent qu’ils sont gènés
Lucien ressort
la partie continue
Robert
(jouant, rompant le silence)

Dis, Marcel, tu crois qu’il va parler ?

Marcel

T’inquiète, le syndicat est avec nous!

Edouard

Ouais, mais lui il est pas dans le même syndicat qu’toi!

Marcel

T’occupe! Qu’est-ce tu crois, y’en a aussi chez eux qui s’amusent comme nous! Tu t’rappelles Riton, il était dans l’même syndicat qu’moi, non? Ben c’est moi si tu t’rappelles qu’ai obtenu son départ pour le Finistère, alors fais-moi confiance … Lucien, s’il nous gonfle, on l’enverra s’faire couper la queue chez les fellouzes dans leur pays d’merde!

Robert

Y’en a qui disent qu’à l’Intérieur ça commence à jaser et que l’ministre est pas tout à fait d’accord!

Marcel

Le ministre, on s’en bat les couilles, t’as pigé? On est couvert au dessus!

Edouard
(étonné, presqu’heureux)

Tu veux dire que …

Marcel
(ferme)

Non, lui, il compte les points!

Loulou

Puis de toute façon, on a le préfet avec nous, non ? Il nous a encore assuré de son soutien dans les journaux de ce matin …

on entend un bruit venant de droite
on traine quelque chose, difficilement
Scène 5
les mêmes, Cadavre n°1, Cadavre n°2
tous se mettent à regarder dans cette direction
Edouard

Ben merde! j’m’attendais pas à ça!

Loulou

Mais qu’est-ce tu fous, Lucien ? Arrête, tu vas t’esquinter le dos!

Lucien ne répond pas. Il entre en scène, venant de la droite.
Il traine le cadavre d’un homme couvert de sang, les vêtements déchirés.
Le cadavre bien installé en évidence, Lucien ressort.
On l’entend trainer un autre cadavre.
Les autres ont cessé de jouer. Ils regardent la table, fixement.
Lucien ramène le deuxième cadavre à un autre endroit sur la scène.
Il pleure en silence. De temps en temps, il s’essuie les yeux avec sa manche.
Il revient au premier cadavre, lui met les bras en croix.
Les articulations, rigidifiées, craquent. Il va ensuite au deuxième cadavre et répète l’opération.
A chaque craquement, les autres sursautent.
Il pleure. Il murmure quelque chose.
Marcel
(excédé)

Ca y est, le voilà qui s’met à causer à l’autre connard qui êtzaucieux!

Edouard
(qui va parler avec sincérité)

Joue pas avec la religion, Marcel, ça porte malheur.

il se tourne vers Lucien

Là, il est peut-être en train de prier pour notre pardon … Hein, Lucien, t’es pas méchant, dis, tu pries pour nous, tu fais ça, dis … On vit une salle époque comme tu dis, c’est pas nous qui sommes responsables. C’est la guerre, on s’défend! Dis, Lucien, toi, t’es gentil, tu pries pour nous, hein ?

Lucien hausse les épaules
et continue de murmurer
Il se lève, va au premier cadavre
et lui ferme les yeux
l’embrasse sur le front
il revient s’assoir et reste ainsi
pendant toute la scène
Marcel

Tu vois qu’il en a rien à foutre, de not’gueule. Il est avec eux. Comme son connard sur sa croix! D’ailleurs,

il met sa main sur l’épaule d’Edouard
se penche un peu
va faire une confidence

c’était un juif, tu sais …

Edouard
effrayé, regarde Marcel

Pourquoi tu me dis ça ? Qu’est-ce que tu veux me faire croire, dis, …

Loulou
ferme

Eh, on va pas se disputer entre français, non ? Et puis toi, Marcel, c’est vrai c’qu’il te dis, Edouard, tu laisses le p’tit tranquille. C’est pas d’sa faute s’il s’est trompé d’métier. L’aurait mieux fait d’être curé, c’est tout. Alors t’arrête de dire du mal! Et puis Jésus, on s’en fout qu’il était juif ou … bouddhiste! C’est le dieu des français. Et c’est ce qui compte à côté de leur §alla!

il a insisté sur un h/§ qui racle la gorge pour §alla et a fait une grimace en même temps
une sirène retentit
Scène 6
les mêmes
Robert

Allez, on finit la bouteille, c’est moi qui rince! A la der’ des ders!

ils rient tous, même Edouard
qui continue parfois à regarder Lucien
visiblement inquiet
ils boivent leur verre
Marcel
ferme

Allez, les gars. Ce soir, on a du travail. J’vous l’avais dit, moi, que leur marche dégénèrerait et qu’on ferait appel à nous! C’est toujours comme ça, avec les crouilles!

Lucien
il a entendu le mot crouille, il se retourne brutalement

Eh!

Loulou

Tiens, tu tombes bien: i’faut qu’on aille rétablir l’ordre, y’a tes copains qui sèment la terreur!

Lucien
sorti de sa torpeur, l’air sérieux, il se lève

Ca m’étonnerait! Quand je suis venu, tout à l’heure, je suis passé par Saint-Ouen et c’était plutôt bon enfant!

Marcel

Allez vas-y, défend-les! Tout à l’heure, quand c’est ta peau que tu défendras, tu parleras plus comme ça! Allez, lève-toi, puceau!

Lucien

I’faut vraiment qu’j’y aille ?

Loulou

Ecoutez-le, çui-là! Si tu veux être curé, y’ a rien qui t’en empêche! Mais pour ce soir, c’est trop tard, la France a besoin de toi!

Edouard

I’pourrait pas rester prier pour nous, peut-être …

Marcel

Eh! Suffit, la comédie a assez duré! Allez, on y va! Et n’oubliez pas vos flingues et vos matraques, les gars. On va en avoir besoin!

ils sortent
Lucien s’est arrêté a regardé
les deux corps gisants
Edouard s’est arrêté à ce moment
et a regardé Lucien
puis est sorti en baissant la tête
Lucien le suit
La lumière s’éteind sur la scène. Progressivement le premier cadavre va s’éclairer.

 

Le corp s’éclaire doucement. Une lumière qui ferait penser à une bougie. Sa tête bouge, il ouvre les yeux. Il regarde ses bras en croix, bouge les mains, puis le bras, le buste. Il s’assied. Une musique kabyle pour flûte s’élève. Une femme en robe kabyle passe à côté de lui. Elle fredonne le même air que l’air de flûte. La table s’éclaire, mais ce n’est plus la même table. C’est une table basse. Une femme prépare du couscous en regardant Cadavre n°1. Elle a un doux sourire, un sourire serein. Le murmure d’une source va bercer toute la scène, l’air de flûte aussi. Par moment, le rythme s’accélère -peut-être dans un moment d’émotion intense-, et une percussion douce peut alors se mêler à la flûte. Puis le rythme revient à l’évocation discrète des montagnes de kabylie. La deuxième femme coud une robe en fredonnant. Elle ne parlera pas de toute la scène, fredonnera parfois. Par moment, elle se lèvera, ramènera du café et un peu de lait, de la galette et des gateaux. C’est elle qui apportera un coussin pour que Cadavre n°1 soit plus à l’aise. C’est elle que Cadavre n°1 appelle Yemma-maman. Elle sourit dans ces cas là, et s’essuit les yeux avec un mouchoir, tendrement, comme si elle avait beaucoup pleuré, et que c’était fini. Il faut que cette scène s’installe pendant 2,3,4 voir 5 minutes si nécessaire. Cadavre n°1 va se lever et faire le tour de la scène. Il regardera le tapis plié sur le sol, qu’il dépliera et ramènera vers la table pour le poser par terre. La jeune femme au couscous le regardera faire en souriant. Il lui sourira et l’embrassera sur le front. L’autre femme les regardera tendrement, s’essuira les yeux et prendra Cadavre n°2 dans ses bras pendant 20/30 secondes, puis elle se lèvera. La scène commencera à ce moment là. On peut agencer les choses autrement. Mais une atmosphère de maison Kabyle doit s’installer à l’aide de l’éclairage et de quelques objets ( une cruche et une cuvette en terre décorées, un torchon en tissus kabyle, le tapis, …). Surtout pas de décors réaliste qui ferait de cette scène un vaudeville. Vers le fond, à la droite, un paravent qui cache Cadavre n°2. L’ambiance doit être intime, douce. Cadavre n°1 va s’assoir quand la scène commence. Vêtements et intonation kabyles obligatoires.

La femme au couscous
elle est jeune

Alors, te voilà revenu ? Tu nous a bien manqué, tu sais …

Cadavre n°1

Pardonne-moi, Ô Khadidja! La France n’est pas le pays que l’on dit, la vie y est très dure.

Khadidja

Parce que tu crois encore que nous l’ignorons ?

Cadavre n°1

Comment le sauriez-vous ? Nous ne vous envoyons que des cartes postales de la Tour Eiffel et ne vous écrions toujours les mêmes lettres qui vous disent que « ici tout va bien et la santé, j’espère pour vous et toute la famille de même ».

Khadidja

Tous les hommes du village nous envoient les mêmes cartes de la Tour Eiffel! Même si c’était bien là que vous habitiez, vous ne jouiriez alors que de bien peu de place ne crois-tu pas ? Et puis, on le sait que vous n’habitez que dans de pauvres chambres à deux, à trois ou à quatre! Et comme vous ne savez pour la plupart ni lire ni écrire, on le sait que vous ne pouvez guère vous défendre quand vous avez la malchance de travailler pour un profiteur. On connait les chacals d’ici, ceux de là-bas doivent être bien redoutables car ils connaissent votre faiblesse …

Cadavre n°1

Alors pourquoi ne nous dites vous pas que vous savez tout cela ?

Khadidja

Parce que ça ne se fait pas, tu le sais très bien … On ne refait pas une éducation. Et la politesse et le respect sont les deux seules choses que nous avons sauvé de notre long naufrage. Si nous les abandonnions, ce serait notre honneur que nous perdrions. Et tu le sais -je te connais bien-, nous ne pourrions accepter cela!

Cadavre n°1

Comme tu parles durement, Ô Khadidja …

il a dit cela le plus doucement qu’il l’a pu
pour essayer de radoucir 
la jeune femme
Khadidja
le regard vague, mais un timide sourire sur le visage

C’est que bien des choses ont changé, par ici … Tu ne remarques donc rien ?

Cadavre n°1

Non, tout est comme avant mon départ, le 19 mai 1949. Tu est toujours aussi belle, Yemma est toujours aussi bonne pour moi.

il regarde autours de lui

On dirait même que c’est mieux qu’avant.

il a l’air satisfait de ce qu’il voit

Regarde, il y a même ce tapis qui est très beau.

un temps, il le regarde bien

Je me souviens, quand j’étais enfant, nos voisins avaient exactement le même. J’en étais jaloux moi, de leur tapis, et longtemps j’ai rêvé d’avoir un tapis comme celui-ci, aussi beau, et même que Yemma alors serait contente de me voir assis dessus, et surtout qu’elle serait alors très fière de m’apporter un coussin pour que j’y sois bien installé, sur mon beau tapis.

Yemma arrive et lui donne un coussin
elle le regarde avec douceur
s’essuie les yeux et
recommence à fredonner
s’assoie 
recommence à coudre

Que fais-tu, Ô Yemma ?

Khadidja

Elle finit la robe de mariée

Cadavre n°1

Quelle robe de mariée ?

Khadidja
la musique commence à se rythmer
s’accélérer

La mienne … Ne te souviens-tu pas que nous devions nous marier au printemps ? Tu as économisé assez d’argent pour la dot et pour la fête, tu as fait des travaux dans notre maison … Nous serons heureux, maintenant … Et la pays sera bientôt libéré …

Cadavre n°1

Mais ce n’est pas le printemps …

Khadidja

Cela n’a plus guère d’importance …

On entend toujours la musique
Yemma sort de la scène
Cadavre n°1 prend la main
de Khadidja qu’il regarde dans les yeux
on entend un « youyou »
Yemma revient avec des gâteaux
qu’elle pose sur la table
puis repart
Khadidja se lève
prend la cruche et la petite cuvette
se lave les mains
elle se les essuit avec le torchon
se rassied enlève le grand
plat à couscous
Yemma revient avec une
cafetière « Seb Expresso »
trois petites tasses, du sucre
une petite cruche à lait
sur un plateau en cuivre travaillé
qu’elle pose sur la table basse
elle s’assied l’air serein
tout cela a duré un certain temps
calmement le rythme
de la musique peut ralentir

tu veux du café ?

Cadavre n°1

oui, Ô Khadidja

elle le sert sert Yemma puis elle-même
elle s’est accroupie, la jupe rabattue
entre les cuisses
elle propose des gateaux d’un geste de la main
Cadavre n°1 se sert Yemma se sert
prennent du sucre se versent du lait
Khadidja se rassied rajuste le foulard coloré
dans ses cheveux …
Khadidja

On ne t’attendait pas

… après les avoir lachés
Cadavre n°1

Moi non plus. Je commence à me rappeler, maintenant

il regarde ses vêtement les traces de sang
de coups, il se palpe

 

je vais me changer et me coiffer

il se lève Khadidja le suit des yeux
Yemma coud tranquilement
il passe derrière un paravent
et raconte
Dans son coin la lumière se fait brutale
crue on voit toutes les imperfections
du décors et il y en a
Cadavre n°2 a les pieds qui dépassent très largement
du paravent

 Je sortais de l’usine. Tu sais, je travaillais chez Citroën à Nanterre. Je revenais à la maison. Le bus n’arrivait pas alors je me suis mis à marcher. Je n’étais pas très rassuré parce qu’on m’a raconté qu’on avait retrouvé des Algériens dans la Seine ou dans le Canal de l’Ourcq, ces dernières semaines. Il y a des policiers qui deviennent fous, là-bas, avec cette guerre, le couvre-feu … Et cette guerre qui s’éternise …

la musique s’accélère progressivement

Je marchais. J’arrivais vers la Porte Maillot, il devait être près de huit heure. J’avais très peur de dépasser l’heure autorisée pour nous … Ô, comme j’ai peur pour nos frères, ce soir, ils marchent dans Paris, avec leurs femmes, leurs enfants contre ce couvre-feu, que va t’il leur arriver …

il est sorti de derrière le paravent
pour dire cela et reste figé
Khadidja baisse la tête
Yemma ne fredonne plus
la musique s’est tu
l’eau ne coule plus
la lumière s’éteind quasiment
de ce côté de la scène
incarnant une minute de silence
qui peut ne durer que dix secondes
si l’on veut
puis revient la musique
douce
l’eau
Cadavre n°1 revient vers Khadidja
qui lui sourit doucement
il parle calmement
plus une trace de coups

 Un camion de police s’est arrêté, la porte arrière s’est ouverte, ils étaient quatre. Je voyais bien qu’ils avaient bu. Il y avait un Algérien par terre, il se tordait: ils l’avaient battu. Mais je n’ai pas eu beaucoup de temps pour le voir car ils se sont jetés sur moi: j’ai tout de suite reçu un coup sur la tête. Ce dont je me souviens bien, ensuite, c’est d’avoir ressenti beaucoup de douceur avant de me réveiller ici.

Khadidja

Oui, il y avait un homme bon, là où tu étais. Et en ce moment, il souffre, car ce qu’il voit n’est pas bien beau …

Lucien déambule sur la scène, il pleure et parle tout seul.
La scène est maintenant un espace double, entre l’enfer et le paradis. Il est apparu de derrière le paravent. La lumière est crue de son côté, douce du côté de la table. Il focalise l’attention.
Lucien
Ô mon Dieu, que t’ont ils fait, ces hommes,
et ces femmes, et ces enfants. Pourquoi
les abandonnes-tu ? Et pourquoi suis-je là
à voir cela,

Cadavre n°1

et qui pense en ce moment à leurs familles

Il souffre, lui aussi … (silence)

à leur tristesse et à leur peine,
Ô mon Dieu, eux aussi te prient et

Khadidja

t’invoquent en leurs langues,
n’ont ils pas reçu Ta Révélation ?

Plus encore car la mort ne le frappera pas

Mais pourquoi donc les laisses-tu

Et que ce soir il se retrouve bien seul …

ce soir dans la médiocrité de ces salauds
se défoulant sur ces êtres innocents
qui ne réclament que leur du?

Cadavre n°1

Cela continuera-t’il toujours ainsi ?
Ô mon Dieu, tues-moi sur le champs

Je le plains, lui dont j’ai senti la chaleur

que de laisser mourrir ces femmes …

quand je n’étais plus que chair refroidie

Ô ces femmes …
(plus calme, piano )
Ô cette pauvre jeune femme,
je la vois, là, elle est là, elle est belle,
elle n’a pas vingt ans,
(il la décrit avec des gestes)
elle s’est faite belle
ce soir, car c’est un grand soir,
(il hurle)
et elle pleure car on frappe son ami il
a la tête en sang et voilà Marcel

Khadidja

qui lui envoie un coup de pioche 
sur le crâne et

Nous avons été heureux qu’il soit avec toi car les autres

elle saigne Ô je n’en peux plus

n’étaient que des êtres possédés par le mal, l’aigreur,

qu’est-ce que je peux faire

la rancoeur, l’échec, la stupidité et la violence

mais qu’est-ce que je peux faire

Lui, s’appelle Lucien, c’est un pauvre homme qui s’est

Ô mon Dieu mais que t’ai-je fait

trompé de métier. Ou peut-être est-ce la France

pour être ici piégé dans ce ventre d’Enfer

qui se trompe en engageant de tels policiers,

parmi tous ces possédés parés des couleurs

si violents quand pour faire régner l’ordre et

de la France et lâchés comme des bêtes

respecter la loi, elle ne devrait se confier

ne nous abandonne pas

qu’à des Luciens …

non, ne-nous-a-ban-don-ne-pas
Lucien quitte la scène en invoquant on ne sait plus qui car on ne le comprend plus, et il déambule comme un fou. On peut le voir se rouler au sol, s’arracher le visage, se tordre et pleurer longuement, c’est au metteur en scène de décider. Ce sera tout de même mieux si ce dernier comprend -même s’il n’y adhère pas- l’esprit religieux. Pendant tout ce temps, Cadavre n°1, Yemma et Khadidja auront au contraire été la sérénité même, auront mangé des gateau, bu leur café au lait en plaignant cet « homme bon » et leurs frères qui souffrent ce soir. Le callage des deux situations n’est donné ici qu’à titre indicatif, on peut l’agencer autrement en fonction de la mise en scène.
Cadavre n°1
après que Lucien soit parti; il parle calmement

J’ai rencontré des Français biens, là-bas, des gens gentils qui ne détestaient pas les Algériens. Il ne sont pas tous violents. Ils sont manipulés. Le Français est un peuple peureux qui a toujours peur des guerres. Celle-là, il la paie cher, lui aussi: leurs enfants que l’on envoie chez nous pour plus de deux ans pour leur faire faire des choses que leurs parents ne peuvent imaginer … Non, on vit une sale époque, ce n’est pas drôle … Ah, s’ils avaient négocié, s’ils n’avaient pas détourné l’avion de Ferhat Abbas, en ce moment on serait comme le Maroc, comme la Tunisie ..

il regarde Khadidja qui a l’air songeuse
presque triste

C’est toujours l’envie qui conduit les guerres. Et c’est toujours le peuple qui paie. Même nous, qui la payons déjà si cher, nous la paierons un jour, cette guerre! Je le vois bien, maintenant, c’est l’esprit de guerre qui alimente l’esprit de guerre, et la violence la violence. Il y en a parmi nos militaires qui ne pensent déjà qu’à « l’épuration nécessaire dans nos rangs », comme ils disent … Tout cela finira mal pour nous! Enfin …

Khadidja
calmement

Pour nous c’est déjà fini. Yemma et moi, nous n’avons pas eu de Lucien pour nous réchauffer.

elle prend un regard vague
mais garde son sourire

L’armée Française a saccagé le village. Nous avons été violées. Je pleurais. Yemma était déjà morte. Un militaire est arrivé et a dit à l’autre qui me violait qu’il était interdit de faire cela. Il l’a tué d’une balle dans la tête. Il m’a regardée, j’avais la tête ensanglantée du sang de son collègue, et il a dit alors que je ne valais pas plus cher, et il m’a tuée.

silence
la musique se fait douce
Yemma regarde Cadavre n°1
avec tendresse
s’essuie les yeux

Baba vit toujours, tu sais … Elle l’attend.

Cadavre n°1

On vit une sale époque …

la scène est dans l’obscurité
seuls les trois amis sont éclairés

Je repense à cet autre Algérien.

il regarde Cadavre n°2
Khadidja

Tu ne sais toujours pas qui il est ? C’est un agent des renseignements français. Il a infiltré une section F.L.N. et il est mort avant d’avoir pu livrer son message, « ratonné » par ses copains. Il y a une Justice et celui-là ne risque pas de venir nous embêter ici …

Yemma se lève et présente la robe
qui est terminée
c’est une superbe robe
la lumière se fait plus forte
mais toujours douce
la paravent a disparu
et Cadavre n°2 aussi
Cadavre n°1

Nous allons nous marier bientôt, hein, Yemma ?

Yemma sourit joint la main de Cadavre n°1
à celle de Khadidja
la musique évoque celle d’un mariage kabyle
on entend des « youyou »
Yemma pose ses mains sur les deux mains
ils se lèvent tous les trois
Khadidja

Ce sera une grande fête. Peut-être même parviendrons-nous à réchauffer le coeur de Lucien …

Cadavre n°1
ils s’orientent à gauche
vers la sortie très lentement

Il sera heureux de nous retrouver ici …

Khadidja

Oui, nous le retrouverons, car il restera tel qu’il est toute sa vie …

Cadavre n°1

Je l’aime bien, lui …

Khadidja

N’y pensons plus, commençons notre nouvelle vie. Viens, Yemma … Viens, Noureddine … 

Ils quittent la scène, la lumière s’éteind. La musique va progressivement s’éteindre également.

 

 

On retrouve le décors du premier acte, mais il n’y a plus les cadavres au sol.
Scène 1
Loulou, Robert, Edouard
Loulou
qui entre le premier

Ben merde alors …

il est suivi des deux autres
ils sont avachis
couverts de sang

z’avez l’heure ?

il a dit ça «un peu comme ça»
lentement
faiblement
pour dire quelque chose
Robert
il n’a plus son entrain de l’acte 1

Merde, … meeeerde, qu’est-ce que je vais pouvoir dire à ma femme … meeeerde …

Edouard
il s’avachit et se met à genoux, rentre sa tête dans ses mains sur la table

Je suis fatigué, les gars … je suis fatigué … et puis j’crois qu’on a fait des conneries

Robert

Ouais, j’crois bien moi aussi … mais qu’est-ce qu’on a foutu, qu’est ce qu’a bien pu nous arriver …

progressivement ils ont pris une chaise
se sont avachis dessus
Edouard commence à pleurer
Robert lui passe la main dans les cheveux
mais rapidement les retire
couvertes de sang

T’es blessé, Edouard ?

Edouard
qui relève la tête

Mais non, et tu l’sais très bien, i z’étaient pas armés, comment veux-tu que j’sois blessé ? Mais j’me suis pris une giclée de sang quand Marcel a balancé un coup de pioche sur un gamin et que j’ai voulu l’en empêcher. Pauv’gosse, il avait déjà vu son père et sa mère y passer …

il hausse les épaules
Ô il a pas souffert, ça a giclé d’un seul coup!
il recommence à pleurer et se réfugie à nouveau dans ses mains
Robert
à Loulou

T’as compris, toi, c’qui s’est passé, c’soir ?

Loulou
calmement

Ben … on a fait not’ boulot, voilà! On nous a dit d’y aller, alors on y est allé!

Edouard
la voix étouffée

Ah ça, on y est allé!

Loulou

Allez Edouard, c’est fini! D’accord, on y est allé un peu fort! Mais rappelle-toi ce que disaient les messages radio, i’ nous disaient qu’y avait du danger, on pouvait pas savoir … Alors bon, c’est normal, c’qu’est arrivé!

Edouard
la voix toujours étouffée

Et le Lucien qui criait, qui criait, qui criait … et qui pleurait, pleurait …

Loulou
soudain plus ferme

Oh, c’est bon, hein, l’avait qu’à pas venir chez nous, hein, on l’a pas forcé!

il prend une voix niaise

« pas l’gamin, pas l’gamin » …

voix normale

… qu’i’ m’disait quand j’t’attrapais c’t’enfoiré d’morveux d’chiard qui voulait pas que je l’balance dans la flotte avec tous ceux d’sa race et qui restait accroché aux jupes de sa putain d’mère à qui Robert avait défoncé l’dos! Mais qu’est ce qu’il en avait à faire, Lucien, de tout ça, hein ? Un de plus, un de moins, on en était plus là … Mais non, ça veut s’acheter son p’tit deux pièces au paradis, ça veut pas s’mouiller, ça chie dans son bénouze et ça veut faire l’intéressant.

silence

C’est un ennemi de la France, ce gars là, «calmez-vous, les copains»! J’t’en foutrais, moi, des copains! J’le connais pas, moi, cette tante!

Edouard
qui lève à nouveau la tête

T’as pas le droit de dire ça … il est pas méchant, il s’est juste trompé de métier!

Robert

On arrête, les gars, on arrête, c’est fini …

Loulou

C’est fini, c’est fini, c’est fini … tu causes vite, toi. Le «petit», il a pas de sang sur les mains, lui! On peux pas en dire autant nous, ni toi, ni Edouard, ni moi … ni Marcel!

ils se regardent tous les trois
silence

On se calme. Marcel est à la préfecture, il nous dira tout à l’heure ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire …

Robert

Et le «petit», ‘l’est où, en ce moment ?

Loulou
un sourire en coin

Marcel l’a fait envoyer au Palais des sports, c’est là-bas qu’on envoie tous les ratons. A mon avis, le Lucien i’s’fait des chouettes de souv’nirs du genre lendemain de cuite. En plus, i’doit être avec les deux copains d’Marcel, vous savez …

silence
Robert et Edouard baissent les yeux

Oh, bon, d’tout’façon, c’est fait! Nous, on est des lions! Le préfet est avec nous …

Ensembles
enfin, presqu’en même temps Robert et Edouard avec lassitude

Ben ouais, c’étaient les ordres, on a obéit …

La lumière baisse, ils prennent un jeu de cartes, jouent, la lumière revient doucement.
Scène 2
Les mêmes, Lucien, Noureddine, Khadidja
Lucien entre doucement.
Comme ses collègues, il est couvert de sang. Peut-être même plus qu’eux.
Il est hagard, effondré. Le visage figé, tout comme sa propre attitude.
Il s’approche de la table, les autres arrêtent de jouer, ne lui parlent pas, regardent leur jeu, fixement.
Loulou tousse, regarde de côté.
Lucien prend une chaise qu’il mène à l’écart.
Noureddine et Khadidja entrent en scène.
Tous les deux vont s’assoir à genoux à côté de Lucien.
Elle lui carresse les cheveux jusqu’à son départ.
Parfois, l’un ou l’autre pose une main sur son front comme pour calmer une trop violente fièvre.
Les policiers se remettent à jouer.
Scène 3
Les mêmes, Marcel
Marcel entre. Il est impeccablement propre.
Marcel

C’est bon! Je reviens de la préfecture: on est couvert.

Robert
qui a posé ses cartes pour arrêter de jouer

Qu’est-ce qu’on t’a dit, là-bas ?

Marcel

Oh, pas grand chose, mais comme la party a continué dans la cour et dans les couloirs, on en a tous déduit qu’il n’y avait aucun soucis à se faire. Il couvre tout. Et puis, de toute façon, de ce côté là, c’est pas un débutant! En partant, j’ai donné un coup de main aux copains, là-bas: ils avaient plus de cinquantes maccabés sur les bras dont ils savaient p’us trop quoi faire …

Lucien equarquille les yeux
mais ne bouge pas
il a un hocquet
Khadidja fredonne un air
lui carresse les cheveux

… on les a balancé dans la Seine au p’tit matin, juste derrière Notre Dame. Ca peut pas leur faire de mal, à eux, d’être bénis par not’ Bon Dieu civilisé. Mais c’est là qu’ça coince, justement: j’arrive pas à me dire qu’on a bien fait: sont pas dignes d’être plantés à côté d’la cathédrale de Saint Louis!

Robert
étonné

Qu’est ce que ça peut t’foutre, à toi, t’y croit pas!

Marcel
ferme

Je respecte, moi!

Edouard
la voix sourde

De toute façon, tu dis qu’il était juif et ça a l’air de t’poser un problème …

Marcel
ferme

C’est des chrétiens qui l’ont construite, cette cathédrale et j’sais pas s’ils apprécieraient d’avoir bossé pour bénir les enfants des cafards contre qui i’z’allaient se battre aux Croisades, crétin! Voilà pourquoi ça m’gène! Le Christ, j’m’en tape. Moi, je défends la religion parce que not’ religion, elle est blanche. Et ces bicots, c’est d’la …

Lucien s’agite sur sa chaise tout au long de cette scène
Loulou

Eh, eh, les gars, on se calme. C’est la fatigue qui nous met sur les nerfs. Bon, si ça va, avec la préfecture, on peut dormir tranquille. Nous, on est que des instruments. On est pas responsable.

Marcel

Moi, ça m’pose pas d’problème : j’ai bien du m’en taper une dizaine! Et j’te compte pas cette nuit à la préfecture! On a joué à leur fouttre les j’tons: on leur demandait d’se foutre à poil, et puis y’en a d’autre qui s’pointaient et qui leur gueulaient d’sus en leur demandant pourquoi qu’i’z’étaient à poil! Ca a fini par être la panique, la d’dans. Vers quatre heures, ils étaient murs, on s’est bien marré. Mais fallait s’défendre, c’est qu’i dev’naient violents …

silence
il regarde ses collègues
cherche leur approbation
ils regardent par terre
figés
Lucien a eu un hocquet
a mis sa main devant sa bouche
Khadidja continue de fredonner
calmement
Noureddine
à Khadidja

Il est seul et il a mal

Khadidja
calmement

Notre peuple conquiert sa liberté, mais à quel prix … regarde ce visage …

elle le carresse
Marcel

Dis, Edouard, tu t’ rappelles quand on a achevé cet espèce d’intellectuel dans son costume gris avec ses lunettes rondes, et qu’on chantait tous en choeur « des pommes, des poires, et des scoubidous bidou » en l’lattant à coup d’pompes, même que t’était pas l’dernier, hein, à reprendre « scoubibou bidou » dans les roustons … t’es fort au Hit Parade, toi!

Edouard se cache le visage

T’as pas à t’en faire, allez, on les leur coupe quand i sont p’tits, comme les juifs …

il a dit cela en faisant une grimace
et en se penchant sur Edouard
d’un ton de confidence
Edouard
il crie, le visage caché

Ta gueule! Tu vas t’ taire ….

Marcel
qui fait l’étonné, presque « sympa »

Allez, on forme une chouette équipe, tous les quatres, non ?

Loulou
désigne Lucien du menton

Et … et lui ?

silence
Marcel
fait une grimace

Tu me parle plus de lui, Ok ?

tous baissent la tête sauf Marcel

Je vais le faire muter en province …

Lucien se calme
toujours la main sur la bouche

… et s’il est pas content, j’connais du monde qui peut lui régler son compte, à c’communiste!

Edouard
étonné, lève la tête

‘l’est pas communiste, il est catholique!

Marcel
très ferme

C’est pareil!

Loulou relance la partie de carte
les autres jouent
sans conviction
Marcel s’assied
Khadidja
doucement

Calme-toi, calme-toi, tu n’es pas le premier, tu n’es pas le dernier, tu es un sujet de l’Histoire et aujourd’hui te voilà éprouvé … Mais tu es un Homme car tu respectes la dignité de tes semblables. Tu pourras toujours regarder tes enfants en face, et quand tu diras que tu l’aimes à celle que tu aimes, nous serons à tes côtés pour qu’elle ai confiance en toi et qu’elle te croit …

Nourredine
il se lève

Au revoir, Lucien

Khadidja
elle se lève

Au revoir, Lucien, et sois heureux. Ne nous oublie pas, témoigne

Lucien sursaute et frissonne, la main toujours sur la bouche
Khadidja et Noureddine s’éloignent
les silence revient
la partie continue
Scène 4
Marcel, Robert, Edouard, Loulou, Lucien
Marcel

Bon! Tout est réglé! Il y a des questions ?

Edouard

Non, c’est toi le chef!

Robert

C’est toi le chef!

Loulou

C’est toi le chef!

Marcel

C’est moi le chef, et les ordres, c’est les ordres. Pour moi aussi. Et nous avons obéit. Donc, nous ne sommes coupables de rien. C’est compris ?

la chanson Evening in Paris des Double Six revient
douce

Il ne s’est rien passé, d’accord ?

Edouard
se lève

Il ne s’est rien passé!

Robert

se lève

Il ne s’est rien passé!

Loulou

se lève

Il ne s’est rien passé!

Marcel
va au fond de la scène ramène trois nouveaux costumes propres

Tenez!

les trois policiers se changent sur scène
une fois le changement fait
Marcel tend la main

Loulou, ta main!

Loulou donne sa main

Edouard, ta main

Edouard donne sa main

Robert!

Robert donne sa main
ils s’observent
Lucien les regarde et fait de très grands yeux
recommence à s’agiter

Il ne s’est rien passé!

Ensembles
sans Lucien

Il ne s’est rien passé!

Scène 5
les mêmes
Le silence se romp par leurs bruits de pas désordonnés. Ils blaguent, rient. Ils vont se diriger vers la porte comme si rien ne s’était passé. La musique va bientôt s’éteindre. Ils sortent. Lucien recommence à s’agiter sur sa chaise. On entend gémir Lucien mais on ne le comprend pas. Une ou deux secondes après qu’ils soient partis, Lucien se lève d’où il est, s’agite ici, là, très rapidement vers la droite, vers la gauche, ou devant, derrière, sur le côté, en courant puis soudain se fixe et regarde la salle en faisant de grands yeux. Il a toujours la main sur sa bouche. Soudain, il traverse la scène et court derrière le rideau vers la gauche.
Il vomit.
La lumière s’éteint.
Rideau