Un article pour Minorités

Comme toujours, le métro, ce havre de paix propice à l’écriture.
Une longue absence sur ce blog, coincé que j’étais entre l’école, mes trajets, et le projet un peu fou de mettre la colonisation et le foulard dans une même boîte. J’y ai mis le temps, et cela donne un texte que Didier Lestrade a non seulement bien accepté de publier dans Minorités, mais qu’il m’a un peu poussé à terminer. C’est que la tâche était lourde, à la relecture je m’aperçois que l’expert y trouvera bien des approximations, mais il faut avouer aussi que l’exercice n’était pas évident. Il marque également pour moi une clarification. Je me rends compte enfin de ce qui m’a fait choisir la Deuxième Gauche depuis toujours.
Je ne suis pas républicain. Bien sûr, cette forme de gouvernement par le peuple est un progrès considérable à certains égards. Non pas que la monarchie se soit apparentée à une dictature. Par beaucoup d’aspects, la fin de l’ancien régime offre déjà ces traits de liberté que nous aimons tant, grâce, notamment, à la révolution du Privilège Tacite, cet avant-goût de la liberté de la presse, qui permit aux philosophes d’écrire de plus en plus aisément d’écrire ce qu’ils désiraient, et au peuple, d’avoir accès à des gazettes de plus en plus nombreuses et critiques. L’Esprit n’ donc pas attendu la révolution pour s’éveiller, et j’incline plutôt pour l’hypothèse inverse : c’est l’éveil de l’Esprit qui a conduit à rendre possible ce changement radical que fut l’abolition de la monarchie. Et il est vrai que la monarchie, maintenue ou restaurée, dans les mêmes termes que ceux par lesquels elle se maintenait depuis des siècles l’auraient transformée en dictature. Il y avait quelque chose de magique dans le contrat social des Capétiens, mêlant religion, sacré, et temporel. La magie ayant disparu, la monarchie ne pouvait survivre qu’au prix d’une changement profond, et probablement, d’une phase autoritaire destinée à maintenir unis ces pièces éparpillées qui se réunissaient dans le corps du roi et qu’on appelait Royaume de France. Les nationalistes m’amusent toujours un peu quand ils voient la France comme une entité de toute éternité ; comme c’est faux. C’est le roi, qui unifiait ces bouts de terres, ces villes et ces métiers, ces magistratures et ces églises, le jour du sacre, en offrant son corps au Royaume. Marc Bloch a raconté cela à merveille, et Jacques Rivette le reconstitue très bien dans le film Jeanne d’Arc. Le prince entre dans la Cathédrale et il se déshabille, il quitte ses habits d’hommes. Il obéit, il est visible par les différents corps du pays, les Échevins, les Nobles, les Magistrats, les Prêtres. Il n’est rien. La dernière des merdes, fragile. Il embrasse la croix, en signe de soumission, il baise la bague de l’Evêque en charge du couronnement. Et puis il est béni, il est oint, il reçoit les insignes des différents Ordres, des différents corps, l’épée Franque, la Main de Justice, la Croix de Saint Louis… Il reçoit la pelure d’Hermine brodée de fleurs de lys, le grand livre est ouvert, il appose son nom. Une dernière fois on demande si quelqu’un s’oppose au Sacre, et alors l’Evêque s’incline devant son Roi, et les autres avec, puis les ordres. La cérémonie a unifié ce qui était éclaté. La monarchie était corporatiste et fédéraliste, malgré l’extrême centralisation à laquelle elle était parvenue, centralisation de plus en plus contestée au nom de ses principes fédéralistes. Quand l’aura de magie a disparu, il ne restait plus qu’un homme dont les sujets se demandaient ce qu’il avait de si exceptionnel. L’idée républicaine est en germe dans les journées de juin 1789 où la foule et les États, sensés être réunis en la personne du roi, décident d’agir de façon autonome.
Mais ce qui est intéressant dans cette chronologie de la fin des années 1789 / 1791, c’est que si la désacralisation du pouvoir royal entraîne insensiblement un glissement vers la république, l’idéal, lui, se fait de plus en plus démocratique, et cela, dès le débat sur le Véto royal, qui va diviser l’assemblée en deux camps, la gauche et la droite. Ce qui guide l’opinion à cette époque est la liberté, comme l’écrit Tocqueville, le peuple étant persuadé que s’il a son mot à dire, alors, une meilleure répartition des impôts et une justice impartiale l’aideront à avoir de quoi manger et faire la chasse aux accapareurs. Il s’agit de la phase libérale de la révolution, où l’idéal est avant tout démocratique : on veut avoir son mot à dire, avoir une part du pouvoir. Et puis progressivement les nouvelles élites en place mettent en place une république qui est organisation, principe et idéal en soi. Quand la démocratie est l’exercice du pouvoir par le peuple, un peuple supposé capable de prendre des décisions raisonnées s’il peut délibérer, la république obéit à une logique d’un intérêt supérieur, d’un idéal qui dépasse le peuple et permet de gouverner en son nom et pour son bien. Très vite, la république a pris le pas sur la démocratie car, et là encore je fais appel à Tocqueville, il s’agissait de défendre la propriété. Après tout, cette révolution politique a permis à ceux que l’on appelait aux grands fermiers, notaires et magistrats de province devenus grands propriétaires, de prendre des places ; il convenait donc, et ce fut une obsession de 1792 à 1799, de stabiliser ce qui apparaissait un désordre de plus en plus grand. C’est cet esprit républicain, ces principes supposés supérieurs, qui ont conduit ces mêmes élites à suivre Bonaparte / Napoléon. La liberté, la démocratie n’étaient plus, mais la propriété était garantie (c’est un des trucs les mieux sentis par Toqueville, dans L’Ancien régime et la révolution). Il y a toujours eu une très grande ambiguïté dans le rapport qu’entretient notre république avec Napoléon, ce dictateur militaire sans culture, tyrannique, misogyne et dominateur, putschiste, populiste, orchestrateur de l’embourgeoisement des institutions.
Napoléon n’a jamais été qu’une sous-merde ambitieuse entourée de plus ambitieux que lui. J’ai toujours détesté Napoléon, et cela depuis l’enfance. La république porte en elle cette saleté des origines, ce pillard de l’Italie, ce vandale de l’Égypte, ce commandeur d’une légion de braillards qui clamaient haut et fort la liberté en violant les femmes de chaque pays qu’ils envahissaient, installant après leur passage une élite de boutiquiers qui leur paierait leur butin en pressurant le peuple vaincu. Un salopard qui a vendu les républicains d’Italie.
Les choses sont à cet égard beaucoup plus claires avec la démocratie, le parent pauvre de notre culture politique. J’aimerais qu’on m’explique ainsi quels sont ces principes supérieurs appelés principes républicains et dont on ne trouve aucune trace dans les textes. J’aimerais qu’on me dise qui les a décidés, délibérés, votés. Démocrate, je ne reconnais que la constitution, la jurisprudence et la loi. Comme 63 millions de mes concitoyens, je subis le reste, ces règlements pas très clairs invoqués régulièrement par un état qui fait appliquer une loi qu’il ne s’applique parfois pas (les règlements administratifs ont force de loi dans les conflits qui opposent les citoyens à l’administration), et décidées dans le secret sans délibération contradictoire.
Je suis démocrate. Quand la république veut mettre la police en force dans les quartiers difficiles où habitent les pauvres, majoritairement étrangers mais pas forcément, la démocratie donne le droit de vote et installe la délibération et les médiations, en appelle à la prise de pouvoir effectif sur le quartier. C’est généralement beaucoup plus efficace, certainement beaucoup plus que ce mélange de discours apitoyé, de répression, de caricature médiatique et de dépossession du quotidien. Pour le reste, il y a la loi et la justice, en qui la démocratie, en lui donnant sa pleine indépendance et de réels moyens d’action, place toute sa confiance. Les inégalités, le manque d’instruction ne sont pas compatibles avec la démocratie.
Avoir écrit sur la colonisation, l’Algérie, m’a permis, pour la première fois, d’exprimer mes critiques à l’égard de cette culture dominante de la république, et de me retrouver en phase avec mes idéaux de jeunesse, ma préférence pour Rocard, le PSU, l’autogestion, ainsi qu’avec le plaisir éprouvé à lire les auteurs du XVIIIe siècle, et notamment Montesquieu. Et aussi d’écrire en espérant contribuer modestement à la critique de la nouvelle extrême-droite dont j’ai pu mesurer, en surfant sur le net, à quel point elle est présente, active, et son travail de fusion gauche / droite est bien avancé. Celle d’Alain Soral, par exemple, défendant la préférence nationale et s’opposant aux sans-papiers au nom des travailleurs, mixant les théories du complot (réchauffement climatique, 11 septembre, etc), les principes républicains, la laïcité, la métaphore antijuive de facture stalinienne caché derrière l’antosionisme, la Palestine… Visiblement, l’extrême-droite brasse dans tous les sens et je plains celui ou celle qui aura à faire la synthèse. Une synthèse néo-bonapartiste se mariant bien avec le stalinien qu’il est toujours. J’ai également découvert les amis Musulmans d’Alain Soral, des Français sans racine, qui « ne s’habillent pas comme des racailles », musulmans et pro-Palestiniens parce qu’« ils doivent être pro-Palestinien », ce choix politique tenant lieu de seule racine avec leur islam desséché et appris par coeur.
Une réelle synthèse bonapartiste.
J’ai également regardé Dieudonné. C’est violent.
Pour les deux, l’art de la manipulation est très intéressant. Dieudonné ainsi signe ses clips sur internet de «lavoixdescites.com», ou un truc dans le genre, accréditant sa légitimité à parler au nom d’un groupe, et ça marche puisque Dieudonné est présenté comme le porte-parole des quartiers à forte population étrangère,et finit par pénétrer l’esprit des plus jeunes qui ne savent pas ce qui nous lie aux Juifs, nos frères, et notre histoire commune en Afrique du Nord. L’extrême-droite a parfaitement bien compris la critique des médias opérée par Chomsky ou Debors. Ce qui compte n’est pas ce que vous dites, mais la façon dont vous le dites.
Dieudonné m’a au passage fait penser à un comique troupier nationaliste. Je pense que l’on devrait passer ses vidéos au noir et blanc en poussant un peu le contraste et en salissant un peu le son. Il sait parfaitement ce qu’il fait. Les réflexions sur Djamel Debouse et Malek Boutih complètent la manipulation.
Je constate que ces deux Français, l’un riche riche héritier d’une famille bourgeoise, l’autre pur produit franchouillard, aiment particulièrement viser des « arabes » et les « sionistes ».
Enfin, bon. La publication suit son cours sur Minorités et je vous invite à y jeter un coût d’oeil. À Tôkyô, me manquent mes amis et ma mère. Mais depuis des années, je constate le vide que mon père à laisser après sa disparition, car j’aurais eu tellement de choses encore à lui poser, des questions auxquelles je dois désormais trouver seul les réponses sans son aide, sur des sujets dont il avait l’expérience et un savoir que les livres n’apporteront jamais.
Bien, je conclus ce billet, j’en ai un autre à publier, plus quotidien. Mais je suis extrêmement heureux d’avoir été publié par Didier Lestrade, qui est quelqu’un que je respecte vraiment beaucoup, pour Minorités, une revue sur le net qui creuse son sillon tranquillement en abordant ces sujets qui fâchent qui sont étouffés partout ailleurs, en étouffant la France et son avenir avec.
Bonne lecture. De Tôkyô,
Madjid

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