Trente glorieuses (nouvelle)

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Il m’arrive souvent de penser à ma vie si j’étais né à une autre époque, le bonheur ou le malheur que c’eût été. Comme naître français à l’aube des « Trentes Glorieuses », disons, en 1948.

Enfant, j’aurais été dans une école non-mixte où l’on portait des blouses, cet objet fétiche des nouveaux réactionnaires. J’aurais grandi dans ce monde fait de croissance, de plein emploi et de bonheur keynésien. La guerre en Algérie ne m’aurait pas touché, aurait juste été une sorte de fond sonore durant mon enfance. Les rationnements auraient été le soucis principal de ma mère durant ma petite enfance, mais pour moi, les bonbons de toutes les couleurs, les sodas oranges et jaunes, la grenadine bien fraîche et bien rouge et les glaces au chocolat auraient accompagné ma croissance, une croissance marquée par des moments clefs, la première machine à laver, le premier frigo, la nouvelle voiture de papa, le déménagement dans un F3 tout neuf à Montreuil, la télévision en merisier et le meuble platine-radio en acajou, tous ces objets du bonheur quotidien dans une société résolument tournée vers l’avenir, et dont l’Eldorado publicitaire avait décidé une bonne fois pour toute que j’en serai le centre.

J’aurais eu des grands frères et des grandes sœurs dont l’une aurait bravé l’interdit paternel et serait allé au grand rassemblement des « copains », place de la Nation, et qui aurait ainsi, certainement bien involontairement, participé à la plus importante émeute de l’après-guerre, marquant mon imagination d’adolescent de 15 ans, en 1963…

Vers 1ère partie sur la barre de menu en tête

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J’aurais passé mon bac en 1965, avec de bonnes notes et une mention, ceci m’ouvrant le droit à une bourse de l’enseignement supérieur. Mon père, facteur et communiste, m’aurait poussé à poursuivre. Je serai donc entré en Propédeutique à Louis Le Grand à la rentrée 1965. Mais finalement, l’année suivante je serais parvenu à trouver un travail à Londres et j’aurais réussi à convaincre mes parents que je devrais y aller pour être bilingue.

En réalité, sitôt commencée ma préparation, j’aurais rencontré une bande d’allumés traînant sur les Champs ou à Saint-Germain le week-end, et qui m’auraient entraîné dans leur virées au Bus Palladium ou dans quelque soirée privée. J’aurais eu une copine qui se serait appelée Sylvie ou Monique, à moins que ce ne fut Nicole, une fille un peu stupide et très bourgeoise mais bien coiffée même après avoir dansé le jerk jusqu’à plus d’heure. C’est dans l’une de ces virées que j’aurais rencontré une petite bande un peu décalée, des normaliens si je ne me trompe pas, qui m’auraient initié à l’une de mes premières discussions politique.

Ils m’auraient parlé de la guerre au Vietnam, et d’un professeur différent des autres, Louis Althusser,  mais aussi d’un autre, Jacques Derrida. Je serais allé les écouter rue d’Ulm, et même si je n’aurais rien compris, je m’y serais m’intéressé et aurais pris mes distances avec Sylvie/ Monique/ Nicole et toute ma petite bande de copains minets du Drugstore. Je me serais mis à écouter Bob Dylan, Joan Baez et Leonard Cohen. J’aurais troqué ma tenue impeccable pour une allure plus simple, un pull noir, un pantalon droit et noir. J’aurais arrêté de soigner mes cheveux, et parfois, je ne me serais pas rasé pendant plusieurs jours. Mes parents m’auraient grondé, mais j’aurais eu de bonnes notes, et puis ils m’auraient vu dévorer Sartres, Marx, Derrida, Kerouac, Burroughs, tous ces trucs qui définissaient l’époque. Je pense que c’est ainsi que me serait venue l’idée de partir à Londres. Tous mes amis m’auraient parlé de Londres comme de la ville où on pouvait être jeune librement: la France m’aurait fait l’effet d’un pays assorti à nos postes de télévision : lourds, imposants, et en noir et blanc.

Je m’y serais trouvé une école et un job, cela aurait rassuré mes parents. Je serais parti en octobre, par Ferry, de Calais. Très vite, j’aurais fait connaissance de Nicole, Annie, ou Lyndsay. À ce sujet, malgré l’abondance de mes flirts, je me serais très vite retrouvé affublé d’une réputation de beau parleur. En fait, je n’aurais jamais couché, ni même à Paris, ni même à Londres. Côté mode de vie, je me serais en revanche rapproché d’une petite bande passant son temps dans des clubs de la South Bank, des coins où personne n’allait, loin de Carnaby Street et de sa faune de touristes. J’aurais mangé mon premier cachet de LSD peu de temps avant Noël. 1967 aurait été l’année de tous mes délices. J’aurais enfin couché, mais avec un type rencontré dans les toilettes de la gare de Charring-Cross. À partir de là, je n’aurais plus arrêté, et ma vie se serait passée entre clubs psychédéliques et baises dans les parcs, à Hyde Park, notamment, vers la grande entrée au sud, et dans les gares. Les types auraient craqué sur mon accent français et ma coupe de cheveux, désormais mi-longue, au cou.

Les bonnes choses auraient pourtant eu une fin, et en septembre 1967, je serais revenu en France, bien décidé à étudier. Ma mère m’aurait fait une scène à cause de mes chemises à fleurs et de mes cheveux, mais, Élucubrations d’Antoine aidant, elle aurait compris que c’était dans l’air du temps. Ma vie sexuelle aurait elle pris un sacré coup, et les vespasiennes ne m’auraient jamais procuré le sentiment de bonheur éprouvé dans la capitale britannique. Je serais devenu un habitué de la drague aux Tuileries, sur les quais de Seine, mais aussi des toilettes de la gare Saint-Lazare, des Buttes-Chaumont. À cette époque, tous ces lieux étaient ouverts nuit et jour, je me serais finalement adapté. Comme j’aurais quitté la France une année entière, il m’aurait été impossible de rentrer à la Sorbonne et c’est à Nanterre que j’aurais trouvé une place. On aurait aussi opté pour le dortoir car il n’y avait pas encore le RER et la fac était loin de la ville, après les bidonvilles, dans une sorte de champ boueux par temps de pluie. J’aurais emménagé plein de bonnes résolutions, à mi-octobre, dans ces logements universitaires non mixtes.

Très rapidement pourtant, je me serais retrouvé dans un groupe bien décidé à rompre leur isolement et à rencontrer des filles. Au milieu de cette vingtaine de types, j’en aurais repéré un, on l’appellera Pierre, qui n’aurait pas eu le même comportement que les autres et qui aurait juste eu envie de participer à la grosse déconnade, faire le mur, tromper les gardiens et courir sous la pluie dans la gadoue. Pierre et moi aurions couché ensemble dans un dortoir de fille pendant que nos autres copains auraient fait la même chose avec des filles. Tous ensembles, on aurait formé un groupe solide, pas complexé. On aurait tous eu la même allure, pull gris/noir et pantalon jupe gris/noir, les garçons cheveux cachant les oreilles, vite coiffés, et les filles aux épaules, vite coiffées, pas maquillées. On aurait fait des soirées inoubliables, lisant Desnos, Ubu, Vian et Ionesco, Sartres et Rimbeau, et tout ce qui nous serait passé sous la main.

Un jour, une fille, appelons-la Yvette, aurait rencontré un type à la fac qui lui aurait fait découvrir Guy Debors, le situationnisme, et ça m’aurait branché parce qu’enfin la France m’aurait appris quelque chose. On se serait fait chasser deux fois par des gardiens, et une autre fois par la police, et puis enfin, c’aurait été les CRS, et on aurait constitué un groupe d’action mixte, fille et garçon, pour revendiquer la mixité, et quand les dortoirs furent évacués, on aurait rejoint la bande qui devait se réunir le 22 mars. Moi, j’aurais commencé à sécher la fac avec Pierre, et on aurait commencé à traîner dans le quartier latin.

Après la fermeture de Nanterre, on aurait élu domicile à la Sorbonne où Pierre et moi, escortés de mon groupe, on aurait passé notre temps à jouer à cache-cache avec les militants de l’UNEF qui ne nous auraient pas aimé. Et puis, début mai, quand il y eu les premières arrestations arbitraires qui ont mené aux évènements, c’est Pierre et moi qui aurions les premiers scandé CRS=SS. Lui, je pense qu’il aurait même été jusqu’à baisser sa culotte et montrer ses fesses.

On aurait trouvé refuge au théatre de l’Odéon où les comédiens venaient de se mettre en grève, et là, on aurait trouvé notre havre de paix et notre nid d’amour, entre deux assemblées générales et deux nuits d’émeutes.

Pierre aurait été fou de moi, et moi j’aurais été fou de lui. On aurait refait le monde au milieu de ce tumulte excitant.

–  Dis, tu crois qu’on aura un jour le droit de se marier ?

– Le mariage est une institution bourgeoise, disait une voix venue de derrière nous, alors que nous étions avachis sur des banquettes, au balcons.

– Parle pour toi, nous, on y a pas droit !

– Et qu’est ce que vous ferez si vous vous mariez ?

– On divorcera !

Tout le monde aurait explosé de rire !

– Tu veux des gosses, m’aurait dit Pierre alors qu’il aurait sorti mon sexe de mon pantalon de serge noire.

– Je sais pas, j’y ai jamais pensé…

– Bah, faut que tu te dépêches, parce que quand on aura fait la révolution, on aura le droit d’avoir des enfants !

– Comment on fera ? aurait-je répondu.

– Bah on vous en fera un ou deux, aurait répondu une amie, appelons la Yvette. Moi, j’aimerais bien savoir ce que ça fait, une grossesse, mais me taper le gosse après, non merci. Bref, je pourrais vous en refiler un.

Pierre m’aurait regardé avec des yeux brillants.

– Il paraît qu’en Angleterre, l’avortement est libre et gratuit, aurait repris Yvette.

– C’est pas suffisant, il faut la pilule, l’avortement et il faut abolir le patriarcat.

On aurait été les mauvaises fréquentations, les « camarades » ne nous auraient pas aimé car eux, ils ne couchaient pas, ils planifiaient la révolution. Mais c’est nous, la nuit, qui aurions, avec tous nous semblables, mis le feu aux voitures, écrit les slogans, et accompagné Dominique Grange. On l’aurait trouvé ringarde, avec ses chansons qui ignoraient Dylan, mais on aurait trouvé que personne mieux qu’elle ne savait dire ce qui se passait.

Un soir, on se serait enfermés dans une des loges, on aurait bien pu être dix, ou vingt. Pierre n’aurait pas aimé se mélanger aux hétéros qui se paluchaient, on se serait arrangés un coin derrière les montagnes de manteaux et de livres mélangés, on aurait entendu un vieux bonhomme avec une voix sèche, bavardant avec une vieille à la voix tout aussi sèche et à la sonorité métallique. Ce serait l’homme qui aurait ouvert la porte et aurait aperçu, dans la pénombre, des formes mouvantes qu’il aurait toutefois eu du mal à distinguer vu sa cécité, mais peut-être aurait-ce été les gémissement sourds ou l’odeur de nos corps, il aurait dit sur un ton amusé, en fermant la porte et en s’éloignant,

– Je vois que les jeunes sont de nos jours beaucoup plus spontanés que du nôtre, mon cher Castor !

– Il y a décidément quelque chose de neuf, d’inédit, il faut absolument retranscrire tout cela cet été et aussi…

Une voix aurait finalement rompu le silence qui se serait installé après que la porte se fut fermée,

– Vous croyez que c’est eux ?

– Oui, lui, je l’ai suffisamment entendu pour le reconnaître entre mille…

– Quel type…

– Elle a vraiment une voix de casserole…

On aurait explosé de rire. Très vite Pierre et moi, on aurait recommencé à s’embrasser.

La même nuit, vers deux heures, on serait sortis. On aurait croisé Michel Récanati, ne comprenant pas grand chose à ce qui se passait autours de lui. Il nous aurait demandé par où ça se passait, mais nous, trop pressé, on lui aurait dit,

– On sait pas, par ici…

– …ou par là, au feeling, mec, au feeling…

Bien sûr, on aurait pas su qui était Récanati, ni que les types de sa génération cherchaient à comprendre ce qui se passait, puisqu’ils n’avaient rien vu venir. Eux, ils avaient du se bagarrer contre l’état au temps de la guerre en Algérie, ils avaient fait une brèche dans la citadelle, imprenable à l’époque, du Parti Communiste, mais ils en étaient pétris. Ils attendaient la révolution, les comme nous, on la faisait. On aurait été fichtrement plus jeunes, plus neufs.

Ce soir là, on aurait été coincés par une sorte de barrage, et Pierre aurait été arrêté avec deux autres. Pierre, ce soir là, je l’aurais trouvé encore plus beau que jamais. Il aurait été petit, chatain, avec un nez un peu épaté, les yeux bleus. Un peu boxeur. Il aurait été très tendre, caressant, mais jamais collant et très indépendant. Il aurait été très intelligent et plus cultivé que moi aussi. Il m’aurait donné envie d’être fort et de la faire, la révolution. Il aurait aussi eu des yeux bouillants d’amour.

Ses derniers mots aurait été,

– Cours, putain, casse-toi…

Et j’aurais couru, ignorant que ce serait la dernière fois que nous nous verrions.

Vers la 2ème partie sur la barre de menu en tête

La_beauté_est_dans_le_rueEt j’aurais couru, ignorant que ce serait la dernière fois que nous nous verrions.

La nuit, me réfugiant de portes cochères en cours, en empruntant les catacombes, la putain de nuit me serait apparue de plus en plus vide. Alors, avec les autres, j’aurais hurlé ma rage et retourné encore plus de ces putains de bagnoles. Dans des moments plus calmes, comme au petit matin, la putain de rue m’aurait semblé déserte et privée de toute cette chiasse de vie, avec ses cadavres à quatre roues encore fumants, ses vitrines déchirées, la terre à vif, explosée de ses pavés. J’aurais eu une rage inconsolable, de la haine et des espoirs sans limites aussi, rivés sur la révolution en cours, la raison accrochée au retour de Pierre.

Yvette m’aurait invité aux Beaux Arts, car je n’aurais plus voulu revoir l’Odéon. Là, nous aurions confectionné des affiches pour appeler le prolétariat à ne pas écouter le parti communistes et toute la politicaille. Les types auraient été des sortes de babas, et un maoïste aurait objecté que les masses prolétariennes ne comprendraient pas mes affiches, que j’étais un mec louche. Un autre, qui disait être un trotskyste, aurait même certainement affirmé que de toute façon, après la révolution, l’homosexualité et tous les vices bourgeois disparaîtraient. Celui-ci se serait fait virer de l’école à coup de « fasciste ! ». On aurait joué du piano la nuit jusque plus d’heure en picolant et en fumant des joints, et puis comme toujours, nous serions parti roder, l’espoir d’en découdre toujours alerte. À la fin du mois, la nouvelle de la disparition de De Gaulle aurait commencé à circuler, et j’aurais mis le paquet, avec mes camarades, pour que la révolution commence enfin, je serais donc allé à vélo faire des collages d’affiches en banlieue, vers l’îlot Seguin où se dressaient les usines de la régie Renault, en grève, ou vers Aulnay, celles de Citroën. La CGT nous aurait partout accueillis à coup de pierre, mais nous n’aurions pas eu peur car de jeunes ouvriers de province, certains beaux comme des dieux, nous auraient aidés. Ils étaient l’espoir, on aurait beaucoup compté sur eux. Je me serais fait deux amis parmi eux, je veux dire, nous aurions couché ensemble, parce que l’homosexualité n’est pas un vice de bourgeois. On se serait revus quand ils seraient venus manifester à Paris, et on aurait couché ensembles, tous les trois, dans les sous-sols d’un hôtel particulier du VIIe arrondissement vidé de ses habitants..

C’est au matin qu’on aurait entendu la déclaration de Mitterrand, réduisant  une grève de 10 millions de travailleurs à une simple question d’élections, elle nous aurait écoeurés. Et puis De Gaulle est revenu, et la CGT a négocié, avant de forcer à reprendre le travail, réduisant une grève de 10 millions de travailleurs à une simple question de salaires, elle nous aurait écoeurés. Je serais allé à Charlety, moi aussi, et j’aurais vu passer près de moi un petit bonhomme âgé, entouré de photographes et escorté d’un autre petit bonhomme, plus jeune et à l’allure de technocrate. Tous les regards se tournaient vers le plus âgé, et moi aussi, j’aurais eu le souffle coupé qu’il soit venu là, répondre à la terrible question à laquelle le vieillard et la vielle femme à voix de casserole de l’Odéon avaient déjà tenté de répondre, « que faire ? ». Pierre Mendès-France

Plus de dix millions de grévistes ne purent rien changer à la course du temps, c’était fini.

Je serais rentré à Montreuil chez mes parents le jour de la grande mascarade gaulliste du 31 mai. Mon père m’aurait regardé rentrer dans le salon-salle à manger, m’aurait dévisagé, il se serait levé, serait allé chercher un verre dans la cuisine, m’aurait servi un pastis, sans rien dire, m’aurait tendu le verre, puis il m’aurait mis la main sur l’épaule, et il m’aurait dit,

–  Chapeau !

–  …

–  Vous êtes des hommes, chapeau !

–  …

–  J’ai été suspendu du Parti !

–  Pourquoi, aurais-je enfin fini par dire.

– J’ai voté pour la grève illimitée, le syndicat négocie la reprise du travail, ces fumiers !

– Ah…

– T’as l’air crevé, assied-toi. Tu sais…

J’aurai remonté mes yeux sur son visage vieilli, les traits tirés, il n’aurait visiblement pas beaucoup dormi.

– … Je suis fier de toi, je suis fier de vous, on lui a fait bouffer ses médailles, au général, et les bourgeois ont eu la frousse de leur vie !

La télévision avait une très curieuse allure. C’était le journal, on voyait les images du défilé, mais l’image ondulait, sautait. EDF était en grève et la tension était très faible.

– Regarde pas la TV, c’est que du mensonge !

– Pourquoi elle est allumée, alors ?

– C’est ta mère…Elle s’est fait beaucoup de soucis pour toi.

Je ne serais pas resté très longtemps, je serais vite reparti errer. En juin, je suis certains que j’aurais passé mon temps à traîner, draguer des mecs dans des endroits glauques, en cachette, et que je n’aurais parlé à personne.

En juillet, j’aurais fait un sac, mis des affaires dedans, et je serais parti. J’aurais croisé Yvette qui m’aurait donné des nouvelles de Pierre, que, comme il était encore mineur, ses parents auraient placé dans une sorte de pension semi-militaire, parce qu’ils auraient trouvé une revue américaine de culture physique très « évidente ». Je serais parti en Italie où, à Rome, j’aurais croisé la vieille dame à la voix de casserole plongée dans un livre quelquonque. Je me serais approché d’elle et j’aurais osé lui parler.

– Bonjour !

– Bonjour, jeune homme…

Elle m’aurait dévisagé, m’aurait souri, puis elle m’aurait invité à m’asseoir.

– Vous avez tous la même allure, cette année, c’est comme si vous étiez tous en deuil… L’année dernière, sur cette place, la foule était jeune, vivante, colorée. Cette année, on dirait que quelque chose s’est éteint.

Je me serais tu, buvant les paroles de cette femme, de ce monstre d’intelligence.

– Vous êtes en vacances ?

– Oui, j’ai pris mes affaires et j’ai fait du stop… J’ai une question à vous poser.

– Allez-y…

– Vous affirmez que les femmes doivent se penser en tant qu’actrices de leur propre destin, cesser de se définir par rapport aux hommes comme l’« autre » de l’homme, refuser de laisser les hommes les définir et donc se définir elles-même, c’est ça…

– Oui, c’est un peu vite résumé. Je pense que les femmes doivent se penser en tant que groupe social pour agir et s’émanciper, et non en tant de « femme » objet défini par les hommes. Elles doivent se penser comme égal, et donc cesser de se penser comme « femme ».

– Que pensez-vous des homosexuels ?

Elle sursauta un peu, visiblement surprise, sourit comme à un personnage imaginaire et se décontracta, rajusta son foulard sur ses cheveux et alluma une cigarette, puis elle me regarda.

– Je suppose que c’est la même chose… Êtes-vous pédéraste?

– Oui !

– Alors je pense que vous avez beaucoup de travail, car vous devez penser les principes de votre liberté. Êtes-vous communiste, enfin, croyez-vous à la nécessité de la révolution prolétarienne ?

– Je ne sais pas trop…

– Il vous faut également réfléchir à cela. Les femmes et les homosexuels, en tant que femmes, en tant que pédérastes, ne peuvent pas grand chose. Il vous faut penser et bâtir votre autonomie dans la complémentarités des combats du prolétariat. Les femmes sont aussi des travailleuses, écartées comme les hommes du pouvoir confisqué par les capitalistes qui en plus profitent de leur infériorité politique pour les exploiter économiquement. Et il est donc de l’intérêt des travailleurs hommes que les femmes parviennent à l’égalité, pour casser la concurrence du prolétariat féminin sur les salaires. C’est cela, la jonction avec la lutte du prolétariat. Mais c’est une jonction. Les femmes doivent également apprendre à définir leur liberté par et pour elles-mêmes. On peut donc dire également que les pédérastes sont aussi des prolétaires. Vous ne devez pas avoir peur de vous affirmer pour que les ouvriers cessent d’avoir peur de vous mais vous regardent comme des camarades. Dans certains foyers autours de Paris, des travailleurs Algériens et Marocains sont en train de s’organiser aussi. L’avenir des luttes, c’est notre capacité à organiser nos revendications en les plaçant dans la perspective de la libération du prolétariat, car la grande majorité des femmes, la grande majorité des pédérastes et tous les immigrés sont des prolétaires, et nous entendons abolir les classes commes toutes les formes d’asservissement pour construire notre propre liberté.

Elle aurait continué comme ça, m’interrogeant, riant sur mon récit de la soirée à l’Odéon. J’aurais deviné derrière la femme d’un certain âge la femme coquette qu’elle avait du être. Et puis j’aurais posé une question.

– Et le mariage… J’aurais repensé à Pierre, dont l’absence se serait alors cruellement fait sentir.

– Le mariage est un carcan, il est marque la propriété de l’homme et de sa famille.

– Oui, mais, on en est privés…

– C’est à vous de définir ce dont vous avez besoin. Si c’est ça que vous souhaitez, vous pouvez toujours. Après tout, il n’y a aucune raison de vous exclure de cette institution de la bourgeoisie et de l’église. Mais gardez bien en tête que ce n’est pas cela qui compte, ce qui compte, c’est la liberté, et la première liberté, c’est avoir à manger et avoir le pouvoir sur sa propre vie.

La conversation se serait poursuivi. Elle m’aurait offert des glaces, affirmant qu’elle fréquentait cette glacerie depuis près de 20 ans. Et puis, je l’aurais laissée quand le vieux monsieur accompagné d’une véritable cour serait arrivé. Ses derniers mots auraient été,

– N’attendez rien ni de Jean-Paul, ni de moi, aucun secours, c’est à vous de vous affirmer et de bâtir votre liberté. Mais nous serons toujours avec vous.

Elle se serait levée, je serais parti et j’aurais vu la cour du vieux monsieur regarder dans ma direction.

J’aurais sillonné les campagnes, j’aurais même été pris en stop par une Rolls conduite par le Roi Léo. Un Roi Léo survolté, qui m’aurait tour à tour engueulé, et qui aurait pleuré, et qui m’aurait laissé vers Nice en me lançant par la fenêtre,

– Vous êtes la beauté, les gars, vous êtes la beauté, ne vous rendez pas !

La fin de l’année me serait apparue comme le moment le plus terne de mon existence. Une France figée dans le gaullisme pour toujours, mais désormais livrée à Pompidou et ses amis affairistes. J’aurais squatté ici, et j’aurais squatté là. Et puis, avec ma bande des dortoirs, on se serait retrouvés un beau jour : on aurait prévu d’aller tous ensemble sur l’île de White, pour le plus grand concert Pop de tous les temps. Là-bas, on aurait fumé non-stop, on aurait pris du LSD, on aurait baisé, on se serait promené tout nus pendant trois jours, et on se serait roulés dans la mousse pendant le concert des Pink Floyd. Le concert de Janis Joplin et celui de Jimmy Hendrix nous auraient fait planer. On aurait hurlé notre opposition à la guerre du Vietnam, à poil, dans la mousse. Ça aurait été trois jours de bonheur « total », comme j’aurais appris à le dire en 1967 avec mes potes de Londres. J’aurais d’ailleurs retrouvé Lindsay, les cheveux hyper longs désormais. Elle aussi aurait été nue, et elle aurait fréquenté deux hippies avec qui elle aurait couché à tour de rôle sous leur tente mauve.

Yvette et moi aurions quitté ce paradis et parcouru les campagnes de l’ouest, puis du sud de la France, sous le soleil. Cet été, on aurait bien été des dizaines de milliers, à errer sans but, sinon celui de vivre notre liberté si chèrement conquise. On aurait savouré ce premier été de l’après de Gaulle. En effet, il y avait eu des élections en mai, après sa démission. La fripouille Pompidou avait remplacé le vieux bonhomme en képis. Contrairement à beaucoup d’autres, je serai aller voter.

Je n’aurais pas voté communiste. La SFIO, en fin de fin de course, présentait deux candidats, rien que ça. Gaston Deferre, et le vieux petit monsieur de Charléty. Je n’aurais pas compris pourquoi Mendès s’était laissé entraîner dans cet échouage qui se retrouva distancé par le quadra technocrate accompagnant Mendès. Avec 5%, le PSU mené par Michel Rocard réussissait à incarner un débouché politique, il semblait comme absorber les aspirations de notre génération. Rocard prônait un socialisme reconnaissant aux luttes leur place et leur autonomie, et non ce socialisme programmatique du Parti Communiste ou des socialistes de la SFIO. Le PSU de Michel Rocard, c’était l’autogestion, c’était aussi le soutien à l’Algérie hier, au Vietnam et à la Palestine aujourd’hui et la jeune CFDT, qui était sortie grandie de 68, était l’allié comme naturel de ce socialisme nouveau. Je me serais laissé tenté. J’aurais voté Rocard. Ça, j’en suis sûr à 100%.

À l’automne, j’aurais rejoint un laboratoire de recherche en philosophie, dans la nouvelle université fraîchement créée pour nous domestiquer, Vincenne. J’aurais trainé avec des bandes de Vive La Révolution, les seuls gauchos qui avaient bouffé un acide au moins une fois dans leur vie, et qui prônaient une lutte généralisée sur tous les fronts. J’aurais rencontré Guy Hocquenghem un soir dans une sorte d’AG VLP/ Situ, etc comme on en faisait à l’époque, et on aurait couché ensemble, comme ça se faisait aussi beaucoup à l’époque. On aurait causé de la révolution et de notre place, à nous, les homosexuels, dans tout ça. Il m’aurait suggéré de lire Jean-Louis Bory, que je n’aurais encore jamais lu, mais que j’aurais rencontré la semaine suivante. Bory me serait apparu comme un passeur, de ceux qui appartenaient au passé, mais qui savaient regarder le présent et se changer suffisamment pour transmettre. En 1973, dans l’appartement que j’aurais partagé avec 6 autres types dans le Ve arrondissement, on se serait réunis pour le voir, lui, la vieille de plus de 50 ans, aux Dossiers de l’écran, lire la lettre d’un groupe d’ouvriers homos de chez Renault. J’aurais été sûr que parmi eux figuraient un de ceux avec qui j’avais traîné pendant le mois de mai. Mais ce qui nous aurait le plus vanné, ç’aurait été ce type, Bory, je veux dire, qui d’un seul coup transformait l’homosexualité en un truc banal, normal, quotidien, aux antipodes des bourgeoises pédantesques de Arcadie, ces tantes officielles dont le danseur Jacques Chazot était la caricatures à la télévision. On aurait pas mal bu et fumé, on aurait bien été trois ou quatre à vouloir coucher avec Bory, tellement d’un seul coup on le trouvait beau.

En 1971, le très fraîchement créé Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, créé vers 1971, avait décidé de manifester le premier mai. J’y aurais été, avec Yvette, qui elle aurait rejoint le Mouvement de Libération des Femmes. Il fallut toute la poigne du service d’ordre du MLF pour éviter le lynchage : le hasard avait placé le FHAR placé le cortége devant celui de la CGT, qui n’apprécia pas. J’aurais certainement manqué de me recevoir un coup de manche de pioche sur la figure sans l’intervention d’une féministe casquée et forte en gueule. Les gros bras du syndicat communiste n’auraient pas apprécié que, comme d’autres, je sois venu maquillé et perruqué ! À artir de cette année là, ma sexualité serait devenu un truc central dans ma vie. Politique. Central.

À l’automne 1973, je me serais pris la baffe de ma vie. Le concert du Roi Léo. Tout le monde y était, Léo Ferré était le type à part, et j’y serais allé écouter son groupe pop ZOO, un des meilleurs en France, sans hésiter. Ce que je me serais préparé à entendre aurait été toutefois contrarié par ce qu’il avait à nous dire ce jour-là. Le Roi Léo avait décidé de sonner la fin de partie,

Camarade tranquille, camarade prospère,

Quand tu rentreras chez toi

Pourquoi chez toi?

Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d’Alésia ou du Faubourg

Si tu trouves quelqu’un qui dort dans ton lit,

Si tu y trouves quelqu’un qui dort

Alors va-t-en, dans le matin clairet

Seul

Te marie pas

J’aurais vu des types à côté de moi, ils pleuraient, d’autres qui sortaient, comme battus.

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent

A la publicité des enzymes et du charme

Au trafic des dollars et aux traficants d’armes

Qui traînent les journaux dans la boue et le sang

Yvette et moi, il n’y aurait rien qui serait sorti.

Sous les pavés il n’y a plus la plage

Il y a l’enfer et la Sécurité

Notre vraie vie n’est pas ailleurs, elle est ici

Nous sommes au monde, on nous l’a assez dit

N’en déplaise à la littérature

On aurait été cassé.

Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors,

Sors

Marche

Crève

Baise

Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l’inconforme

Lâche ces notions, si ce sont des notions

Rien ne vaut la peine de rien

Il n’y a plus rien… plus, plus rien

Brisés. On aurait mis trois ans à comprendre que nous étions entrés dans l’époque que d’autres allaient appeler « le flip ». C’est ce soir que nous aurions décidé de partir aux USA.

Vers la 3ème partie sur la barre de menu en tête

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Il s’en est passé, des choses, en 1973.

Le 13 septembre, par exemple, le président Chilien, le socialiste Salvator Allende, fut assassiné au cours d’un coup d’état commandité par la CIA et réalisé par le général Augusto Pinochet. La France de Pompidou fut le premier pays après les USA à reconnaître le nouveau régime.

En 1971, François Mitterrand, qui avait mis De Gaulle en ballottage en 1965, le vieux briscard rescapé de toutes les combinaisons politiciennes, était parvenu à prendre la vieille SFIO rebaptisée depuis 1969 Parti Socialiste. Les scores de la SFIO ne dépassaient pas les 3%, et la gauche était dominée par un Parti Communiste Français surpuissant, bien qu’en déclin car pour la première fois d’autres avaient disputé son hégémonie. Mitterrand choisi lui aussi de contourner le PCF sur sa gauche et de prôner une voie originale vers le socialisme. Nationalisations, pouvoir des travailleurs et même autogestion, la nouvelle direction mélangeait les genres, synthétisant la tradition communiste et la nouvelle gauche du PSU. Mieux, le PS et le PCF avaient conclu une alliance électorale et s’étaient entendus sur un programme commun de gouvernement.

Si les femmes semblaient être parvenues à faire passer un certain nombres de revendications, les homosexuels semblaient, comme toujours, absent de ces grands messes. Georges Duclos n’avait-il pas déclaré, en 1972, que le PCF était parfaitement sain ? Trostkystes et Maoïstes s’accordaient eux à nous guérir.

On aurait, mes amis et moi, regardé ça, avec beaucoup de scepticisme, mais quand en 1973, aux élections législatives, le PS avait non seulement fait plus de 20 %, mais en plus avait pour la première fois dépassé le PCF, les conversations partagèrent tous les groupes, toutes les tendances, pour savoir quelle stratégie adopter face à cette nouvelle situation. Le premier mouvement politique frappé de lourdes tensions internes fut le MLF. Nombreuses étaient celles qui pensaient qu’il était temps de profiter de la nouvelle donne et imposer un agenda féministe à François Mitterrand.

Le procès de Bobigny et le manifeste des 343 salopes en 1971 avaient créé les prémices de ce que serait ce front de femmes derrière Mitterrand dans les années à venir. Ce front allait de Françoise Giroud (qui allait devenir une éphémère ministre de Valéry Giscard d’Estaing en 1974) à Simone de Beauvoir et parvenait à rester uni et passer outre les résistance et les divisions politiques. Il avançait sous la bannière du droit à l’avortement pour pousser les revendications d’égalité. C’est Françoise Giroud qui parvint à convaincre Mitterrand sur l’avortement.

Des groupes de femmes refusèrent cette stratégie, mais il semblait que désormais l’avenir se jouerait dans les urnes, tout en faisant monter la pression avec des manifestations, des pétitions. Pour les groupes homosexuels, et notamment le FHAR, la question se posa aussi, mais les résistances furent aussi plus vives. De toute part, le monde changeait très vite, et il m’aurait donné l’impression de changer sans nous.

Beaucoup quittèrent Paris, recherchant en province une vie naturelle, loin des « mensonges » de la publicité. Yvette et moi, donc, aurions cassé la tirelire et serions allés aux Etats-Unis, en proie au scandale du Water Gate et à la fin calamiteuse de la guerre au Vietnam. Nous serions restés peu de temps à New York, car nous aurions voulu voir ce « quartier gay » du Castro à San Francisco dont nous aurions entendu parler dans Actuel, la revue de Jean-François Bizot. On serait arrivé pour constater que lutte identitaire, affirmation de soi et politique pouvaient aller de pair. Nous aurions rencontré Harvey Milk, nous l’aurions interviewé et nous aurions écrit des articles sur les lesbiennes, les gays, la liberté. J’aurais craqué sur son copain avec qui j’aurais couché. Yvette aurait rencontré une fille marrante avec qui nous aurions fait une virée à Los Angeles, mais je n’aurais pas aimé.

On serait finalement retournés à New York. À chaque étape, on aurait trouvé des petits boulots pour prolonger le séjour, on serait allés au Mexique pour pouvoir re-rentrer aux USA. Ça aurait duré comme ça un an et demi.

À New York, en me balladant la nuit dans un espèce de quartier de Docks, avec des entrepôts comme je les aime, j’aurais masturbé Edmond White, à ce moment là, en pleine période musculation. J’aurais traîné dans les premiers bars gays non clandestins, j’aurais pensé que quelque chose était en train de commencé ici aussi à New York, mais en beaucoup plus fou, je me serais pris à rêver de ça aussi en France, à Paris. J’aurais adopté le Levis 501 déboutonné du premier bouton du bas, je me serais fait couper les cheveux que j’aurais porté super long jusque là, et j’aurais presque retrouvé ma tête des années 60. J’aurais découvert des groupes comme Television, et j’aurais arrêté d’écouter ces musiques planantes qu’on écoutait encore en France. On aurait rencontré une française qui se faisait appeler Sapho et qui piccolait comme pas deux, arpentant les concerts, les squats, les vernissages et semblait tout connaître. Yvette et moi, bien sûr, on aurait participé à toutes sortes de partouzes, notamment une pour célébrer la mort du dernier président en noir et blanc, Geoges Pompidou, ou à des soirées comme pour le deuxième tour de la présidentielle et les 49,9% de Mitterrand. Je pense que c’est en descente de poppers, le lendemain matin, alors que le nouveau président en couleur et âgé de 44 ans Valéry Giscard d’Estaing faisait son jogging, que j’aurais pensé que ce vieux roublard de Mitterrand, c’était la carte à jouer.

On serait revenus un jour de pluie. On nous aurait préparé une place dans un appartement du côté de République, une sorte de communauté de quatre gars et deux filles. Mais quand on serait arrivés, on aurait compris que nous n’étions pas sur la même planète. On les aurait écouté parler de liberté et d’émancipation, de résistance, mais on aurait constaté en les voyant complètement raides à quel point ils ne sentaient ni la liberté, ni l’émancipation, ni la résistance. Les types traitaient les filles comme des objets qu’ils s’échangeaient au gré des soirées, et les filles trouvaient ça normal, car « elles étaient libres ». Yvette m’auraient dit qu’elle ne pouvait pas rester là, et j’aurais été d’accord. On se serait posés une semaine, et on se serait pris un truc à deux, vers Bastille.

On se serait senti mal à Paris et nous aurions profité des week-ends pour partir loin dans la campagne. Un peu partout, on aurait retrouvé « les anciens », qui méritaient bien leur nom. La vie gay de New York m’aurait manqué, ses docks aussi. J’aurais pris un poste de professeur dans un lycée parisien où j’aurais commencé à travailler en septembre. Yvette également. J’aurais continué à écouter de la pop, électronique surtout. Kraftwerk, qui venait de sortir Radioactivity, m’auraient beaucoup plu. J’aurais récupéré mes vieux disques de la période Londres aussi, et on se serait fait des soirées « sixties » avec Yvette, mais nos copains babs –on commençait à dire ça- auraient pas trop compris notre trip rétro. 1976 serait arrivée comme une année où chacun aurait du choisir. Son parti politique, sa coupe de cheveux, sa musique. En septembre, nous serions allés à Londres et nous serions tombés par hazard sur Alain Pacadis que j’aurais connu en 1967 à Londres, et avec qui j’aurais couché, malgré tout. Il m’aurait pris à part et il m’aurait dit,

– Il se passe quelque chose, Marc !

– Quoi ?

– C’est reparti ! C’est là que je me serais aperçu comment il était habillé. Il aurait porté une veste 60 et un pantalon 60, aussi. Il aurait aligné au moins 3 rangs d’épingles à nourrisses sur son tee-shirt.

– Va-là, ce soir ! Ça coûte 1 livre ! Faut que tu vois ça, c’est mieux que le rock, mec !

– C’est un concert, quoi ! J’aurais regardé, sceptique. Sex Pistols, The Clash, Stinky Toys… Qu’est ce que c’étaient que ces groupes ? Le prospectus aurait vraiment fait pauvre.

– C’est la fin du monde, mec ! C’est fini, les discours, les grèves, les grands principes, on est dans une nouvelle époque… Faut vraiment que tu te coupes les cheveux, tu sais…

– J’te comprends pas, mais je vais aller voir ça…

Stinky Toys, c’est des Français. Le guitariste, c’est le mec le plus beau d’Paris, tu me diras ce que t’en penses… Je suis là, si tu veux me voir.

Je l’aurais quitté. J’aurais retrouvé Yvette, 50 centimètres plus loin. Pacadis avait le truc pour prendre à part. Yvette aurait vaguement entendu.

– J’y vais pas, à ce truc, finis, les concerts, pour moi. Voir des types à cheveux longs planer, c’est bon, j’en ai suffisamment vu.

– Tu viens avec moi !

On y serait donc allés.

La semaine suivante, à Paris, je me serais fait traiter de salop pour la première fois, de « salop de fasciste », pour être exact. Avec Yvette, on aurait passé des jours et des jours à trouver d’autres fringues que aurions passé des nuits entières à retoucher avec une vieille machine à coudre que nous aurions récupéré chez ma mère. Notre fin 1976 et le début 77 auraient ressemblé à une sorte de grand chantier. On aurait peint et repeint notre appartement, reçu des amis venus de New York, couru à droite et à gauche chez des comme nous. On aurait fréquenté un peu tout le monde, mais mes tenues de présentateur de télévision Américain des années 50 n’auraient pas, mais alors pas du tout plu à nos anciens amis. On s’en serait foutu, c’aurait été comme si on avait eu 20 ans à nouveau. Pacadis nous aurait présenté à Jean Rouzaud, encore cheveux longs, lors d’un dîné chez Bizot. Après, nous serions allés au Sept, rue Sainte Anne, le club de Fabrice Emaert. Yves Mourousi m’aurait dragué et j’aurais accepté : je pensais encore à Pierre, et Mourousi en avait de faux air. Lui aussi, les 501 déboutonnés un cran lui faisaient un joli petit cul.

Ce qui n’aurait pas collé, avec nos copains babs, c’aurait été leur passivité. La révolution était devenu une sorte de discours automatique où la lutte de classe auraient été progressivement supplantée par une rhétorique anti-Mitterrand, anti-PS, anti-politiques. Les plus engagés passaient plus de temps à critiquer les autres, ceux qui n’étaient pas d’accord. Les féministes se déchiraient, les militants homo n’étaient plus très drôles. Un jour, on en serait même venu à se demander s’ils baisaient encore. On aurait conclu qu’ils devaient baiser, mais entre eux. Je me serait fait vanner un jour où j’aurais dit à un petit groupe que leurs débats me faisait chier. L’un d’eux, complètement stone, m’aurait dit que

– Toi aussi, tu l’as chantée, « la chanson des clefs », dans L’an 01, on te voit très bien.

Je n’aurais pas su quoi répondre, mais ça m’aurais vachement fait chier d’être mêlé à une connerie pareille. Je me serais rappelé que pour moi tout avait commencé sous LSD à Londres avec des chemises à fleurs, et qu’ensuite, je n’avais pas vraiment tout maîtrisé.

– T’es qu’un fasciste !

J’aurais bien aimé, ça m’aurait fourni un motif pour partir.

Yvette et moi, on aurait participé à l’Almanach d’Actuel, ce truc incroyable qui réussit à souder toute notre génération, malgré des fossés de plus en plus grand entre tout le monde. J’aurais fait connaissance de la bande de gamins Bazooka, d’Antoine de Caunes, avec qui j’aurais certainement eu envie de coucher, mais en vain. Quand Fabrice Emaert nous aurait annoncé l’ouverture prochaine d’un nouveau lieu, une grande discothèque pour que tout le monde puisse se retrouver, une sorte de maison, un club, pour la grande famille que nous formions, nous n’aurions pas pu réfréner notre impatience. Je ne me serais pas rappelé de la première soirée du Palace, car j’aurais été trop saoul. J’y serais allé dans un ensemble Courrège noir et blanc de 1967, avec sa visière. J’en serais revenu à moitié nu sans trop comprendre ce qui aurait pu se passer entre les deux…

Vers la 4ème et dernière partie sur la barre de menu en tête

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À Paris, vers 1978, il y avait comme un désir de faire très puissant. On voulait faire des journaux, des magazines, organiser des concerts ou des expositions. Il y avait comme un désir de neuf.

Libération hébergeait le collectif graphique Bazooka dont les dessins inspirèrent de la haine aux vieux babas de 25 ans… L’un d’eux, par exemple, reprenait les thèses en vogue à l’époque, les interrogations post soixant’huitardes sur l’enfance et la sexualité. Seulement voilà, placés devant leur propre idéologie – le dessin d’une fillette tenant dans ses mains un sexe d’homme en érection avec pour légende « apprenons l’amour à nos enfants »-, l’avis des baba cool fut unanime, Bazooka fut considéré comme « fasciste » et pour la première fois, une grève éclata à Libération. Pour interdire la jeune bande d’illustrateurs…

Le punk frappait l’idéologie des années 70 là où sa fait mal, en l’exposant à cru. Ce n’était plus Mitterrand qui divisait, c’était désormais l’époque, et notamment la soif de liberté de la nouvelle génération, saoûlée par les slogans et le prêt à pensée. J’aurais explosé de rire en regardant Pacadis vantant les mérites de l’énergie nucléaire dans l’émission de Pivot. J’aurais eu le plaisir de voir un vieux camarade gauchiste faire cause commune avec le présentateur devant « l’immoralité » d’un tel énoncé qui était quand même non pas un souhait mais, finalement, la réalité d’un pays pointant 400 fusées sur d’autres pays et se préparant à produire plus de 80% de son énergie en nucléaire à un horizon de moins de 10 ans…

On se serait émerveillé en entendant qu’une chanteuse Allemande avait montré en direct comment elle se masturbait. J’aurais adoré Nina Hagen.

Je me serais bien amusé à l’époque, puisque le cours des choses m’aurait offert d’avoir 20 ans une deuxième fois…Mais comme en mieux, un peu comme le résultat de tout ce chemin parcouru. Il y eût ainsi Gay Pied, le premier vrai magazine pour les homosexuels et les lesbiennes. Il y eût Façade, il y eût Un regard Moderne, Magazine, il y eût Bazooka magazine… Ça bouillonnait de partout, mais partout on retrouvait les mêmes personnes, c’était juste agencé différemment. Paradoxalement, si la belle unanimité baba avait volé en éclat, avec des mao de plus en plus insupportables et groupusculaire, un PSU réduit à presque rien après le départ de Rocard pour le PS, et la voiture balaie d’une LCR, la nouvelle culture émergeante aurait soudé un groupe d’individus par le faire, par l’énergie de la création, un peu comme mai 68 avait fait dans les barricades 10 ans avant.

L’action se révélait être le seul antidote à la dépression qui gagnait des pans entiers de babas, forcés de rejoindre la société en fournissant des bataillons d’enseignants PEGC pas encore remis de ce qui venait de leur arriver, ni des premières rides qu’ils ne semblaient pas voir encore, tout obsédés par l’inébranlable certitude de leur jeunesse déjà vieille et allongée sur le canapé des psychanalystes.

Pour tout dire, les babs m’auraient fait chier, avec leurs têtes d’adhérents à la CFDT et leurs pantalons en velours, leurs enfants conçus un peu au hasard, et surtout cette terrible résignation politique qui commençait à se manifester dans leurs propos. Ils étaient tous prêts à voter Mitterrand, aucun ne l’aurait admis à cette époque, mais aucun non plus n’aurait été prêt à se mouiller pour changer le vieux briscard. Après les élections de 78, quand la droite rempila par surprise, même s’il était clair que le PS avait été le seul bénéficiaire de la stratégie d’union de la gauche avec un score nettement supérieur, 25%- au PCF « réduit à 20% », la légitimité de Mitterrand n’était pas acquise. Rocard cru avoir le dernier mot, il pensait avoir les babs avec lui, une « autre culture ».

Mais c’est là que Mitterrand su montrer sa supériorité : Rocard savait, il était la vérité de notre génération, nous n’avions qu’à le suivre. Mitterrand, lui, s’était entouré, il avait du monde partout. J’aurais choisi Mitterrand, pas par amour, mais pour l’efficacité et sans m’empêcher de manifester ni même de le critiquer.

À cette époque, mon agenda aurait été très rempli, entre les fringues qu’Yvette et moi aurions acheté et arrangé avant de les revendre, les photos de rues désertes que j’aurais prises la nuit durant mes longues soirées de dragues, la politique et le Palace, où j’aurais assez souvent attéri. J’aurais eu une vilaine grippe qui m’aurait empêché d’aller au « Palace à Cabourg », ce truc dont tout le monde me parla. J’aurais eu les boules, mais je n’aurais rien dit, j’aurais juste dit que

– Ouais, je sais, mais j’avais 39 et j’étais cloué au lit… Comment était la robe d’Edwige, on s’est donné un de ces mal, avec Yvette… Le tulle, ce n’est vraiment pas facile, avec le plastique et la soie…

Il y aurait eu les premières marches gay où je serais allé. J’aurais appris par une ancienne copine du groupe de Nanterre que j’y aurais par hazard – elle aurait vécu désormais à Berlin et aurait été très copine avec Nina Hagen et les deux chanteurs de DAF, aurait préparé un cours métrage sur la jeune scène « industrielle », Cabaret Voltaire ou encore Einstürzende Neubauten-, que Pierre, mon amant du mois de mai, s’était suicidé à l’automne 68, ses parents l’ayant mis dans un établissement semi-disciplinaire géré par l’armée.

Je n’aurais pas quitté ma chambre pendant une semaine.

Des suicides, des fins glauques, il y en eu plein à cette époque. Ça sentait la fin.

En 1981, j’aurais passé ma journée du 10 mai partagé entre différentes obligations reflétant mes occupations de l’époque. Je me serais d’abord remis de la cuite monumentale après la grande « soirée Giscard » que j’aurais organisé chez nous. Yvette se serait fait un look Sylvia Christel dans « Alice, ou la dernière fugue » qui aurait eu un grand succès, surtout pour la coupe de cheveux, « floue » et l’allure « couverture de Elle qui se serait dégagé du tout. Moi, j’aurais porté un des ces costumes gris en tergal patte d’éléphant à taille haute, avec gilet gris et lunettes Ray Ban. La musique aurait été assortie, les Sheila, Dalida et autres C.Jérôme de cette époque interminable que nous avions détesté et dont nous aurions su depuis plus d’une semaine qu’elle allait s’achever le lendemain soir.

J’aurais été amoureux de Mitterrand comme presque pour de vrai. Son interview dans Gay Pied aurait fini de nous convaincre si jamais on avait eu des doutes. Pour la première fois, un homme politique allait jusque reprendre les termes du débat tels que nous les avions posés. Il s’engageait à dépénaliser, car en effet, jusqu’à présent, l’homosexualité était régie par une législation datant du gouvernement de Vichy, un « outrage aux bonnes mœurs ». Et bien sûr, les homosexuels majeurs ayant des rapports sexuels avec des homosexuels âgés de 15 à 18 ans était passibles de prison pour détournement de mineurs quand les hétérosexuels ne l’étaient pas ; Tout cela allait changer. Ma soirée Giscard aurait été un succès, Pacadis serait passé avant d’aller ailleurs, vêtu d’une veste ceintrée noire et d’une chemise Mike Brandt. Yvette lui aurait fait remarquer que c’était très Pompidou… Serge Krüger serait passé aussi, avec son nouveau blouson. Serge Clair, qui aurait dessiné l’espèce d’invitation pour la soirée, serait arrivé très tard après une autre soirée. Gueule de bois du matin, je serais allé voter en allant acheter mes croissants.

J’aurais reçu un coup de fil m’apprenant que les sondages donnaient désormais 52%, et qu’il allait y avoir une grande fête place de la Bastille. J’aurais passé l’après-midi aux Tuileries et à Tata Beach. À 6 heures, je serais allé au Gay Tea Dance. C’est là que j’aurais appris, au milieu d’une ambiance hystérique, qu’on avait gagné. Je crois que je n’aurais jamais embrassé autant de mecs de ma vie, jeunes, vieux, sur les joues, sur la bouche. J’aurais filé à Solférino où j’aurais eu un pass. Je serais arrivé en même temps que Coluche et on m’aurait aperçu à la télé. Je serais rentré finalement, et Yvette m’aurait présenté à Marie-Paule Belle qui discutait avec Anne Sinclair. J’aurais revu beaucoup de monde. J’avais à la main l’édition spéciale du Journal du Dimanche que un type m’aurait filé l’édition du Matin de Paris, « C’est Mitterrand ». Il y avait serge July aussi, accompagné de la rumeur que le « nouveau Libé » était prêt. En effet, le journal avait cessé de paraître en mars, comme ultime conclusion de la mort du vieux monsieur entr’aperçu à l’Odéon et à Rome. Je pourrais me rappeller, Beauvoir, me reconnaissant dans la foule, à Montparnasse, le regard vide, avec une sorte de pas d’énergie dans le corps, les yeux rougis.

Libé était parti parce que son père était parti aussi, et que notre génération devait se libérer une bonne fois pour tout de l’ombre du grand bonhomme, notre père à tous.

Jean-Paul Sartre.

Mitterrand reprenait tout ça. 68, et la Libération. Et le Front Populaire. Et les chansons du Roi Léo. Et le MLF. Et le FHAR. Et les premiers mai de misère avec ses ouvriers par million. Et les punks, et même Le Palace où Fabrice Emaer avait, sous les regards dégoûté du public de grands bourgeois qui aimaient s’y encanailler, appeler à « voir la vie en rose ». Mitterrand, en ce mois de mai, aurait comme résumé notre vie. Et même la mienne.

Avec Yvette et une petite bande, nous serions allés à la Bastille où une foule immense était déjà rassemblée. Des Carmagnoles fusaient de toute part, et qu’est-ce que c’était jeune, sous cette fine pluie qui commençait à tomber. Près de la rue de la Roquette où nous aurions bavardé, un groupe de jeunes, moins de 18 ans, l’allure résolument baba, sortait d’une camionnette blanche.

– Zahia, dépêche-toi !

– J’attends Marie-Anne, elle a perdu son briquet. Eh, Madjid, tu peux regarder sous ton siège ?

– On a déjà regardé… Freddie, t’as des clopes, j’ai pas eu le temps de prendre les miennes…

– Tiens, garde le paquet, j’en ai d’autres. Où est Clergue ?

– Il est parti téléphoner, je crois. Non, j’ai pas d’feu !

Le garçon s’appelant Madjid m’aurait demandé du feu, et j’aurais trouvé marrant de donner du feu à un gosse si jeune et déjà très visiblement pédé : il portait un badge sans ambiguité. Putain, quelle chance ils ont, j’aurais pensé.

Partout, Danièle Gilbert et Jean-Pierre Elkhabach étaient la cible de cette manifestation. Nous serions montés tout en haut de la colonne et nous aurions retrouvé la petit bande de la camionnette. Yvette aurait discuté avec Madjid et avec sa copine, une fille avec une allure de garçon manqué avec un grand sourire. Moi, j’aurais discuté avec celle qui s’appelait Marianne. Ils étaient élèves dans un lycée de banlieue et s’étaient connus dans un projet culturel sur la colonisation de l’Algérie, et la plupart de ce groupe avait visité ce pays pendant 3 semaines. Le garçon s’appelant Madjid aurait dit qu’il pourrait être librement homosexuel, désormais. J’aurais été frappé qu’il puisse parler aussi simplement, comme si ça allait de soi, et j’aurais pensé qu’Hocquenghem n’avait pas perdu son temps avec le FHAR. Nous serions redescendus, et le briquet m’aurait brûlé le pouce, la colonne n’était pas éclairée.

Avec Yvette, nous serions partis de cette foule, la pluie désormais tombait à verse.

L’été aurait été très électrique, la peine de mort abolie, le SMIC augmenté de 10% et plein d’allocations de 25%… Le ministre de l’intérieur détruisant tous les fichiers concernant les homosexuels. 135,000 immigrés s’apprêtant à être légalisés. La loi « sécurité et liberté » abrogée. Le gouvernement avait très visiblement changée. Danièle Gilbert avait été licenciée « par le personnel », dès le 13 mai, et remplacée par Anne Sinclair. On avait beaucoup ri aux adieux de Giscard, on aurait eu envie d’applaudir. On parlait de culture partout, que Paris accueillerait de nouveaux musées…

À l’automne, j’aurais eu une très vilaine angine qui m’aurait cloué au lit pendant une semaine, et puis elle serait passé, mais mon médecin m’aurait dit que je préparais une pneumonie aussi. J’aurais eu un traitement antibiotique très puissant, et puis ça aurait passé.

La fin de l’année, je l’aurais passé à préparer des émissions pour Fréquence Gaie : la dernière année de Giscard avait vu fleurir des radios « libres », brouillées, mais mettant fin, de fait, au monopole de l’état. Mitterrand s’était lui-même invité à l’une d’elle, signalant son intention d’accompagner cette évolution. Après son élection, la bande FM fut envahie de radios, là où avant il n’y en avait que 5, toutes Radio France. Parmi ces nouvelles radios, il y avait Fréquence-Gay, digne émanation du militantisme des années 70 dans les années 80 « socialistes ». J’aurais donc animé des émissions de rock avec Pablo Rouy, Patrick Rognan et Kevin Kratz, mais j’aurais aussi travaillé à Radio Cité Futur, avec Anaïs Prozaic.

J’aurais de nouveau été très malade au printemps 1982, et j’aurais du être hospitalisé. Le médecin m’aurais demandé tout de go si j’étais homosexuel. Il m’aurait expliqué qu’il y avait une nouvelle maladie qui était apparue aux Etats-Unis, et qu’il voulait me garder pour observation.

En fait, tout aurait été très rapide. La fièvre ne serait pas retombée, et je serais resté comme ça pendant trois semaines. J’aurais perdu 15 kilos. Et puis un matin, ça aurait été mieux. L’après-midi, la fièvre serait remontée très fort. Les médecins se seraient précipités dans la chambre, on m’aurait mis un tube dans la gorge, mais je n’aurais rien senti. J’aurais croisé le regard d’un vieil Algérien qui aurait partagé ma chambre et à qui on donnait les mêmes médicaments pour une leucémie, bien que je n’aurais pas eu de leucémie, et puis la douleurs et les brûlures de ma peau auraient disparu. Assis sur le bord de mon lit, j’aurais reconnu Pierre,

– C’est bon, t’as assez couru, tu peux t’arrêter !

Alors, je me serait levé, j’aurais enlevé le tuyau, le cathéter, il m’aurait tendu la main, et on serait partis baiser dans la salle d’opération.

Fin, Tôkyô novembre 2009 – corrections et re-publication octobre 2015 avec liens actualisés

À Didier Lestrade