Talkin’bout my generation (évocation)

Photo Didier Lestrade 1982. Prise au hasard, on ne se connaissait pas.

À Cécile Baladino qui me l’avait demandée il y a très longtemps.
Talkin’ about my Generation

Il y a deux ans, et cela aura un rapport avec « ma génération », j’avais écrit un post sur une chanson, sortie vers 1990. Je ne me suis jamais reconnu dans une chanson, je n’aime pas la pop, je veux dire, j’en écoute mais je ne prends pas trop au sérieux. Ce qui fut différent quand j’étais très jeune, entre 15 et 20 ans, en gros, où j’ai consommé en forte de dose de la new wave et tout ce qui pouvait sortir dans le genre. J’étais un jeune rocker avec des goûts de plus en plus pointu avec les ans. On était curieux, les jeunes dans mon genre.
On picorait les looks, les lieux et les soirées, on aimait s’amuser. Paris était une constellation de tribus qui se croisaient et se mélangeaient à de rares occasions, mais du style de celles qui ne s’oubliaient pas. Qu’un groupe d’Africains débarquent dans une soirée où le rock et la blancheur dominait, et aussitôt c’était une nouvelle soirée qui commençait. J’ai vu des soirées incroyables, à cette époque, des mélanges rendus impossibles par la lepénisation de esprits et l’esprit de quartier qui a résulté de ce repli sur soi général et des effets d’une crise économique comme interminable en particulier.
Des soirées avec quelques punks et quelques autonomes, des rockers poseurs, des Africains sapeurs habillés pour au moins 20,000 (montre non comprise), des rebeus de cités habillés rock and roll mais écoutant du funk, quelques quelconques perdus là, des new waves et des gays mélangés dans ces différentes tribus, et ça marchait. C’est dans ce creusait où on pouvait se retrouver à écouter de la salsa après avoir pogoté ou soukoussé que le rap français est né. Vers 85, impossible de sortir sans écouter Zao et son ancien combattant à un moment de la soirée…

Quelle époque… Mon « âge d’or », le truc que j’ai du mal à oublier, c’est 1984 et 1985… L’Acid rendez-vous, des concerts tout le temps, et des soirées, et l’Acid rendez vous. Au Taboo, surtout au Taboo. Toute petite boîte de la rive gauche évoquant Boris Vian. La première soirée, je n’oublierais jamais. L’acide avait mis du temps à monter, mais soudain, je me suis mis à faire un avec la musique, les lignes de basses profondes du psychédélique, les effets stéréos, et ces chansons qui semblaient n’en pas finir… Il y avait la bande à Chachnil, habillée Psyché (réinterprété, mais quand même très sergent Pepper, quand même…), Nina Childress, les Musulmans fumants, c’était dingue : on était en 1967. Je me suis retrouvé en train de danser, les bras en l’air et secouant la tête, total. Je me suis pris le choux avec mes copains habillés en noir, qui me traitaient de traitres… Comment pouvaient-ils comprendre le besoin, le désir de s’amuser et d’être total ? Vous ne pouvez pas comprendre le Velvet Underground si vous n’avez pas goûté à la magie 1967, au moins une fois. Pacadis arriva vers 4 heures du matin avec une femme assez agé, il ne tenait plus debout, mais portait toujours bien son ancienne élégance, une veste Sergent Pepper que je lui avais vu pas mal de fois…
Dans la bande de l’Acid, organisé par Nouma Roda-Gil (le fils de Pierre, et éphémère présentateur des accords du diables sur la 5), il y avait Nina Childress, ex-Nina Klauss, chanteur du plus mythique groupe de rock de tous les temps, Lucrate Milk ! Ah, il fallait le voir, le groupie Elno, monter sur scène, explosé, et reprendre en chœur I love you, fuck off…Les Lucrate, c’est le plus bel OVNI du rock français…
Fin 1985, j’ai découvert les interprétations de musique baroque sur instruments anciens, et ma vie a changé. La pop, j’ai des goûts très arrêtés, même si j’ai aussi acquis pas mal de tolérence aussi. Mais j’achète pas.
Et pourtant, en 89 ou 90, il y a eu une chanson, une seule, que je sentais m’incarner, je ne sais trop pourquoi… Peut-être parce qu’elle m’apparaissait comme la synthèse de tout ce que j’avais écouté. C’était pop, c’était psychédélique, et puis c’était joli, et puis c’était évident que les musiciens avaient écouté les mêmes choses que moi, et puis c’était visible qu’on avait le même âge, et c’était planant, et il y avait des fleurs dans le clip, où je reconnaissais Paris. Au synthétiseur, une fille blonde redécouvrait le plaisir d’agiter ses cheveux, toutes les poses, tous les clichés des années 80 semblaient abolis, comme si on n’avait plus rien à critiquer chez les anciens des années 70, ni rien à leur envier. Je ne sais pas ce qui vibra en moi quand je vis le clip de Mary goes round, Mary’s garden, sur M6, un après-midi de hazard. Je n’achetais plus de pop, je n’achetai donc pas ce disque sur le champs, mais je finis quand même par l’acheter. C’est un disque que j’ai assez peu écouté, finalement. On n’écoute pas une époque, surtout quand elle finit sèchement dans les sables du désert…

Un jour, donc, il y a deux ans, la jeune fille qui avait réappris à secouer ses cheveux a lu mon blog et elle m’a écrit. Cécile Baladino. C’est drôle qu’on ne se soit pas connus, on fréquentais les mêmes lieux, les mêmes gens. Cécile était déjà clavier dans un groupe rock parisien quand je commençais à sortir, l’année de mes 16 ans. Je vous ai parlé de Nina Childress, ex-Nina Klaus, chanteuse de Lucrate. En fait, quand Lucrate passait quelque part, ça nous ramène à 1981/83 tout ça, il y avait toujours d’autres groupes, avec, de la même mouvance parisienne des squats. On parle souvent de scène alternative, je n’aime pas ce terme. À Paris, on avait une scène des squats et une scène rock, avec beaucoup de circulation entre les deux, comme je vous l’ai dit, tout le monde « bougeait » beaucoup, les groupes était strictement délimités, chacun écoutait ses trucs, s’habillaient dans son style, mais en fait, ça circulait, ça respirait. J’ai vu des fêtes sublimes dans des squats, comme dans le 19e sur le quai de Seine ou dans les frigos du 13e, et des soirées glauques dans des boîtes… Parmi les groupes de cette mouvance des squats, très politique, il y avait donc Lucrate Milk (post punk extrèmement destructuré…), Les Brigades Internationales (sorte de Cold ), Les Maîtres (je ne me rappelle plus) et un quatrième appelé à un succès inattendu, Les Béruriers noirs. Mes préférés étaient les Lucrates, ils étaient extrèmement drôles, et ça pogotait ferme (je ne pogotais pas, c’était pas mon style… !). Et puis les Brigades qui, si ma mémoire est bonne, étaient les plus cleans, sorte de Marquis de Sade très très minimaliste ou d’Eyeless in Gaza (c’est le souvenir, je peux me tromper, mais c’est l’impression qui me reste… quoi, vous ne connaissez pas le groupe Marquis de Sade ?). Cécile, clavier de Mary goes round, cheveux qui bougent, était le clavier des Brigades.
Bérurier Noir, c’était différent. Tout d’abord, à cette époque, on ne disait pas « les béru », mais « Béruriers Noirs ». C’était le plus pro de tous les groupes, le plus conceptuel de tous, avec la boîte à rythme et la guitare, et c’était tout. Parfois le saxo. Je les passais souvent à la radio, mais en même temps, je n’étais pas fan. C’était comme de la chanson française revue et corrigée par le punk et la scène des squats. Les textes étaient le plus important, politiques. Ils avaient une présence en scène incroyable.

Le scène des squat, c’était un public de 200 à 300 personnes qui oscillaient de Palikao (une sorte d’usine squattée vers Montreuil où eurent lieu de nombreux concerts, des expos, des performances, ce brassage typique des années 80), en squat du 14e, vers la rue Losserand, le 13e vers Corvisard, et de lieux plus officiels.
Je me souviens d’un concert en particulier parce que j’y ai rencontré Olivier C., enfin, on se croisait au Broad de temps en temps, on avait bavardé une ou deux fois, je lui avais signalé le concert, et il était venue avec une grande dame habillé en Rock Hair, cette espèce de banane/brosse très en vogue à Paris, chez les gays en particulier, avec un spencer blanc et un pantalon à pince tout droit sorti d’une BD de Serge Clec. Je me suis amusé à le chambrer, il avait pris la mouche. J’étais fichtrement con, le type était fichtrement coincé, et je me demande ce qu’il était venu faire là…Il était parti et j’étais resté avec Olivier. Olivier, avait 19 ans mais, tout BCBG Rennais, tout pilier du 7 ou du Gay Tea dance qu’il était, n’en était pas moins un vrai Parisien, un Parisien venu de Rennes, du pays de Marquis de Sade, justement. La tendance Daho, si on veut… ça semble assez incroyable aujourd’hui, mais le « gentil daho » était très apprécié de beaucoup de rockers. C’était un Jacno à texte, doublé de son comparse Arnold Turboust qu’il était.
C’était salle de la roquette, dans le 11e, vers Charonne. Entree 10 Francs! Je me souviens, moi, j’habitais Bondy, j’ai eu l’impression de m’y retrouver, un truc genre salle des fêtes polyvalentes de banlieue. Les tracts, les affiches de ces concerts étaient toujours des photocopies noires et blanches, avec toujours les mêmes lettres pointues et anguleuses. On les trouvait à New Rose, la petite boutique de disques de la rue Christine, dans le 5e, à coté de chez Joseph Gibert. C’est d’ailleurs depuis devenu Joseph Gibert, là où on vent les disques. À New Rose, on trouvait tout. Les disques, les badges, les fanzines, la presse venue de cet Eldorado du rock, l’Angleterre, les tee-shirts, les places de concerts et des tracts, ancètres des flyers, leurs lointains cousins de luxe, sur papier glacé. On y trouvait enfin des affiches et les annonces des concerts à venir. C’est à New Rose que j’avais eu le tract. On pouvait, concernant les squats, avoir ce type d’information dans des concerts comme celui de la salle de la Roquette. J’avais pour ma part glané l’annonce de deux concerts, j’allais à l’un d’eux. Encore un avec Lucrate, brigades…J’avais 16/17 ans à cette époque là, mais je traînais comme un grand. Je l’ai déjà dit ici, le chômage et la pauvreté avaient tué toute vie de famille, je fuyais dès que je le pouvais. Quand ce n’était pas les mecs, c’était le rock. Et quand ce n’était pas le rock, c’était les mecs. Par exemple, après le concert de la Roquette, Olivier et moi allâmes au Dupleix. Il avait une affiche à poser pour un concert à venir de Carte de Séjour. Cette affiche est restée très longtemps dans le petit escalier. Le Dupleix, c’était in concentré de 80’s. Un bar gay « ouvert ». Artistes, écrivains, peintres, photographes, petit PD ordinaire, rocker gay, on allait tous aux Duplex. C’est le dernier bar où je suis allé avant mon départ pour le Japon et, s’il m’arrive de regretter les grandes crèmeries comme le COX, c’est le Duplex qui me manque le plus. Pas que j’y suis allé souvent, mais c’est le premier bar gay où je suis allé, j’y suis allé avec des amiEs, des amis hétéros, seul, pour boire, j’y ai dragué, j’y ai causé politique, et j’y ai vu d’intéressantes expositions.
Après le Dupleix, je m’en souviens bien, nous nommes allés au Broad où subrepticement, les copines attrapaient le VIH sans le savoir. Peut être est-ce soir qu’un garçon, un coiffeur qui m’adorait, ami d’Olivier, lui aussi avec cette espèce de banane néo-50, m’a montré un numéro de Paris Match annonçant qu’un mal inconnu frappait les homosexuels américains. Je le revois, à moitié en larmes, en haut de l’escalier qui allait aux vestiaires, me tenant par l’épaule…

acidrdv

Le premier tract de l’Acid Rendez-vous, rue Dauphine a Tabou. La soirée organisée par Nouma Roda-Gil a attiré toutes celles et tous ceux qui voulaient “autre chose”. Le succès fur tel qu’il fallut déménager a La Java dans le 10e, mais j’aimais moins… Ca a bien duré 2 ans. J’ai arrêté au bout de 6 mois, je n’aimais pas la Java, pour ces soirées…

J’ai commencé l’autre jour le récit sur la « scène des squats», comme je ‘ai appelée, entre 1981 et 1984, telle que je l’ai connue. Je choisis 1984 car cela correspond à une limite, à la fin d’une période. En 1983 en effet, lors d’un concert anti-fasciste à La Courneuve, des skins sont arrivés et le concert a dégénéré. Comme toujours, Lucrate Milk, Les Béruriers Noirs et Les Brigades Internationales. Je n’y étais pas, on m’a rapporté ça le lendemain. Lucrate Milk a quitté la scène ce jour là pour toujours. Nina Klaus a disparu, on ne faisait que voir ses dessins dans le fanzine élégant, l’ancètre des Inrockuptibles, Gloria. Ce concert, plus le début des démolitions de masse dans le 13e et dans le 14e ont changé le paysage du rock, ses espaces. Si on y ajoute les premiers effets de la politique culturelle socialiste, avec beaucoup de subventions, des salles de concerts, des festivals, etc, la première scène des squats s’est progressivement effacée pour laisser place à la scène dite « alternative », menée par les 2 labels qui émergeaient : Bondage, mené par Marsu, et une miriade de mini-labels qui aboutiraient à Boucherie Production, le rival. Avec Garance en fond (he he, Burgalat… !). La nouvelle scène se produirait plutôt dans de petites salles, finissant par amener un nouveau public, plus provincial et plus populaire. Leur apothéose sera la compilation “mon grand frère est un rocker” en 87, suivi de “ma grand-mère est une rockeuse”. J’ai décidé une bonne fois pour toute de dater l’émergence de cette scène à « l’anniversaire de Josselin », une fête dans une école maternelle de banlieue, sous ses combles, en 1984, si je ne me trompe pas. Il y avait « tout le monde », toutes ces bandes, et on eu droit, le premier soir, à des concerts improvisés, notamment le premier concert public des Endimanchés. Je les connaissais un peu, le grand, je l’ai recroisé plus tard au Broad ou à haute Tension. Comme moi, il y passait parce que, ben, fallait bien. J’adorais le petit, avec sa bouille tout mignon. Ils étaient très drôles, tous les deux, on est allés dans des soirées ensembles. Leur premier concert, avec leur trip savoyard, ça nous amusa beaucoup…Dans le public, tout le monde, je vous dis, et Marsu, bien sûr. Je ne me rappelle pas, toutefois, qu’il y eut grand monde de l’Acid Rendez-vous. Car ça aussi, ce fut un sacré évênement. En plein milieu du Gothique, Industriel et ras de marée néo 50, une bande de 100 personnes décidaient de se la refaire 67. Psyché. Couleurs, coupes au bol, mini-jupes et Courreges… Au Tabou, une microscopique boîte de la rue Dauphine. Ah, la publicité Bolino! Elle est passée 15 jours à la TV, mais elle est l’ultime témoignage de cette rentrée psyché de septembre 1984. Hélas, il y a un quasi black out sur Youtube, pour la voir en entier il faut visiter le site de l’INA

Le concert de la Porte de Versailles, notamment, avec les Smith et Rita Mitsuko en première partie et… le retour de Nina Childress, psychée, nouvelle Emma Peel, en peintre, avec toutes les bandes de la figuration libre, VLP, Musulmans Fumants… et le défilé Chachnil. Les soirées Carreau du Temple, etc… ça a créé de nouveaux espaces du rock, et ça a clivé là où tout était beaucoup plus simple avant. On a du « choisir » son camp. Moi, j’ai résoluement choisi 1967, avec ses lignes de basses et les effets stéréos, et les montées d’A…
Je me souviens de pas mal de concerts, vers Corvisard, vers Gaité. Souvent, il fallait marcher, et quand on arrivait, le concert avait été annulé, ou alors il avait lieu ailleurs. Tout le monde se connaissait. Il y avait les anciens, comme Pacadis, à la recherche du truc nouveau, ou simplement de passage. Et puis les petits jeunes comme moi. Ça ne coûtait pas cher, et c’était même souvent gratuit. On y croisait le rock, la peinture et la mode, des projections de diapositives pendant le concert… La première scène des squats était arty, c’est pour cela que je ne la mélange pas avec la scène alternative. Ainsi, les Béruriers Noirs et même Lucrate Milk semblaient pousser les textes et la poésie pour les premiers, l’outrance pour les seconds, très très loin. Quant aux Brigades Internationales, c’était la poésie cold héritée de Marquis de Sade et de Joy Division, les deux horizons indépassables de la New wave. La Curisation du rock parisien n’avais pas encore eu lieu.

Brigades internationales, le groupe de Cecile

Cette scène des squats était politique. Anarchiste peut-être, libertaire certainement, anti-fasciste assurément. On ne s’appelle pas Brigades Internationales pour rien (pour ceux qui ne savent pas, les Brigades Internationales étaient l’armée de volontaires Européens et même Américains engagés pour défendre la République Espagnole face aux anti-républicains ; parmi eux, André Malreau ou Georges Orwell). Cette scène était l’expression d’une sorte d’hommage et de peur à la fois. L’extrème-droite, qui jaillit aux élections en 1983, à Dreux ou à Aulnay-sous-Bois, et la droite qui s’allia avec elle, quand elle avait opinion sur rue dans les médias de droite, Magazine-Hebdo (Aillagon), Radio-Solidarité, mais aussi quand elle s’en prenait aux personnes, comme à Bondy en 1980, où des militants du Parti des Forces Nouvelles agressèrent des jeunes et inscrirent au couteau les initiales SS dans le dos de l’un d’entre eux, était pour celles et ceux qui fréquentaient cette scène un réel ennemi. Cette scène n’était pas blanche, elle savait aussi se métisser, comme justement lors du concert de La Courneuve qui accueillait des groupes de reggae.

On n’avait pas peur de manier les symboles nazis, trop contents de provoquer le malaise. Ça faisait partie de l’ambiance. Un texte en Allemand, l’évocation de Dachau. La scène des squats n’avait pas l’intention d’oublier. Il m’est arrivé d’aller à un concert et de bavarder pendant tout le long. Ce n’était pas grave, il y avait comme un geste politique à aller dans ces endroits défendus, que la police vidait parfois à coup de gaz et de CRS. Parfois, c’était en solidarité avec des résidents d’un foyer de travailleurs immigrés. Je crois que je n’ai jamais été mal à l’aise avec l’extrème gauche, celle-là, en particulier, parce que j’en ai comme une grosse racine, encore aujourd’hui, au fond du ventre. En 1984 ou 85, Le Pen a fait un meeting Porte Ballard. Spontanément j’y suis allé. Devant. Espérant une manifestation. Rien, personne. Si ce n’est mes camarades (oui, là, c’est camarade) des squats. Ça m’a valu plus tard le privilège de ne pas me faire casser la figure dans des manifestations où les socialistes se faisaient vider, et où moi, je pouvais marcher avec mon gros badge point et la rose parce que je causais avec un type le visage couvert par une écharpe et dont je savais pertinemment qu’il chargerait la police, un peu plus tard. Je me rappelle la tête de Nicolas la fois où il m’a vu m’approcher de l’un d’eux, c’est bon, je le connais. Il n’était pas rassuré, car nous nous approchions très très près des CRS… C’était avant qu’il y prenne goût !
Mais la petite bande que nous étions devant la salle du meeting, ou plus exactement, éparpillée dans ce quartier, nous étions tous camarades. J’y ai croisé une militante de LO, que je connaissais, elle était là, parce qu’il fallait y être, et aussi pour voir qui y serait.
(C’est pour ça que vous me foutez les boules, à ne pas empêcher l’ambassadeur d’Ouganda de dormir!). Camarade, un mot oublié, une récitation pour social-traitre ou stalinien, mais pour moi le vrai nom du militant. Comme ce mot est galvaudé, mais comme pourtant il en veut dire, des choses. Le public des squats de cette époque était composite, mais nous étions tous des camarades. Encore une fois, je n’étais pas un pilier, mais je m’y reconnaissais, pas seulement pour la musique, mais aussi pour le message. Les squats libéraient de la surface privée, vide, qu’ils transformaient en espaces libérés, publics, politiques, ouverts à la culture.

Les squats avaient leurs fanzines, remplis de culture cold encore chaude, vivante, je veux dire, pas l’espèce de truc de maintenant vidé de son sens et de son contexte. La vraie différence entre la cold en France et la cold en Grande-Bretagne est qu’en France il y avait de fond politique anarchiste très présent. Un groupe s’appelait Guernica, et les Béruriers Noirs sonnaient le cors des heures sombres et du désespoir, la vraie boucherie. Au passage, le Joy Division était le bordel SS. Et on eu droit à une groupe, Orchestre Rouge, au Kremlin Kontingent… SPK mixait des appels du Kommintern…
J’ai pris le train en route, vers 81, et, à force de devoir courir en plein concert ou de trouver un cordon de CRS en arrivant, comme tout le monde, j’ai baissé les bras. Je me souviens d’une soirée qu’on avait organisé dans mes caves, en juin 1984, à Bonne Nouvelle. Komakino (nom du 1er Joy Division).. Un squat venait d’ouvrir sur le Canal Saint Martin. On n’avait qu’une hantise… Jusqu’une heure, la soirée était rock, très « scouille ». Et puis le squat a été vidé par la police, ils se sont tous déversés dans cette soirée. Il n’y a pas eu de viol ni de casse, mais ça a été extrêmement difficile à gérer, car en 84, le public avait beaucoup changé…Je n’ai plus remis les pieds dans les squats car désormais y traînaient de vrais malades. Les delvee king, par exemple.
L’Acid Rendez-vous est arrivé comme une délivrance, au bon moment. Non, ce n’était plus politique, mais désormais les squats n’étaient plus guère politiques. C’était une envie d’autre chose, une autre musique, d’autres looks, une envie de réchauffer l’atmosphère et de s’amuser, parce que sans cela, le milieu rock sombrait…En fait, la racine même du punk ! Ça tombait bien, on avait nos premiers psycho billy, gentils et mignons comme tout. Je me souviens très bien des premiers concerts des Washington Dead Cats…Ah, les 18 ans de Nouma…

Voilà, le petit tour dans un des nombreux Paris que je fréquentais, quand je ne fréquentais pas de militants gays, quand je ne passais pas ma nuit au Broad, quand je ne passais pas au Piano Zinc où officiait Jeff avant qu’il ne rejoigne le (je ne me rappelle plus). Quand je n’allais pas au Lycée. Avant d’aller au Dupleix. Quand je n’allais pas dans un concert de rock, justement. Gun Club ou Siouxsie ou… Et surtout quand je n’étais pas avec mes amies, Freddie et Maria. Le Paris Rock des squats et autres endroits où on voulait bien d’eux. Avec Lucrate Milk, Les Maîtres, Les Béruriers Noirs et Les Brigades Internationales. Aucuns regrets, aucune nostalgie. Beaucoup de souvenirs.
Madjid