Simplement

Et alors, j’ai le vertige car je crois que toute ma vie j’ai tenté d’échapper à cela en bâtissant chez d’autres des modèles que je ne suis pas, que je ne serai jamais

Ça y est, c’est le mois de mai. C’est le matin, un jeudi pour être plus exact, et je ressens enfin le besoin, ce besoin, d’écrire quelque chose pour moi et pour moi seul, et ce sera l’occasion de le partager. Je n’ai rien à écrire, ou plus exactement beaucoup trop, peut être alors je pourrai démêler tout cela, y mettre un peu d’ordre, un peu d’ordre en moi, un peu d’ordre autour. Je sors terriblement reposé de la Golden Week cette année, je n’ai quasiment rien fait, si ce n’est marcher ici et là sous le ciel généralement bleu de ce début de mois de mai.

Aujourd’hui, hélas, et cela depuis trois jours, il fait gris, il pleut, il fait frais et j’ai remis un peu de chauffage.
Le corps est reposé, l’esprit l’est un peu moins, besoin de changement, besoin de changements, c’est toujours comme cela au printemps, mais cette année peut être est-ce un peu plus intense, j’ai vraiment conscience d’aborder la fin de quelque chose en moi et dans ma vie, et je sais que j’ai également commencé autre chose mais, pour la première fois de ma vie, je ne sais pas bien de quoi il s’agit. Toujours, j’ai agi par coup de tête, par impulsion, sans trop réfléchir aux conséquences, mais depuis un moment, depuis quelques années en réalité, je sens bien qu’il y a quelque chose qui mûri, j’ai progressivement compris que c’est l’approche de la soixantaine bien que j’en sois encore assez loin, que je vais avoir à décider une bonne fois pour toute ce que je décide et cette fois-ci, c’est un choix qui se révèle difficile et cela pour une bonne raison: je suis pour la première fois réellement installé quelque part, ma vie au Japon n’a rien de superficiel, j’y suis professionnellement de façon stable, j’y ai mon quotidien, mes habitudes et ce confort m’est presque devenu indispensable.
Et pourtant, et c’est là le problème, je ne m’en satisfais pas, je ne parviens pas à y voir une quelconque réalisation, je me donne l’impression de passer ma vie dans un quotidien qui se reproduit chaque jour à l’identique, sans réelle saveur, et Allah sait pourtant comment j’y apprécie la nature, les jardins et ces promenades que j’y fais mais dont je devine également ce qu’elles contiennent de leurre. Car je pourrais tout autant savourer la nature partout où elle est, je pourrais me promener avec autant de passion n’importe où. Alors.

Alors. S’il y a bien un mot, une expression qui me résume depuis 5 ans, c’est ce mot. Alors.

Alors, comme ce mi-chemin dans lequel je me trouve, entre deux, mais un deux multiple et qui n’est pas que deux, tout en options, une situation inédite pour moi qui toujours fonçait tête baissée, je veux ça, je vais faire ça. C’est plutôt bien, d’avoir le choix, dans la vie, et le choix, il est là, devant moi, et je m’arrête et j’attends qu’il se fasse tout seul tout en sachant pertinemment que rien ne se fera tant que je ne formaliserai pas ce choix, tant que je ne lui donnerai pas la force de l’évidence, le pas en avant et non plus le pas de côté.
Alors. Le choix, pour tout dire, il est déjà fait. Mon ami Stéphane m’a fait remarquer une fois quand quand je posais une question j’avais déjà la réponse. Il me connait bien. Car en effet, si je suis bien du style à douter et à hésiter, je ne doute et n’hésite que quand je mesure les conséquences de mon choix ou de la situation dans laquelle je me suis mis. Au lycée, avec mon ami Maria, des fois, on se demandait si on irait en cours ou pas, ce qui bien entendu voulait dire qu’on avait déjà décidé d’aller plutôt au café, mais on enveloppait cela de l’indécision car nous mesurions, bien entendu, les conséquences de cette décision. On finissait toujours au café, bien entendu. Si j’ai toutefois un regret sur ce pli que nous avons pris, alors, ça a été de ne pas le casser, et d’utiliser ce flottement pour poser la question autrement, et hésiter à aller au café car dans ce cas, finalement, nous serions allés en cours, je n’en doute pas une seconde.

Et c’est précisément la nouveauté de la situation dans laquelle je me trouve, j’ai retourné la question dans différents sens, au point de me trouver dans un entre-deux qui ne serait pas binaire, mais multiple, où l’un ne rejette pas l’autre, où j’aurai et le café, et le cours, et le devoir rendu dans les temps, et une sortie le soir, et du temps pour étudier, et mon cours de flûte, et même celui de rendre le devoir en retard en m’excusant au professeur. Voilà pourquoi je ne sais pas trop quoi choisir, voilà pourquoi je me sens à une sorte de carrefour.

Pour la première fois dans ma vie, je ressens quelque chose qui est de l’ordre de la continuité, et non de la rupture. Quelque chose qui est de l’ordre de la complémentarité, et non de l’exclusivité, et alors, je me fais peur car être temps de chose, cela fait de moi un génie, un être exceptionnel, unique. À mes propres yeux, en tout cas. Et alors, j’ai le vertige car je crois que toute ma vie j’ai tenté d’échapper à cela en bâtissant chez d’autres des modèles que je ne suis pas, que je ne serai jamais. Être Madjid Ben Chikh, c’est certainement la chose la plus difficile qui soit, en tout cas pour moi. Remplir Madjid Ben Chikh, lui donner sa place, son unicité quand toujours j’ai cherché à choisir pour rompre, être ceci pour ne pas être cela, être ici pour ne pas être là, et je ne parle même pas de ces choix qui n’en ont pas été, n’étant eux-même que les conséquences subies de mes choix antérieurs, tout englués de regrets, d’illusions perdues, d’occasions gâchées, loupées. Et avec au fond de moi le sentiment de n’avoir été finalement que mon propre juge, et mon propre bourreau, coupable de moi.

Alors. Je suis entre deux, je vous dis, un deux multiple, qui n’est pas deux, qui n’est pas d’eux mais qui est bien de moi (je devais la faire, celle-là), et je me retrouve unique, seul, incroyablement seul, et chaque fois, ces dernières années, que cette idée m’a effleurée, j’ai eu comme une envie de pleurer car alors, si finalement cette situation n’appelle pas de choix, pas de rupture mais l’incroyable patience du quotidien qui chaque jour se renouvelle et se complète, avec des choix qui n’excluent rien mais s’ajoutent pour faire de moi une polyphonie unique, alors c’est le vertige et c’est la solitude profonde, je veux dire par là vraiment profonde, celle-là qui touche au point le plus sensible au plus profond de moi, la solitude de l’origine, ce sentiment de ne pas avoir de place, de ne pas être à sa place et que Rousseau raconte très bien dans Les confessions.

Ce qui est le plus difficile est de renoncer à l’illusion de moi, à l’image de moi, à l’emprise d’un moi social qui m’oblige et me réduit à « devoir faire un choix » qu’en réalité, je n’ai pas à faire.

Cette histoire de « déchéance de nationalité », cette obligation à nous « dissocier », vous ne pouvez pas mesurer à quel point elle a été une profonde cassure pour beaucoup d’entre-nous, musulmans. Il y avait beaucoup avant, mais là, pour beaucoup d’entre nous, il y a une cassure profonde et, dans mon cas, c’est une cassure qui ne se cicatrisera jamais, que rien ni personne ne pourra réparer. Ne croyez pas ici que je fais une digression, c’est le coeur même du sujet. Rousseau est né d’une accusation injuste. Toute sa vie il est revenu sur cet épisode de l’enfance où tout s’est noué, jusqu’à sa personnalité torturée et paranoïaque mais également cette aventure sur les route après la fugue et finalement la vie à Paris et son oeuvre littéraire.
Moi (nous), on m’a demandé de faire un choix absurde et d’endosser des crimes qui ne sont pas les miens. J’ai toujours divisé l’humanité entre les chats et les chiens. Je suis un chat: je n’oublie pas, et quand on me blesse, jamais je ne pardonne. Jamais. Et avec tous les crimes dont la France s’est rendue coupable aux quatre coins du monde et jusque dans le pays qui a vu naître mon père, et avec la vie misérable qu’elle lui a fait subir, jusqu’au cancer de l’amiante après des années de pauvreté, avec tout ce mépris administratif qu’il lui a fallu encaisser, après l’humiliation, les humiliations régulières, ce qui est encore plus profond que le racisme bête, et avec tous les meurtres appelés « bavures » qui sont le lot commun un peu partout sur le territoire quand on est noir ou arabe et qui donnent à mes frères et soeurs de destin cette barre au ventre, cette peur et parfois aussi le mépris de soi, devoir m’excuser, me dissocier et choisir, vraiment, non, jamais je ne le pardonnerai. Jamais. Jamais la France ne me cassera, ne me pliera: elle ne le mérite pas.

Poursuivant mon chemin ces dernières années, je me suis comme mis en attente, et finalement, c’est en attente de moi que je me suis mis. Chaque évènement sur la route m’a apporté quelque chose, un éclairage nouveau, j’ai appris, je me suis appris, j’ai enlevé une par une les couches successives de mes certitudes, de mes croyances, de mes espoirs et je me suis réduit à n’être plus qu’un esprit du quotidien, du moment, du présent, un degré zéro de l’ambition, un renoncement. Ce faisant, j’ai regardé les choses d’un oeil neuf et de plus en plus un oeil qui est miens, nourri non pas de l’être social, mais de mon histoire.
Combien de fois j’ai regardé les arbres, le soleil, les couchés de soleil et leur couleur orangé et mauve, combien de fois j’ai savouré la brise quand je faisais la sieste en plein air comme j’aime tant le faire, combien de fois j’ai regardé la mer, ses vagues, savouré son odeur, combien de fois ai-je contemplé les paysages magnifiques ici et là en ressentant l’incroyable vacuité de notre « civilisation », son incroyable absurdité et surtout l’incroyable gâchis. Tout nous est donné, nous sommes le réceptacle d’une expérience unique, le monde s’offre à nous, il se donne à nous gratuitement, il est là, il n’y a qu’à le regarder, et nous sommes englués dans les choses, des choses moches faites avec des trucs laids, qu’on achète et puis qu’on jette, et qui bousillent tout ce qui est joli, simple et fragile.
Combien de fois j’ai ressenti la solitude de ces syriens, de ces yéménites et de ces palestiniens piégés dans une situation absurde et monstrueuse à la fois, eux, nous, moi, n’étant eux-mêmes, nous-mêmes, moi-même, que de fragiles créatures au même titre que ces plantes et ces animaux que nous avons également réduits au rang de choses.

Je hais, les bouquets de fleurs. Oui, j’ai même appris cela.

Alors. Eh bien justement je ne sais pas, et je crois que le choix que je devais faire était précisément celui-là. Non pas répondre à la question de savoir ce que je voulais faire, ce que je comptais faire, mais simplement faire tout ce que j’avais à faire, et vous ne pouvez pas imaginer tout ce que j’ai à faire. Au fil des ans, la liste s’est allongée, j’ai trop de choses à faire, non pas parce que je dois les faire, mais parce que je peux les faire et parce que j’ai envie de les faire, et que pour cela, il n’y a finalement aucun choix, aucune décision ni même aucun modèle.

Oui, au fond de moi, j’aimerais quitter le Japon. Mais comme cela m’est pour le moment totalement impossible, et que par ailleurs j’y suis plutôt bien installé, alors, c’est une situation que j’accepte. Il y a un peu de regret, mais ce que je peux choisir ici, c’est accepter mon choix, celui de venir y vivre. C’est cela qui a été, et qui reste le plus difficile, c’est comme une démangeaison quelque part, une idée en fond et qui me retient en arrière, et cela depuis 5 ans.

Alors, j’écris ce billet. Vous ne pouvez pas imaginer toutes les illusions auxquelles je renonce en ce moment, toutes celles auxquelles je dois renoncer, tous les deuils de moi-même, de l’idée que je me fais de moi-même, comme c’est difficile, et comme c’est long… J’écris ce billet maintenant, et c’est lui-seulement que j’écris, et ce n’est pas fondamentalement important pour vous, mais pour moi, ça l’est, important. C’est un peu comme ce tableau en liège que je viens d’acheter et qui est sur un côté de mon bureau, avec ses punaises et ses post-it et qui, tout archaïque qu’il semble être, représente le premier pas en avant depuis cinq ans.
Dessus, il y a un post-it, il y a écrit dessus « ménage », et grâce à cela, j’ai enfin nettoyé les livres dans ma bibliothèque, ils étaient couverts de poussière. Oui, je sais, pour un premier pas en avant, c’est vraiment trivial et ridicule, mais c’est moi que ça regarde, pour moi, c’était important. Dans la foulée, j’ai également envoyé une jolie carte à ma mère et à mon frère, ça aussi, cela peut sembler vraiment inutile et sans intérêts, mais je pense qu’il s’agit de la première lettre que j’envoie depuis des années. Et puis j’ai remis à jour ce site.

Voilà. Est-ce que cette fois je vais enfin avancer et faire tout ce que j’ai décidé de faire? Je n’en ai pas la moindre idée, et c’est aussi une connaissance intime de moi-même que comprendre que je peux également ne rien faire du tout et me contenter de vivre ma vie comme elle est, avec un travail, des vacances de temps en temps, des photos partagées sur Instagram, un billet de blog de temps en temps et que cela seulement n’est en rien un échec de ma vie car il y a des millions, des centaines de millions de gens qui vivent comme cela et que ce n’est pas un problème du tout. Cette ambition d’ « être », de « se réaliser », tout cela, c’est le bullshit et le brainwashing de notre civilisation dans sa phase hédoniste-consummériste, où chacun veut « réussir sa vie » en pensant que cela a un sens et surtout qu’iel en a réellement la possibilité.

Modeste. Simple. Désoixanthuitardisé. Désillusionné. Remis à ma place. Sans aucune ambition. Basique. Ni triste, ni joyeux. Plutôt heureux finalement. Non plus traversé de questions ou de croyances ni de certitudes mais simplement ouvert à des possibilités quand elles se présentent.
Avec le sentiment profond de mon unicité et surtout que le monde mourra avec moi avec la mort de mon expérience du monde, et que cette expérience est unique, qu’elle est le plus beau cadeau qui m’est donné, et j’écris bien ici donné, ce qui veut dire qu’il ne dépend finalement que de moi d’accepter ce don, de le prendre et de le vivre, de le partager, avec aussi la conscience que tout, toutes et tous autour de moi reçoit le monde, que le monde lui est donné, et j’écris bien donné, et que son expérience est elle aussi unique, et que cette expérience est un cadeau précieux qui dépasse de très loin les choses.

Modeste, je vous dis. Je fais un premier pas en avant, on verra bien, c’est une véritable aventure, la vie.


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