Rêve

C’était bien Yann, mais il avait les cheveux un peu long, un peu comme ceux de John Travolta dans Pulp Fiction, c’est ce que je pensai en tout cas, et je me dis que ça ne lui allait pas, quelle idée, hein.

J’ai un autre billet qui attend que je le termine, mais pour commencer l’année, un billet plus court, plus brut et moins « fini », si vous permettez. Mon rêve la nuit dernière m’en offre l’occasion, et cela me permettra de saluer mon ami Yann à qui je le dédis, puisque c’est de lui dont il s’agit.

Je ne sais trop pour quelle raison, je me retrouvais avec un gros sac d’affaires, je n’avais plus de travail. Mon pays était une sorte d’entre-deux, je devais quitter le Japon, et je le torturais de cette situation, je ne voulais pas, je ne faisais que suivre l’événement. Je me disais que c’était trop bête, je n’avais pas encore demandé mon visa permanent. Il faisait beau, ce jour là, je pense que ce devait être l’été.

J’étais assis, comme en partance, dans un quartier d’aéroports, avec beaucoup de voitures, il y avait de la poussière. Je pensais à Yann, je ne sais trop pourquoi, peut être il comprendrait. Et voilà que je me retrouvais dans un bus qui allait vers l’aéroport (!), et Yann était le chauffeur. Je regardai son visage, il était de profil. C’était bien Yann, il transpirait un peu comme l’homme de Total Recall avant que Schwartzeneger ne le tue, mais il avait les cheveux un peu long, un peu comme ceux de John Travolta dans Pulp Fiction, c’est ce que je pensai en tout cas, et je me dis que ça ne lui allait pas, quelle idée, hein. Mais il était là et sa présence me réconfortait. Un groupe de touristes italiens surgit dans le bus, moi, j’avais dans la main une miniature de bus et j’essayais d’en faire un bus Tôkyû, il y avait plein d’options de destinations, de lignes, de numéros, je m’y perdais. Yann me suggéra quelques combinaisons, et en même temps les touristes se faisaient plus insistants, ils cherchaient l’aéroport (!), Yann était occupé à conduire, alors je me fis interprète et je leur dis comment y aller, trouvant assez ironique de leur répondre alors que je me débattais avec le bus miniature, incapable de trouver la couleur bordeaux des bus Tôkyû mais soudain capable de parler italien, tout cela alors que je devais quitter ce pays quand je pouvais y faire tant de choses encore. Je me suis réveillé. Ce rêve était à la fois intense, douloureux, sentiment d’arrachement, et en même temps terriblement entêtant, cette miniature qui retenait toute mon attention.

Sentiment d’injustice.

Yann a quitté le Japon il y a un peu plus de deux ans maintenant. En y réfléchissant, j’ai pensé que dans ce rêve, j’étais Yann, et Yann, ce conducteur, c’était moi. Ces cheveux un peu longs qui ne lui allaient pas, c’est l’altérité de la différence, ce regard que l’on porte sur l’autre, des fois, pourquoi porte-t-il ce vêtement, pourquoi pense-t-il cela, c’est ce qui fait que je ne suis pas l’autre et que l’autre n’est pas moi. Et ce moi dans ce rêve, ce moi piégé par une situation et se débattant pour donner un sens à ce bus (et un bus, cela peut aller partout, nulle part et n’importe où), c’était Yann qui a traversé, comme toutes celles, tous ceux qui quittent un pays après y avoir vécu très longtemps, tous les doutes, toutes les incertitudes, tous les regrets aussi, les souvenirs et les attaches, et qui s’accroche finalement à la réalité, et qui malgré tous ces doutes, ces incertitudes, s’entête à donner un sens, ici ce bus miniature, pour finalement le trouver. Dans mon rêve, je finis par renseigner ces touristes italiens.

Rien n’est pire que l’entre deux, l’indécision. Rien n’est plus fort que le choix. Il y a un an et demi, six mois après avoir quitté le Japon, Yann a eu « une rechute », il a pris un billet d’avion et est venu à Tôkyô. Il s’était décidé à y revenir après l’avoir quitté en novembre, et après quelques mois d’une difficile ré-acclimatation à Paris. Il avait longtemps dit qu’il quitterait le Japon, et puis quand la situation s’était présentée, qu’il n’avait finalement plus eu trop de choix, il s’y était résolu mais cela n’avait pas vraiment été un choix à proprement parler. Alors en juin 2015 le revoici à Tôkyô sous le grand soleil. Le premier soir où nous avons bavardé, j’ai compris qu’il ne resterait pas à Tôkyô, ça m’a peiné, sentiment de perdre un ami. Peut-être ne le savait-il pas encore, mais c’était en réalité assez transparent.

Ce n’est que deux ou trois jours plus tard, après un entretien professionnel, qu’il m’a dit qu’ils repartirait très vite, qu’il écourterait. Il ne savait pas trop ce qui lui arriverait désormais, mais c’était comme ce bus que dans mon rêve je m’évertuais à plier à mon choix: il avait beaucoup trop engagé dans son départ, dans son installation, et il ne se voyait pas faire le chemin inverse. Pour se justifier, il ponctuait ses explications de ses éternelles critiques du Japon, vous savez, ces critiques systématiques qui n’en sont pas mais qui servent à s’accrocher à une situation difficile et masquent la douleur de la vraie séparation. Et puis il est reparti.

Yann a fini par lâcher le bus miniature. Le joujou lui a donné la force de continuer, de forcer, jusqu’à ce que ces touristes donnent un sens à tout cela. Je sais qu’il est très heureux et que ces deux année n’auront pas été vaines. Ce qu’il a construit, il l’a construit tout seul.

Quand on quitte son pays pour un autre, on ne pense pas trop au retour, on se dit que ben, on reviendra, mais on n’en mesure pas le poids. Peut-être même ne sait-on pas encore que partir est finalement bien plus facile que revenir.

Lors de mon séjour en décembre, j’ai véritablement savouré les retrouvailles, l’amitié, la chaleur et la disponibilité de tout le monde. Mais si soudain ce monde qui aujourd’hui est si lointain devenait mon quotidien, ce serait une toute autre réalité que je trouverais. Le cheveu sur la soupe. Les amis qui ont un quotidien, une vie, un travail, des engagements, les crottes de chiens sur les trottoirs n’en deviendraient que plus insupportables. Dans cette ville soudain je ne serais plus qu’un étranger qui aurait à retrouver, que dis-je, à inventer sa place, ses marques, son quotidien. Oui, l’envie de fuir, de retrouver ce chez moi qui s’appelle Tôkyô, mes promenades, tous ces visages familiers quand à vous ils vous semblent exotiques. Jun… Je ne sais pas si j’aurais la force de ne pas renoncer à la tentation de revenir. Je ne sais pas si j’aurais le courage de retourner dans cette ville devenue pour moi si étrangère et appelée Paris. Je ne sais pas si je m’obstinerais à faire plier ce bus miniature à mon désir de lui donner cette direction qu’envers et contre tout il refuserait de prendre.

Il en faut, du courage, pour rentrer chez soi. Je comprends mieux pourquoi les immigrés ne rentrent pas au pays. C’est trop dur, trop d’attaches, trop de sacrifices aussi pour s’installer et faire de cette terre étrangère un objet quotidien, familier, amical.

Voilà, je voulais fixer ce rêve qui a remué beaucoup d’affects, de sentiments et que ma mémoire a gravé pour me transmettre un message extrêmement simple. Il n’y a pas de bonheur possible dans l’entre deux, et qu’ici ou ailleurs, il faut véritablement décider de poser ses valises, construire et construire là où on est, avec ce que l’on a. Et laisser faire le temps.

Yann, ta persévérance force mon respect.

1 Comment

  • Merci pour ce partage. Je suis partie de France depuis un peu plus de trois ans, et il m’a fallu du temps pour trouver mes marques en temps qu’expatriée. Je prends lentement conscience, notamment en lisant de nombreux témoignages d’expatriés de longue date tels que les tiens, que je ne reviendrai probablement jamais en France. Et une part de moi l’a toujours su. En prenant l’avion, ce 1er décembre 2014, j’ai pensé, en japonais, もう帰れない, ここに… Ce n’était pas tant ce lieu que je quittais, mais le chemin d’un futur dans ce pays, que je décidais de ne pas emprunter. Amicalement.

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