Retour/s

Ginza, vendredi 18

La plus longue interruption sur ce blog, je pense. Peut être avez vous pensé que ce blog était mort. Peut être avez vous pensé que ce blog ne m’intéressait pas. Peut être avez vous pensé que je n’habitais plus au Japon. Peut être… Peut être n’avez-vous rien pensé du tout et avez-vous tout simplement ignoré ce blog, à moins que vous n’en ayez profité pour le visiter et vous plonger dans les billets plus anciens, que sais-je.

Pour revenir, j’avais envie de revenir à la source même de l’exercice du blog. Je voulais me débarrasser de tout ce qui était superflu, tout cet encombrement qui me forçait à toujours me demander si tel ou tel lien était au bon endroit, telle ou telle photo bien visible, au point de ne plus y écrire tant l’exercice me paraissait contraignant.
Alors vous allez suivre des changements dans les jours qui viennent, je vais tour à tour recomposer mon environnement d’écriture pour rendre à ce blog sa visibilité première, une visibilité du texte sous une photographie qui évoquera ma vie ici, au Japon, mais sans faire de cette photographie le pivot du message comme j’ai fini par faire avec un peu trop de paresse. Car il ne faut pas s’y tromper, publier trois lignes avec un assortiment de 80 photographies ni recardées ni retraitées est une des formes les plus vulgaires et les plus basses du blogging, une forme qui n’a d’équivalent que les DJ électroniques qui poussent la musique pendant la nuit sur les radios commerciales.
Ça a été une étape, et vous pouvez constater que cette étape ne me satisfaisait guère puisque ce pousse-photo m’a pratiquement conduit à abandonner toute présence réelle sur ce blog. Une étape longue, mais nécessaire car elle est celle d’une réinvention et de ce blog, et de moi-même, loin de l’urgence d’un visa arrivant à terme, reposé de l’urgence financière qui m’a pris à la gorge pendant si longtemps ces dernières années, et comme recomposé en dedans.

Je suis une multitude en moi, je suis la somme de contradictions multiples, d’injonctions sévères et parfois peu sympathiques, et je suis aussi le résultat de mes rencontres et de l’attachement que l’on me porte comme l’attachement que je porte. Je suis fait de multitudes inconciliables dans le monde mais avec lesquelles j’ai du composer une sorte de pacte avant de prendre conscience deep inside que j’étais de par mon histoire une personnalité originale.
Tout le monde l’est, peu de monde a à jongler autant. Père algérien de Kabylie mais panarabe et musulman pratiquant d’une longue lignée de prêtes marabouts, militant de l’indépendance algérienne et syndicaliste, ouvrier puis chômeur, mère française catholique de l’ouest de la France ayant fait des ménages pour nous aider à vivre quand nous sommes tombés dans la grande pauvreté, homosexuel, séropositif, musulman sans aucune pratique religieuse, amoureux de toutes formes de musiques anciennes européennes ou méditerranéennes, anglophile vivant au Japon… J’ai longtemps jonglé avec une personnalité longtemps éclatée, et après avoir appris à vivre avec tout ce qui me fait sans laisser telle ou telle part prendre le dessus pour annihiler toutes les autres, j’arrive, à 48 ans, à un moment où je regarde tout cela avec une grande tendresse parce que finalement, je ne m’en sors pas trop mal. Après tout, je suis né à 7 mois et dix jours, j’ai fait ma première bronchite à peine sorti du ventre de ma mère, et je suis toujours là.

Tout cela me manquait, tiens, parler de moi sur ce blog.

J’ai donc démarré le site Nedjma Adjazairiya. Après une activité incroyablement débordante, un enthousiasme débordant, je traverse une période faite d’hésitations, de doutes, et si j’ai, justement, besoin de revenir sur ce blog, c’est justement parce que les hésitations, les doutes, sont les moments les plus intenses que l’on peut traverser quand on créée quelque chose.
Je créée ce site comme on créée une œuvre d’art. Je ne me conçois pas comme une rédacteur en chef, comme un directeur de publication, même si la réalité fait que je suis et ceci, et cela. Mais si je limitais ma contribution à cela, alors, je passerai à côté de ce que j’appelle mon intuition, et qui est en réalité ma part artiste. Artiste est un mot que je n’aime pas. Il y en a, des mots que je n’aime pas quand je parle de moi. En fait, tout ce qui pourrait me caractériser de façon positive me semble impropre, immérité, usurpé. Je ne me détacherai jamais de ce doute presque originel qui me fait. Cela aussi, je dois faire avec, et je dois en faire quelque chose de bien. Douter le rend plus fort et, pour tout dire, c’est dans le doute et dans la peur que j’ai depuis toujours trouvé les idées les plus amusantes ou les plus originales.
Je doute, donc, et en même temps je sais que jusqu’à présent je n’ai pas osé faire ce que je voulais faire avec ce site, qu’il a quelque chose d’inachevé. À l’image de ma personnalité, tiens, justement. Trop comme ci ou trop comme ça, quand en réalité je suis et ceci, et cela, et quelque chose encore, tout cela à la fois, comme Nedjma, comme ce polygone étoilé, pourquoi devrait on choisir quand il n’y a qu’à rassembler…
Une seule ambition, elle, ne m’abandonne pas, je veux que ce soit parfait. Et j’ai une idée très précisé de cette perfection. Je vous parlerai encore de ce site, et en attendant, vous pouvez le visiter.

Nous accueillons les typhons bien tard, cette année. La semaine dernière, un très gros qui a provoqué plus de vingt morts, principalement dans une petite île au large de Tôkyô. Chez moi, ce n’était que vent violent et pluie, une pluie abondante, bruyante dans la nuit. Au matin, il ne restait plus que de fortes rafales de vent sous un soleil réparateur. La rue, bien qu’encore luisante, ne montrait aucune trace du drame qui dans la nuit s’était joué, à l’exception peut être d’un plus grand nombre de feuilles mortes ici et là. Un typhon est quelque chose d’incroyablement banal, par chez nous, vous savez… Et voilà qu’en revoilà deux d’un coup cette semaine, dont un très puissant, très lent, et plus lent il est, plus abondante est la pluie, plus graves les dégâts occasionnés, principalement en zone rurale. Inondations, glissements de terrains, parfois habités, avec leur décompte macabre. Et puis toujours, à 230 kilomètres de Tôkyô, une centrale nucléaire réduite à l’état d’épave aux quartes ventres béants, avec leurs citernes d’eaux usées contaminées fuyant de toute parts, offertes à tous les vents et menaçant de transformer ce calme précaire en l’une des catastrophes écologiques et humaines les plus tragiques de l’histoire de l’humanité.
Chaque typhon nous rappelle à quel point nous sommes suspendus au bon vouloir de ces vents que nous ne contrôlons pas…
Samedi, le typhon passé, le soleil brillera.

Depuis les vacances à Kyôto, nous avons l’occasion Jun et moi de faire quelques agréables promenades. Kamakura bien sûr, mais aussi des parcs. La semaine dernière, c’était un tour au parc Sankeien, près de Yokohama. C’était la première fois en début d’automne, la distance nous en séparant et la proximité de Yokohama en ayant fait au fil des ans la promenade idéale la veille de Noël : Noël n’existe pas vraiment ici, mais cela n’empêche pas certains quartiers de se parer de décorations, et parmi ceux ci, l’ancien quartier occidental de Yamate qui domine de ses hauteurs la baie et la ville de Yokohama. Les maisons, de style américain de la fin du 19ème siècle, accueillaient les premiers ambassadeurs européens et américains et sont aujourd’hui transformés en musées et en salles de fêtes. À la fin de l’années, elles accueillent des concerts et sont décorées par des décorateurs d’intérieurs chacune dans un style différent. Noël parisien, Noël en Bavière, Noël dans le Kent… Les créateurs ont parfois des idées très originales, certains n’échappent pas aux clichés. Cela reste une promenade très agréable en soirée, après avoir visité le parc japonais de Sankeien, puis marché dans la rue Motomachi qui ne va pas sans le rappeler la rue Montorgueil. Il y a trois ans, il faisait très très froid, le vent sec et glacé soufflait très fort sur les collines, et des bénévoles distribuaient du vin chaud. Les jardins de ces maisons étaient, elles, parées de bougies, c’était très agréable et, pour le coup, il y avait quelque chose de Noël qui flottait.
Il n’en fallut pas moins travailler le lendemain, pour Jun.

Cette année, il n’y aura pas de promenade de fin d’année à Sankeien. Il n’y aura pas de promenade dans Kyôto. Cette année, je n’éteindrai pas le Japon comme je l’ai fait chaque année. Cette année, il n’y aura pas la promenade du nouvel an dans Nara à moitié endormie. Cette année, je quitterai le Japon dans son agitation habituelles, plus qu’habituelle, même, entre ses bonenkai, ses vendeurs de poulet de Noël (!), ses vendeurs de gâteaux fades couverts de crème et de fraises ressemblant à des modèles en plastique dignes de l’univers des poupées Barbie, ses montagnes de mandarines et clémentines dans les grands magasins…

Cette année, je pars pour Paris le 22 décembre. Ce sera ma première visite en près de 7 ans. Je n’en reviens pas… Jun me rejoindra un peu après, le 27.

Cette année, j’éteindrai le temps, je le suspendrai pendant deux ou trois jours auprès de ma mère que je n’ai pas vu depuis près de sept ans. Je n’ose imaginer ce que le temps qui a passé a fait à ses cheveux, à son visage, il me suffit de me regarder dans un miroir pour reconnaître sa marque. Je l’éteindrai le temps avec modestie, en sachant que ce n’est qu’une illusion, une illusion nécessaire pour se retrouver soi et retrouver les autres, comme chaque année à Kyôto. Chaque année, j’ai vu le temps passer et me transporter d’une année à l’autre, et pourtant il était suspendu. Rien n’y fait, on peut arrêter le temps de la civilisation, éteindre les machines et savourer l’air pur d’un paysage désolé par l’hiver, il reste toujours ce temps du vivant inexorablement tourné vers la mort, avec toute sa magie : savourer un instant de bonheur, une fleur, un sourire, un bon mot et le rire qui fuse, une larme partagée. Et même ces cheveux blancs qui désormais dominent mes tempes et ces sourcils eux mêmes blanchis, mes déjà 48 ans…
Cette année, je retrouverai mes amis après une longue absence, le temps passé sera de la partie. Cela m’amuse, presque. Nicolas, hier encore si jeune, Tolbiac. Stéphane, un café en terrasse de la Sorbonne, il faisait beau ce jour d’octobre, et nous étions des grands, nous pouvions vaillamment traverser ces couloirs qui avaient auparavant été traversés par d’autres avant nous et dont les noms subsistent malgré le temps qui a passé… Le temps ça donne le vertige quand on se retourne, ça donne aussi son goût aux choses, comme la mort.

Au travail, tout a changé en quelques mois. Aaron, Jeremy et Jack sont partis. Nous avons eu trois autres professeurs qui ne sont pas restés. Aaron vit à Istanbul, Jack est retourné au Royaume Uni, Jeremy est parti en Inde étudier le yoga. Les trois professeurs n’ont pas marqué, pour tout dire, je suis heureux qu’ils soient venus et partis si vites. Leur présence a été comme une rupture, la nostalgie qui n’a pas le temps de s’installer, une parenthèse, et en voici deux nouveaux. Ils ont l’air bien. Aaron me manque un peu, son côté grande dame par moment, quand en trois mots il résumait sa pensée comme une sommation définitive et non négociable. On parlait mecs, on parlait VIH, on parlait Japon, on parlait avenir. Jamais je ne me suis senti si proche d’un collègue, conflits compris. J’ai regardé les nouveaux épisodes de The walking Dead en pensant à lui, on parlait pas mal de séries télévisées. Je n’ose même pas regarder Modern Family tant je redoute qu’il me manque. Jeremy était le calme du samedi. Jack un petit morceau d’Angleterre, avec sa façon de parler sans prononcer le t et en heurtant les mots en les découpant en mille morceaux sans articuler comme seuls les britanniques savent le faire.

Parmi les choses à faire obligatoirement cet hiver, il y a prendre un verre avec Yann à Paris, parce que, quand même, si je ne le fais pas, c’est un peu nul.

Voilà, ça m’a fait un bien fou de revenir sur mon blog, c’est chez moi, et on n’est jamais mieux que dans le chez soi qu’avec le temps on a patiemment construit.

ただいま.

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