Reset

Kyoto, Nisson-in, mai 2019 / 令和元年5月、二尊院、京都

Je suis très heureux d’écrire ce billet de blog, simplement parce que depuis quelques jours je remets la main sur ce site, j’actualise les contenus et les menus, je le veux aussi ressemblant à moi-même que possible. Je sais que cela semblera un peu ridicule mais c’est l’aboutissement d’un très long chemin, et désormais j’utiliserai cet espace comme une totale projection de moi-même dans toute ma complexité, mais aussi en y mêlant le monde tel que je le perçois et le recrée en moi.

Je ne crois pas avoir jamais été aussi bien de ma vie qu’en ce moment. Je n’ai pas de raison particulière pour cela, et pour tout dire j’en suis encore à couver le deuil du décès de maman quelque part en moi. Non, c’est plutôt le sentiment d’être remis à zéro vraiment, le sentiment d’une page tournée et de quelque chose d’amorcé, non pas depuis quelques jours mais depuis plusieurs années. Je ne suis pas au sommet, ce qui expliquerait que j’aille bien, non, c’est plutôt le contraire. Je suis au seuil de quelque chose de nouveau, je ne sais pas trop quoi. Je sais juste que je suis très ouvert sur l’avenir.

Alors je suis heureux de mettre par écrit ces sentiments, d’être totalement égocentrique, égoïste et auto-centré quand tant de choses vont mal autours de moi, autours de nous.
Je veux dire, ce gamin qui s’est reçu un coup de couteau dans la gorge par un policier « de gauche » lors d’un contrôle après s’être fait traiter de pédale.
Je veux dire, les palestiniens sommés d’encaisser quelques milliards et de renoncer à eux-mêmes dans une fantastique blague qui révèle enfin au grand jour la complicité et l’abjection de ces alliés de toujours, les américains, les saoudiens et les israéliens.
Je veux dire, la perspective d’une crise financière majeure au niveau planétaire au moins aussi violente que celle de 1929, avec des bourses qui perdront 80% de leurs valeurs, des faillites de banques centrales et des gouvernements qui s’écrouleront, des émeutes de la faim dans un chômage de masse mondial, et l’intelligence artificielle qui dévoilera son véritable visage, à savoir le contrôle policier, politique et social. Et des guerres, certainement. Avec un peu de bombe atomique dedans. Et des accidents de centrales atomiques…
Je veux dire, au même moment, une accélération des dérèglements climatiques et de leurs conséquences avec une chute de la production agricole potentielle et des décès de masse d’enfants et de vieillards.
Je veux dire, la perspective d’épidémies globales et mondiales qui prendront d’autant plus facilement que les populations seront fragilisées par la crise économique et les effets à rebours de la démission des gouvernements dans les politiques de santé publiques. Je veux dire, la fin de l’efficacité de la plupart des antibiotiques.
Je veux dire, notre dépendance au confort, à l’air climatisé, au frigo et aux glaces en été, au chauffage, au four et aux plats riches en hiver. Je veux dire aussi, notre dépendance à des circuits d’approvisionnement en alimentation qui ont tué la production de proximité au profit de la production mondialisée. Les fraises en décembre, les poires en été, les avocats et les ananas en toute saison, les petits plats surgelés avec de la viande et des légumes dont ne sait pas trop où, cuisinés quelque part, emballés ailleurs et congelés va-savoir-où. Avec de la viande certifiée d’origine nourrie aux protéines d’origine aléatoire et dont on découvre que le boeuf est du cheval. Je veux dire, la faillite des compagnies d’assurance et des armateurs qui permettent et assurent le transport, et la faillite des circuits de distribution. Plus rien à manger chez Carrefour, quoi.
Je veux dire qu’en fait l’horizon à 15 ans est désespérant. Tragique. Triste. Révoltant.
Je veux dire, je vous vois derrière votre écran vous dire qu’en plus d’apprécier Houria Bouteldja, je donne dans la collapsologie. Ça ne me pose pas de problème. Cela fait longtemps que j’ai découvert le 14ème et le 15ème siècle. We’ve been here before, comme on dit en anglais. Ce n’est pas la première fois. Et rassurez-vous, je n’ai toujours pas les cheveux longs, je déteste le jumbé et encore plus les types lookés zadistes qui en jouent en trouvant ça cool surtout s’ils sont diplômés en science sociale et qu’ils aiment Hugo Chavez.

Bon, alors… Reset numéro un

Le 14ème siècle européen commence par une crise économique et des tentatives de manipulations monétaires destinées à ranimer la croissance. Et la croissance, elle avait été phénoménale au 13ème siècle, ce siècle qui nous a légué les cathédrales gothiques. Plus de 22 millions d’habitants en France au début du 14ème siècle, toutes les forêts déboisées pour produire de l’agriculture, une économie monétaire développée avec ses banques et une circulation de la monnaie jusqu’au plus profond des campagnes, et puis des villes ouvertes, sans murailles, prospères et riches.
Et puis donc cette crise économique due à l’arrêt de la route de l’or avec le monde arabo-musulman suite à l’expansion ottomane, et puis des manipulations monétaires masquant de moins en moins la déflation, et puis soudain l’hyperinflation, les murailles qui réapparaissent à l’entrée des villes, les corporations qui restreignent leurs règles pour en exclure la masse sans cesse plus grande des chômeurs qui ne trouvent plus à s’employer et marchent sur les routes, de ville en ville, et puis des bidonvilles qui apparaissent autours de ces villes naguère prospères et désormais tentées par le replis. La première famine depuis des décennies en 1317. Pas une disette, non, une famine.
Et puis le roi Philippe IV qui meurt, son premier fils qui meurt, le deuxième, le troisième et soudain plus de roi pour la France, et voilà qu’en 1327 le roi d’Angleterre, Édouard III, annonce qu’il est roi de France parce que sa grand-mère était la fille du roi de France. Et voilà la guerre de cent ans qui s’amorce.
Crise économique, crise de population, crise politique et guerre vont complètement déstabiliser un royaume incroyablement prospère durant les 150 années précédentes. Si la situation est très mal engagée en France, elle est identique dans la péninsule italienne traversée de guerres civiles ou dans les Flandres où France et Angleterre s’opposent.
Alors, quand en 1347 un bateau infesté par le bacille de la peste entre dans le port de Marseille, il trouve un terrain parfaitement préparé pour que la maladie se propage dans les bidonvilles sans hygiène et circuler sur les routes avec tous ces cheminants errant de ville en ville, sales et mal alimentés mais devenant les vecteurs de la maladie d’une efficacité redoutable.
Et puis, quand toute la fine fleur de la féodalité se trouve battue et tuée, le roi Jean ll kidnappé contre rançon par l’Angleterre lors de la bataille de Poitier à la même époque, la France n’est plus qu’une sorte de coquille vide dont la structure féodale vient de totalement s’effondrer quand au même moment les féodaux italiens, ruinés par la crise économique et les guerres civiles, et après s’être vendus aux cités italiennes, commencent à se vendre au plus offrant en France, seigneur ou bourgmestre. Des soudards, des pillards lâchés dans les campagnes. On viole, on tue, on pille, certaines villes se vident.

En 40 ans, la France n’est plus qu’un pays en voie de disparition et sa population est réduite à 8 millions. L’Angleterre a perdu les trois quarts de sa population, tout comme l’Italie. La peste a conclu définitivement le décrochage qui l’avait précédée.
We’ve been here before. Ce n’est pas la première fois.

Reset numéro 2

C’est mon ami Thomas qui m’a ouvert à l’idée d’effondrement. Thomas et moi, on se connaissait du Japon.org, le site « Japon » par excellence au tournant du millénaire, avec son forum super actif. Vers 2002 ou 2003, il pensait qu’à l’avenir tout irait dans le Cloud, plus de disque dur, et moi, je trouvais ça quand même un peu inquiétant parce que j’aime bien avoir les trucs, quand même, et en même temps je me disais que c’était irréversible.
Et puis un soir de 2005, on était dans une longue causerie au téléphone, il me parlait du blogueur Joe Bageant dont il commençait à traduire les articles, de l’Amérique petite blanche profonde en décomposition (autant dire qu’il n’a pas été surpris par la victoire de Trump, Thomas) et il m’a parlé de Orlov. Le Thomas du Cloud avait laissé la place à un Thomas voyant le déclin arriver.

J’acceptais déjà assez bien l’idée d’un effondrement économique, ça, ça fait longtemps que c’était acté. Mais là où Thomas est allé plus loin ce soir là, c’est quand il a commencé à me parler du rôle du phosphate dans l’augmentation de la population au 20ème siècle, et du fait que bientôt il n’y en aurait plus.
J’ai un esprit de synthèse parfois très rapide et j’ai immédiatement tilté, ce qui en un millionième de seconde m’a conduit à ne plus vouloir écouter. J’avais un véritable besoin d’ingurgiter l’idée sous-jacente.
Le malthusianisme est une idéologie réactionnaire, bourgeoise et profondément protestante dans le sens où s’y exprime l’idée qu’il y a ceux qui méritent de s’en sortir, et il y a les autres. Thatcher, quoi. Or, à première écoute, cette histoire me renvoyait au malthusianisme, ce que bien sûr ce n’était pas. Il y avait plutôt un discours logique. Si tu manges beaucoup trop de chocolat, tu es malade et tu grossis, et puis si un jour tu n’as plus de chocolat, tu restes gros et malade, et en plus tu dois sevrer ton addiction et faire avec. Ben, le phosphate, c’est comme ça, en bien pire. On se réveille un jour, on est des milliards et des milliards, et puis un jour, il n’y a plus assez à manger parce qu’il n’y a plus d’engrais et qu’on a flingué les sols à coup de monoculture et de pesticides.
J’ai mis deux ans à me désintoxiquer de toute référence à Malthus quand je penserai à la surpopulation comme un effet d’une civilisation aberrante. Ce n’est pas une question de morale mais une question de logique.

J’ai progressivement intégré ce que j’apprenais du réchauffement climatique, de la disparition des espèces, des pollutions irréversibles, de la généralisions des processus industriels énergivores jusque dans le domaine alimentaire, de notre dépendance à ces processus et surtout à leur effet sur notre abêtissement (qui sait encore faire du pain, cultiver un potager…). On est dans une civilisation qui nous sur-informe sur des trucs qui ne servent à rien, bavarde au delà de toute l’imagination, et qui a oublié les gestes qui ont permis à toutes les générations qui nous ont précédés de vivre au delà de la survie.
Autant dire qu’un décrochage de civilisation fera très très mal. Et ce que je connais de l’histoire humaine me conduit à regarder cette fameuse A.I. comme l’arme ultime du contrôle social que nos élites nous préparent pour quand les choses tourneront vraiment mal. Ma référence reste l’effondrement du 14ème siècle et toutes les monstruosités commises depuis en Europe et dans le monde.

Reset numéro 3

Ça ne m’empêche pas de dormir. C’est une visibilité, c’est un peu la carte de mon avenir, du nôtre, et c’est passionnant. C’est passionnant parce qu’en réalité cette vision produit presqu’un projet littéraire et artistique, j’ai une vision du monde que j’ai élaborée moi-même, contrairement à toutes mes idées politiques antérieures même si cela s’y est greffé sans difficultés. Je ne me définis plus du tout ni comme socialiste, ni même comme anticapitaliste. Je suis anti-occidental, je hais notre civilisation, elle est un monstre. Le problème n’est donc pas le capitalisme et la société marchande, mais l’occident, voilà pourquoi la Russie Soviétique ou la Chine, tout en abolissant la propriété, se sont révélées tout aussi monstrueuses. Il y a eu des civilisations marchandes, avant, que ce soit la chrétienté médiévale, les mondes arabo-musulmans ou les différents empires chinois, l’Inde. Mais aucune n’a décidé d’annexer le vivant comme le truc dans lequel nous nous retrouvons enfermés.

J’avais été très impressionné par les cours de Claude Gauvard, par le 14ème siècle et surtout par cet incroyable sentiment de lumière et de beauté des deux siècles qui le précédaient. Le 12ème siècle est magnifique, et le 13ème est simplement sublime, lumineux, avec ses villes rayonnantes, ses foires de Champagne, son abondance de tout et cette population laborieuse tournée vers son avenir chrétien, la rédemption et le Salut, ces cathédrales qui se parent de couleurs, toute en hauteur, toujours plus hautes et toujours plus lumineuses, et tous ces petits métiers qui se spécialisent et inventent l’artisanat urbain avec ses sculptures, ses charpentes et ses étoffes, ses tentures et ses meubles, ses bijoux aussi, et puis malgré les croisades, la présence des mondes arabo-musulmans avec qui on échange des épices, des soieries précieuses venues de Chine ou de Perse, grâce à qui l’or circule en abondance et alimente l’expansion, et jusqu’à ces idées nouvelles  venues de l’Espagne musulmane comme le platonisme et surtout l’aristotélisme qu’on étudiait à La Sorbonne.

Le confort petit bourgeois, le confort occidental, le confort blanc, le confort de la société de consommation ont produit ces bêtises intellectuelles qu’ont été « la fin de l’histoire », la « fin du roman », la « fin de l’art », la « fin des idéologies » et le repli hédoniste, égocentrique, le « moi » triomphant étalon de toute représentation du monde, la liberté illusoire du « moi », le cool. Toute une représentation du monde rendue possible par l’élévation du niveau de vie d’une frange de la population mondiale, la nôtre, appuyée par la prédation des richesses à l’échelle du monde, l’abondance des ressources et le travail forcé des esclaves des plantations de coton et de canne à sucre et la réduction des populations au sort aléatoire du salariat.
L’avenir semble restituer notre égale condition et, pour tout dire, ce seront vraisemblablement les populations occidentales qui souffriront le plus car le décrochage n’en sera que plus violent, de plus haut, et le vote populiste, c’est un avant goût de la sauvagerie qui vient. On va tout faire pour le garder, ce chocolat pas cher, ces oranges pas chères, ces bananes pas chères, notre privilège blanc, quoi. On va tout faire pour les garder en place, ces gouvernements pourris qui asservissent leurs propres populations dans le sud, parce que notre abondance de pacotille en dépend.

La « fin de l’histoire », tu parles… Reset numéro 4

Un jour, ce site lui-même disparaîtra, quand la société qui gère le serveur qui l’héberge fera faillite avec toutes les autres ou que privé de travail et de ressources, je n’aurai plus l’argent nécessaire pour payer les 120 dollars annuels que me coûte l’hébergement, ni l’ordinateur qui me permettra de m’en occuper, et cette disparition sera à elle seule la pathétique métaphore des dernières illusions de ma génération.

En attendant, je savoure le quotidien, je regarde la vie, je nous regarde, nous, piégés sans même nous rendre compte de l’ampleur de notre piège, de l’illusion dans laquelle nous croyons vivre, tragiques et magnifiques à la fois, avec nos opinions sur le monde et notre impuissance à contrôler quoi que ce soit.
Et qu’importe, finalement! Car parmi les choses magnifiques que l’humain sait faire il y a l’écriture, la musique, la peinture, et qu’importe, finalement, si je n’en tire aucun profit. J’aime écrire, j’aime raconter et je pense même que si nous sommes assez nombreux à le faire il y a quelque chance minuscule de rendre les choses un peu plus jolies et donc un peu moins difficiles.
Je crois que les fleurs ici, les couchers de soleil, le ciel m’ont infiniment plus appris que plein de choses modernes. Le ciel la nuit sur la route de Saint-Maixent, je suis dans le noir, je marche et les millions d’étoiles sont là, magnifiques et gratuites, rien que pour moi dans l’éternité de cet instant.

Reset numéro 5

C’est la pensée qui a sauvé ce que nous appelons la France. Par exemple ce moine sorbonnard et aristotélicien appelé Nicolas Oresme, conseiller du jeune prince et régent Charles, le futur Charles V, à l’époque où le roi était otage en Angleterre. Il a le premier compris le mécanisme de l’inflation, il a introduit la comptabilité nationale et l’idée de budget, c’est lui qui a eu l’idée d’une réunion des trois États, on appellera ça les États Généraux, pour voter l’impôt « librement consenti » afin de payer la rançon du roi puis lui fournir les moyens de sa politique, c’est à lui que l’on doit l’idée d’une bibliothèque nationale. Les changements pensés et introduits par l’école de Paris et Nicolas Oresme, c’est la naissance de l’administration et de l’armée permanente professionnelle, et pour la première fois à la mort d’un monarque, quand Charles V meurt, la continuité de l’état est assurée dans la permanence de ses premiers fonctionnaires. Quand Charles VII sera exilé à Poitiers, ce sont ces fonctionnaires qui assureront la permanence de l’état quand la France ne ressemblera plus qu’à une bout de dentelle abîmé attendant le miracle Jeanne d’Arc, et voilà la Pucelle et son armée, le roi couronné, et voilà en quelques mois cette administration qui reconstitue tout le royaume.
Longtemps en France on a gardé le souvenir de la fin du 14ème siècle comme d’un âge d’or, et pourtant le royaume était exsangue, à plat et en guerre… mais très curieusement, les innovations qui ont suivi l’effondrement ont permis la naissance d’une nouvelle civilisation, celle dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Beaucoup de ses traits n’étaient pas encore esquissés mais pour le meilleur tout y est. Boccaccio écrit le Decameron et invente de fait la langue italienne, et l’Ars Nova enveloppe l’époque tandis que la peinture commence sa lente révolution.
Et puis, cette époque est en Europe l’époque du culte Marial, certainement le plus beau, le plus rempli d’espoir que la chrétienté ait produit. Marie, qui sait avant même la naissance de Jésus qu’il périra et elle pleure, mais elle sait aussi que son sacrifice sera également son triomphe et sa gloire pour les siècles des siècles. Ça peut paraître tordu, mais alors pour des millions de chrétiens, dans l’espoir et les larmes de Marie s’éveille l’espoir de la résurrection et de la vie éternelle.

Il y a juste que cette nouvelle civilisation héritait de l’effondrement des hordes de soldats et de féodaux soudards et sans scrupules que les monarchies désormais appuyées par l’état naissant se sont évertuées d’envoyer aussi loin que possible pour éviter de nouveaux troubles intérieurs. La France en Italie qu’elles pilleront en ramenant la renaissance. L’Espagne dans les Amériques qu’elles pilleront en tuant 70 millions d’habitants et en ramenant l’argent des mines du Potosi. Le Portugal en Afrique de l’Ouest où elles dévasteront les riches et prospères royaumes africains et amorceront la traite transatlantique…
De cette civilisation nous arrivons à la fin. Nous percevons le déclin après « l’âge d’or » des années 50/60, nous avons les yeux rivés dans ce passé récent qui façonne notre imaginaire.

Reset numéro 6

J’en suis guéri, et c’est étonnant de regarder le monde comme un avenir et le passé pour ce qu’il est. Le passé. Ne plus trop faire de différence entre Della Francesca et Andy Warhol qui finalement appartiennent au même monde qui agonise. L’un amorce la révolution du « moi », l’autre exhibe la superficialité d’un « moi » triomphant narcissique et gavé de publicité.
L’œil ironique et attendri, il y a cet espace du politique à inventer, un espace de la lucidité consciente des limites de son propre exercice mais intransigeante quand à la nécessité de narrer.

Pour faire court, nous vivons une époque extraordinaire pour qui aime écrire et inventer, parce que plus rien ne sera, j’ai même par l’écriture le pouvoir de décider que dors et déjà plus rien n’est plus, que tout ce qui nous entoure n’est plus que cadavres et ruines attendant leur heure.

Je peux aller jusqu’à raconter le Japon sous cet angle, ce pays où domine une couleur indéfinissable de cheveux, la couleur des cheveux que les vieux se teignent. Un pays où les vieux, superbe allégorie de notre époque, sont telles les feuilles d’un arbre qui s’évertueraient à ne pas tomber, à se peinturlurer en vert et empêcheraient l’arbre de bourgeonner.
Et s’il n’y avait que le Japon…

Je suis fou? Oui. And so are you.

Je n’ai jamais été aussi heureux de vivre. Notre époque est une époque pour les témoins. Pour les passagers clandestins de leur époque et qui regardent avec leurs yeux grand ouverts. Pour les bavards qui veulent raconter. Pour les nostalgiques qui comme moi ont compris la distance avec le 20ème siècle et se penchent sur lui avec le même œil attendri que quand ils pensent à, je ne sais moi, le 13ème siècle par exemple. Un monde qui n’est plus mais qui a bien existé et qui a été le présent, avec sa représentation du monde et du réel. Et dont les cathédrales aujourd’hui, un peu comme les vieux films réédités en permanence ou ces vieux albums de Beatles remixés, racontent des bribes incomplètes et floues du passé tout en nourrissant notre imagination.

Voilà pourquoi ça mérite d’écrire et de raconter. C’est vaste…

Notre époque est l’époque la plus incroyable depuis des siècles. Et vivant dans un de ces espaces encore protégés de la famine, de la guerre et de la maladie, vivant la vie que je me suis choisi où je me la suis choisie, quel privilège, je dois célébrer cela en écrivant et en racontant tout cela et plus encore. Non pas pour vous dire que « c’est possible », mais pour former avec vous et autours de moi la communauté de mes lecteurs.

1 Comment

  • Je ne crois pas que j’employais le mot « cloud » en 2003, mais j’avais clairement dans l’idée que le numérique est terriblement périssable, et que notre époque laisserait une grande amnésie. Les historiens du futur, s’il y en a, l’étudieront surtout par ses déchets comme on fait aujourd’hui pour les temps préhistoriques. Aujourd’hui, je vois beaucoup de contenu disparaître déjà de l’internet. J’en retrouve parfois des miettes grâce à archive.org, mais cela aussi finira. Et puis l’internet est en grande partie privatisé maintenant, et le contenu caché dans des labyrinthes appelés réseaux sociaux dont seuls les propriétaires ont la vision complète, sur le mode panoptique.

    Je te présente mes excuses — que tu ne manqueras pas de refuser — pour t’avoir présenté autrefois ces perspectives déprimantes. Bienheureux les ignorants et les simples d’esprit. Le Bon Dieu bénit ceux qui savent encore, passée l’enfance, ne vivre que pour le jour présent.

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