Parce que Lou Reed…

on voulait pas trop ressembler à ces bandes de ringards les yeux défoncés par le shit, les cheveux passés au patchouli qui prétendaient avoir tout vécu, tout vu, tout compris, qui nous servaient de profs

J’ai appris la mort de Lou Reed par hasard lundi matin, en lisant un message de mon ami Nicolas. Un extrait d’un film Vietnamien que nous avions regardé ensemble il y a une éternité. Sur le moment, je n’ai même pas reconnu le film, et puis si, un de ces films dont la beauté n’est pas purement cinématographique mais réside dans une sorte de narration dont la pellicule serait à la fois un pinceau et la plume, À la verticale de l’été je crois, pour simplement regarder un pays se dévoiler en fond.

Lou Reed n’est plus, la belle affaire. Je ne comprends pas bien cette passion nécrologique, cette obligation à célébrer ceux qui ne sont plus et qui ne nous manquent que parce que leur disparition nous rappelle de façon irréversible que le temps a passé, que ce qui était n’est plus et que ce n’est donc pas tant l’artiste que nous regrettons que notre propre vie. Lou Reed et moi, et c’est mon propre vide que je visite. Lou Reed est mort, et c’est le cadet de ses soucis. À 71 ans, il a traversé toutes les facettes de sa génération, les boomers, et il gagne comme tout boomer sa place au panthéon des personnalités inoubliables et nécessaires selon la définition de la jeunesse (cool, forcément) que ces mêmes boomers ont imposé une fois pour toute jusqu’à ce qu’ils aient, eux et leur progéniture pour au moins deux générations, pourri du fin fond de leur tombe, moment ou enfin il sera peut être possible d’être jeune sans être obligatoirement conforme à leurs canons. Anyway.

Lou Reed, pour quelqu’un de ma génération, cette génération trou de bal totalement ignorée et qui a eu le malheur d’avoir 20 ans au milieu des années 80, après la grande éclate des boomers et avant la dépression nerveuse de leur progéniture clonée quasiment à l’identique dans les années 90, c’était d’abord un vieux camé de la génération des baba cool, c’est à dire, éventuellement, une sorte de légende qui se serait perdue en route et qui n’aurait pas eu le temps, le courage ou l’énergie de mourir d’une overdose comme la grosse baba patchouli Janis Joplin, le toxico habillé comme une cloche Jim Morrison ou l’espèce de freak Jimmy Hendrix, toute cette clique de ringards dont cette gourde de Jane Birkin avait déballés les noms dans une chanson qui aurait pu servir de générique à la série télévisée giscardienne Pause Café, avec Véronique Jeannot. Une série ou des trentenaires « cool » et certainement « de gauche » essayaient de résoudre les problèmes de « communicabilité » des jeunes de ma génération, occultés par des sociologues et journalistes de la même trempe de la trentenaires eux aussi et baptisés « Bof » en 1981 par Le Nouvel Observateur.

Ben oui, les gamins de mon âge, 15/ 20 ans, on voulait pas trop ressembler à ces bandes de ringards les yeux défoncés par le shit, les cheveux passés au patchouli qui prétendaient avoir tout vécu, tout vu, tout compris, qui nous servaient de profs et qui nous reprochaient en nous demandant de les tutoyer de ne pas nous révolter, mais qui piquèrent tous en cœur une crise de folie quand la bande de dessinateurs Bazooka osa mettre en dessin leurs théories fumeuses sur l’éducation sexuelle des enfants, « apprenons l’amour à nos enfants ». Ma première crise de rire punk, à 12 ans. La gueule des profs, tous lecteurs de Libération, leur grande bible gauchiste, voyant dessiné ce qu’ils avaient théorisé pendant des années, cette bande de porcs. Burck!
Non, on ne voulait pas leur ressembler, alors ils nous disaient qu’on était amorphes, sans culture et bêtes. Voilà pourquoi ils nous baptisèrent allègrement « bof ». Janis Joplin ? Cette vieille tox ? Bof ! La politique? Mai 68 ? Bof… Pour moi, Lou Reed était une sorte de chanteur harnaché de cuir que ma copine de lycée Eva, une fille ultra baba cool habillée en mauve et en daim avec trois tresses  « cool » dans les cheveux passes au henné et qui puait le patchouli à 50 mètres écoutait. Comment j’aurais pu moi aussi écouter une merde pareil, dites moi…

Pourtant, au fur et à mesure que j’ai commencé à écouter du rock, j’ai entendu des reprises des Doors ou du Velvet, et j’ai commencé à comprendre qu’au milieu des années 60 quelque chose s’était passé qui avait transformé l’énergie du rock en cette espèce de léthargie baba cool des années 70. Une conjonction de drogue vendue par la CIA pour domestiquer la jeunesse pendant la guerre du Vietnam, une ultra permissivité des maisons de disques elle aussi encouragée par la CIA pour faire du monde libre ce paradis de l’éclate : pas un hasard que l’un des disques phares de Lou Reed s’appelle Berlin, cette pointe avancée du « monde libre » au cœur du « pays du goulag ».
Vers 1983/84, lassé de cette scène rock anglaise qui se mordait la queue en se répliquant comme à l’infini, avec ses Death Cult, ses Christian Death et autres Death in June, ses groupies en noir clonées comme si le style corbeau était destiné à remplacer les baba cool mauves au rang du conformisme vestimentaire « décalé », je me suis décidé à acheter un disque tabou. Le premier album des Doors. Mon style vestimentaire lui même avait évolué insensiblement et, quelle chance, en ce début de 1984, on pouvait acheter tout ce que les années 70 avaient légué de vêtements bariolés et même de boots Courrége pour même pas un euro. Seul le patte d’éléphants provoquait une sorte de répulsion, tout comme les robes « godet » alors, mais très vite à partir de 1985 certains franchirent le pas, quelle audace alors. Tout était « 1950 » ou noir, même Jeanne Mas ou Rose Laurens.

Ma première écoute des Doors, dans ce contexte de musiques industrielles, synthétiques et au moment où les plus ringards des baba cools se mettaient à la new wave reste un des plus grands chocs esthétique. C’est uniquement parce que jamais je n’avais aimé, vénéré, cultivé, idolâtré ni cette époque ni cette musique qu’elle s’offrait à moi de toute son innocence, avec toute son énergie, cette énergie d’avant la guerre du Vietnam, d’avant les cheveux longs et les overdoses.
C’est seulement à ce moment là que je m’apercus tout ce que ce synthétiseur que j’avais tant aimé dans Mannekin, de Taxi Girl, devait à l’orgue de Ray Manzareck, le clavier des Doors. Je me mis à avaler tout ce que les années 1966 et 1967 avaient vu passer de musique, Doors, Floyd, et même les Beattles, Grateful Dead, Electric Prunes, The Who. Quelle pêche ça avait, et ainsi à à peine 18 ans je découvris tout ce que la New Wave des années 1977/1980 devait à cette explosion pop des années 1965/1968, même pour les vêtements. Quand à l’automne 1984 démarra l’Acid Rendez Vous, la soirée hebdomadaire créée par la bande à Nouma Roda-Gil au Taboo, ce club mythique de Saint Germain où eut lieu en 1946 le très sulfureux concours de Miss Vice sous les auspices de Boris Vian et Jean Paul Sartre, j’étais fin prêt à danser le jerk et à m’envoler sur une montée d’acide au cœur des lignes de basse stéréo de la musique psychédélique. Le jerk électronique de la messe pour les temps présents de Pierre Henry achevait de donner à mes déhanchements leur caractère « total » et « conceptuel » (autant dire que quand j’ai entendu le remix des années 90 de Fat Boys Slim, même pas fichu de travailler sa stéréo, j’ai vraiment pensé qu’en plus de faire la lessive à maison de disque, ce type était un fake qui n’avait absolument rien compris à la musique qu’il remixait et qu’il se contentait de « remettre au goût du jour » pour n’en faire qu’une bouillie insipide privée de sa stéréo et donc de son caractère « total », anyway). J’achetai pour 10 francs (1,45 euros) un gris bouquin de 1967 appelé « spécial pop », rempli de photos de cette année, 1967. Entre deux montées d’acide, mon esprit nourri par mon Walkman créait des images que Vassarelli n’aurait pas renié…

À cette époque, j’animais une émission de rock, Mutation, le dimanche soir sur Fréquence Montmartre, une radio associative baba cool que j’avais commencé de fréquenter avec les Gai PTT qui y avaient une émission le samedi matin. Je copiais les mix nocturnes de FIP où les DJ certains soirs s’éclataient car ce truc du retour aux late sixtees était dans l’air du temps, la new wave, le batcave, tous ces trucs à corbeaux faisaient chier à force de se ressembler les uns les autres. Je gonflais les lignes de basse, mixait du Damia sur Astronomy Domine du Floyd. La radio était mono, je rêvais de mixer en stéréo. Si aujourd’hui j’avais 20 ans, je mixerais des trucs de fou en 5.1, pour faire du son total, des trucs qui tournent autours passent au dessus, au dessous…
Je mangeais des acides deux, trois, quatre fois par semaine. Avec le recul, je comprends pourquoi cette génération s’est enlisée dans la came. C’est pas un mode de vie, c’est la musique. Le psychédélisme, c’est ça. C’est la musique qui vous fait total…

Un soir, on quitta la radio vers 4 heures du matin. On avait pas mal bu, fumé, et j’avais clôturé en passant le Velvet Underground, Sunday Morning, tout simplement.
Dehors, la lumière était feutrée, il avait neigé, une sorte de brûle humide recouvrait la place des Abesses. On remonta vers la Place du Tertre, déserte, et nous arrivâmes devant le Sacré cœur, la lumière était magique, la neige feutrait le moindre bruit. Nous redescendîmes la butte en chantant la chanson du Velvet, il faisait nuit et froid, et c’est incroyable comme c’était ça…

En 1983/84, LE label indépendant le plus créatif de la décennie, 4AD, le label de Bauhaus notamment, produisit un disque à part. This Mortal Coil dont j’ai eu l’occasion de parler récemment dans ce blog, avec Dead Can Dance, Modern English, Cocteau Twins, un projet comme un adieu joliment fait et élégant à la new wave pour passer à autre chose, plus intime. Et ce qui est vraiment frappant est que ce disque est le seul disque que je sois vraiment parvenu à continuer à écouter au fil des ans, bien qu’à partir de 1986 je me mis à écouter de moins en moins de pop et de plus en plus de musique baroque, une musique qui, pour le coup, me provoquait parfois les mêmes impressions fortes que purent le faire certains morceaux de pop auparavant… Désormais, parmi les rares albums de pop que je continuais d’écouter figurait The Velvet Underground, pour la voix suave de Niko ou celle, un peu rêche et sensuellement masculine de Lou Reed, le tout avec l’incroyable respect pour l’aspect « total » d’un groupe qu’on ne peut résumer à un groupe de rock tant l’imbrication de la mode, de la musique, des textes, des courts métrages projetés durant les concerts et de l’aspect « expérimental » de toute cette incroyable architecture en faisait quelque chose d’un peu à part, plus proche du Bauhaus des années 20 que des Rolling Stones.
Et puis sortit en 1990 le disque impossible, un peu comme la réponse des ancêtres aux jeunes de ma génération, à This Mortal Coil, une réponse inattendue tant les boomers ont passé leur temps à se contempler dans le miroir de leur génération sans jamais transmettre quoi que ce soit. Songs for drella.
Seulement alors, en cette année 1990, et alors que Georges Bush le père n’avait pas encore suggéré à Saddam Hussein d’envahir le Koweït pour mieux le manger, je compris tout ce que nous redevions à certains artistes de cette génération. Un album débarrassé de l’alcool, de la came, avec une pochette noir et blanche, propre et nette comme celles de 4AD. Un album mature, beau, délicat où la voix d’Elisabeth Frazer n’aurait pas dépareillé et où résonnent les échos nostalgiques du Velvet Underground en des touches subtiles, un accord de guitare, les cordes…

Jamais je ne communiquerai avec le Lou Reed destroy car ce n’est pas, et ce ne sera jamais ma génération, mais un fil délicat tissé par l’expérience d’une écoute débarrassée de tout préjugés me lie à l’aventure du Velvet et à toute la pop culture d’avant l’enlisement des drogues et de la guerre du Vietnam. Mon Lou Reed est un chanteur qui a su mieux que les autres, à travers cet album unique et inattendu, Songs for Drella, regarder ma génération sans la snober ni chercher à la séduire et donc, finalement, nous rendre un hommage à sa façon en sachant parfaitement que nous serions enfin prêt pour l’écouter.

Au revoir, Lou Reed, et merci pour ce goût si particulier d’une crêpe chaude sur la Place Pigalle, un petit matin de janvier, après une promenade inoubliable sur la butte Montmartre.
Vidéo: Songs for Drella, Lou Reed & John Call, 1990