Nonidi 9 Brumaire 221, jour de l’alisier

…ne pensez pas que je sois triste, non. J’ai appris en vivant à Londres à traverser cette dépression d’hiver. Ici, elle s’empare de moi quelque part quand vient septembre. Et ce n’est pas si désagréable…


Fraîcheur le matin, fraîcheur à midi, fraîcheur en soirée, c’est bel et bien l’automne. Désormais, voir ici et des photographies de feuillages rougis, jaunis ou brunis ne me semble plus contradictoire avec tout ce qui m’entoure comme c’est le cas au début du mois de septembre quand les boutiques et les publicités commencent à regarder vers la fin de l’année pour nous vendre qui de nouveaux vêtements bien chauds, qui des gâteaux à la patate douce, qui des crèmes au potiron alors que le ciel encore bleu domine sous le soleil tandis que nous cherchons encore l’ombre et la fraîcheur. Et voilà qu’après le passage d’un typhon, puis le frôlement d’un autre les température se font moins chaudes, tout juste douces, et que le soir, de plus en plus souvent nous ressentons le besoin d’une écharpe, d’un pull, d’une veste. L’été s’efface et laisse la place au grand, très grand, long, très long automne, cette saison dont on ne voit pas vraiment la fin tant elle semble se glisser en douceur dans la froideur de l’hiver, par petites touches successives. En fait, ce sont les feuillages, justement, qui lancent le grand compte à rebours qui nous sépare de la nouvelle année et de son grand endormissement. Nous en endormons en douceur à la fin de l’année avec un goût d’automne qui flotte encore ici et là malgré le froid, feuillages rouges subsistant dans tel ou tel parc, ciel grisate, vent et pluies éparses entre deux magnifiques éclaircies, fêtes de fin d’années dans les sociétés avec leurs hordes d’employés avinés dans les trains à plus d’heure. Il règne un petit air de novembre à Paris, à Tôkyô, en décembre. Et puis on commence le grand ménage et on règle les dernières factures, le temps ralenti, les premiers magasins ferment pour passer l’année.
Et nous nous réveillons l’année suivant, et c’est l’hiver. À Tôkyô, c’est désormais le grand soleil, la peau qui gratte à cause du temps trop sec, les rues gelées le matin.
Rien qu’à y penser, quand vient septembre, je suis pris d’une irrésistible déprime, d’une sorte dégoût existentiel, un sentiment très japonais, je pense, une mélancolie incommunicable mais profonde. Ici, l’été est si beau, si vert, sa lumière si éclatante et ses couleurs si riantes, pourquoi fait il que tout s’éteigne comme cela. Mon cœur pleure quand vient septembre comme jamais je ne le ressentais du temps où je vivais en France.
Un enfant de septembre, comme moi, trouvait bien du bonheur quand arrivait l’automne. Mon anniversaire, retrouver mes copains à l’école. L’adulte qui vit au Japon se trouve placé devant la réalité de l’âge adulte. Chaque jour, chaque seconde me rapproche de ma propre mort, du jour où moi aussi j’atteindrai le grand endormissement, quand le monde s’évanouira en moi pour toujours et malgré peut-être quelques derniers feux comme il y a ici cet air de fête particulier, cette agitation de fin décembre.
Ne pensez pas que je sois triste, non. J’ai appris en vivant à Londres à traverser cette dépression d’hiver. Ici, elle s’empare de moi quelque part quand vient septembre. Et ce n’est pas si désagréable.
Pour tout vous dire, je pense même que ce sentiment me bonifie, m’évite de trop me disperser. Quand vient le printemps, je suis comme le papillon, surtout ici. Tout devient tellement plus léger, plus joli, l’air plus vivifiant. Quand vient l’automne, il ne me reste que ma réalité, mon quotidien. Le chemin parcouru. Cette année, pour tout dire, quel chemin…

Que j’écrive par exemple qu’en un an j’ai perdu 22 kilos, et voilà un chiffre qui en dit long. Presqu’un quart de mon poids précédent. Je cours, désormais et je peux même resprinter. Même pas essouflé. Je cuisine, je prends le temps de manger et les seuls junkfood que je m’autorise sont des plateaux de sushi bradés à 50 % quand je reviens le soir chez moi, trop fatigué pour me faire à manger. On fait pire, n’est ce pas.
Que j’écrive ensuite que j’habite à Asakusa, voilà un bien curieux chemin. J’ai en effet commencé l’année à Kyôto comme toujours, je suis rentré à Kasai où j’habitais depuis septembre 2006. Et puis arrivé en fin de course financière, je veux dire vraiment, j’ai atterri dans la même guesthouse que quand je suis venu en 2005, puis encore une fois quand je suis arrivé en février 2006 à Kagurazaka. Là, j’ai revécu la cohabitation, croisant un colocataire espagnol vite remplacé par un Français vraiment gentil dont la vitalité débordante m’a rappelé au quotidien ce qu’il y a de gênant dans la cohabitation dans une si vieille maison et remplacé par un jeune architecte espagnol beaucoup plus sage en quête d’un travail n’importe où et s’apercevant que le Japon n’était plus le pays qu’il pensait qu’il pourrait être. Et toujours ce colocataire Néo-Zélandais qui y habitait depuis plus de 5 ans… Et enfin, la chance, le hasard, beaucoup de volontarisme ou un peu des trois, cette opportunité à Asakusa. Je finirai donc l’année à Kyôto comme je l’avais commencée mais en partant d’Asakusa. Ce qui est un réel progrès.
Financièrement, d’ailleurs, si je ne suis pas vraiment tiré d’affaire, réduire la voilure d’un côté, et travailler plus de l’autre (mes leçons du lundi et mardi matin) m’ont remis à flot. J’ai encore, en gros, un an d’effort à fournir pour être vraiment totalement au point (eh oui, des dettes sur mes cartes de crédit, suite au séisme mais aussi parce que j’ai vécu comme un idiot sans vraiment m’en apercevoir).
Mon nouveau corps m’a conduit à jeter presque tous mes anciens vêtements. Beaucoup trop grands. J’ai donc fait une première fournée d’achat en avril. Des polos, plein de polos, et deux pantalons, des sous-vêtements. Et puis ce mois ci j’ai remis ça, à très grande échelle. 4 pantalons, deux pulls, un cardigan, un manteau, deux vestes, deux pantalons plus stricts et encore des sous vêtements. Des bottines. J’avoue, je n’aurais jamais osé les slips à taille basse que j’ai achetés sans perdre le poids que j’ai perdu. Bien sûr, tout cela m’a fait faire des dépenses, mais je n’avais vraiment plus rien. Uniqlo et sa marque bon marché G.U, H&M et Muji m’ont permis toutefois de faire tout cela pour pas trop cher. Seul le manteau, acheté à Grand Global m’a coûté un peu cher tout en étant encore assez raisonnable.
Côté travail, débordé. Lundi matin à Kawasaki un cours de groupe, lundi après-midi deux à trois leçons particulières. Mardi matin vers Ikebukuro pour un autre cours de groupe, puis l’école jusque le soir vers 21 heures. Le mercredi, parfois un cours particulier le matin, mais en tout cas du début d’après-midi jusqu’au soir, et ainsi de suite jusque vendredi. Le samedi, de neuf heures à 16 heures trente. Cela peu sembler beaucoup, mais je garde tout de même au minimum deux ou trois matinées pour moi. Je n’ai pas le choix, mais je ne déteste pas non plus. J’aime les étudiants, ceux du lundi et du mardi matin, par exemple, mais également ceux de mon école.
J’ai eu un grand passage à vide en matière d’écriture, mais je m’en remets. Je l’attribue à plusieurs facteurs. Le séisme. L’absence de tout écho après m’être pressuré le cerveau pour écrire mes deux nouvelles sur la crise financière. Mes problèmes financiers.
Pourtant, ce qui est intéressant, c’est que de ces derniers je ressors revigoré. Pas que cela fut agréable, mais parce que j’ai du me recentrer sur l’essentiel, à savoir travailler avant tout, être patient. Je crois que ce sont tous ces facteurs qui expliquent pourquoi, presqu’un an après avoir commencé ma perte de poids, je n’ai pas arrêté de contrôler mon alimentation. Ce qui veut dire non pas m’affamer, mais penser ce que je mange (et non pas « À » ce que je mange), en faire un acte conscient et pesé dès qu’il s’agit de sortir de la routine dans laquelle je me suis installé. Désormais, je négocie avec moi-même, je juge si c’est raisonnable ou pas, non pas par peur de grossir, mais pour ne pas refaire de l’alimentation un défoulement.
Il y a trois semaines, un matin, je me suis véritablement lâché sur une demi boule de pain de campagne que j’ai mangée avec plein de beurre. J’en avais envié, et j’aurais été stupide de ne pas me faire plaisir. Je me suis vraiment régalé. Le beurre, le goût du levain… Le lendemain, je suis retourné à mes céréales, à mes fruits et mon yaourt, et pour tout dire, je me suis aussi régalé. Faire des gâteaux et de ces plats goûteux, élaborés mais lourds des exceptions, des gestes conscients, des « dimanche » pour quand je décide que c’est dimanche. Et non, en bon petit bourgeois occidental, « un droit » que me procure ma participation à l’échange monétaire.
Régulièrement, donc, avec Jun, nous visitons nos petits restaurants, pas chers et bons. L’un d’eux, à Asakusa, sert la meilleure soupe de miso qu’il m’ait été donné de goûter. La soupe est fumée, riche en bouillon dashi, à base de bonite séchée, fait maison. Et le tendon, ces tempura servis sur du riz dans un bol et arrosé d’une sauce à base de soja et de dashi également, est absolument délicieux. C’est un peu lourd, un peu gras (les tempura…), mais c’est divin. La clientèle est une clientèle de quartier. Des vieux venus grignoter des sashimi en levant le verre. Des familles avec enfants, et comme toujours à Asakusa, dès la deuxième visite, on est salué avec un sourire quand on arrive et un « maidô » (à la prochaine, vous êtes le bienvenue) quand on s’en va qui fait incroyablement défaut dans les autres quartiers de la capitale où la civilité traditionnelle a été remplacée par la culture des chaînes de restaurants et des employés précaires qui y travaillent et ne savent vous accueillir et vous saluer qu’avec des automatiques et mécaniques « irashaimaséééé » et « arigatogozaimash’taaaaa » répétés en boucle, à tel point que certains magasins ont même des magnétophones pour ça… Dans le petit restaurant de curry de Ginza (que Martin me fit découvrir il y a plus de 5 ans), on nous y accueille vraiment en y ajoutant « comme la dernière fois, hein »…

Qu’elle année quand j’y pense…

Samedi dernier, après le travail, nous sommes allés à Takashimaya près de Nihonbashi. Il y avait une exposition d’un maquettiste, celui qui a fait le décors du générique du feuilleton du matin Ume chan sensei, se déroulant à Kamata de la fin de la guerre aux années 60 et racontant l’histoire d’une jeune fille. Comme le disait Jun, c’était mon univers. De vieilles maisons, de vieilles ruelles des quartiers populaires, reconstituées en miniatures, à l’heure de leur splendeur… Les rues étroites, les terrasses sur les toits, le bois partout, et puis dans certains quartiers les filles, les sex-shops… Faire revivre le passé est un travail fantastique et quelque chose qui me hante. Ainsi, quand moi-même je photographie les vieilles maisons, les ruelles des quartiers derrière l’université de Tôkyô, ou bien vers chez moi ou ailleurs, ce que je photographie n’est pas tant la forme que la sociabilité des lieux. C’est cela que je résume par ces vielles arrosant leurs plantes et prêtes à bavarder quand on s’arrête devant chez elles pour admirer toute la verdure qui déborde sur la chaussée… Une très belle exposition.

Dimanche, il pleuvait l’après-midi. Nous nous sommes promenés ici et la dans Taitô, de chez moi à Ueno, avons découvert deux temples que nous ne connaissions pas et remarqué combien il en reste encore, de ces vieilles baraques en bois d’après guerre, dans mon quartier. À Ueno, nous avons pris le train jusque Yûrakuchô où je le suis fait refaire des lunettes chez Muji avant de passer au shopping. Après cela, nous sommes retourné à Asakusa nous régaler de ce divin Tendon dont je vous parlais plus tôt.
Lundi, c’est à dire hier, j’ai travaillé, et le soir je me suis fait un délicieux nimono. Puis j’ai recommencé à travailler sur mon blog, des changements que vous allez bientôt voir. Ou pas, on va voir… Ce matin, j’ai continué.
Et donc, dans le métro ce midi, j’étais bien décidé à jeter ces quelques lignes pour vous dire que je vais bien, que je vous aime. Vous pouvez lire mon long et pessimiste article publié sur Minorités au sujet du Japon. J’ai lu un commentaire sur Facebook avec cette éternelle antienne au sujet de la dette, « elle est interne, donc ça va ». Toujours je suis effaré par l’inconscience à ce sujet. Un défaut interne, ça existe aussi. Les épargnant perdent leur épargne, au moins pour un temps, et comme l’état a le droit de tout faire, en générale, ils ne retrouvent qu’une partie de leur épargne, et encore après un gel forcé de celle ci pendant des années. Eh bien, on s’en approche puisque pas plus tard que quatre jours après que mon article fut publié, nous avons appris que des régions étaient en défaut de paiement et devaient emprunter directement aux banques locales car le gouvernement n’avait pas le budget nécessaire. Et que le premier ministre avait convoqué une cession extraordinaire du parlement pour obtenir le droit de lever encore plus d’obligations (la dette est dors et déjà supérieure à 230%) et que l’opposition ne voterait pas l’autorisation, à moins d’élections anticipées… Quand je dis que le Japon fera défaut, ce n’est pas en l’air, c’est parce que désormais, les recettes sont inférieure à ce qui est nécessaire pour rembourser la dette elle même, et le gouvernement fait désormais voter deux fois dans l’année le droit de s’endetter encore plus. Pour la première fois, toutefois, cet artifice n’est même plus suffisant. Et la banque du Japon vient d’étendre encore plus sa politique de rachat d’obligations, une vraie planche à billet. Comme si du papier avait une valeur… Incroyable comment le monétarisme conduit à cette folie de la foi dans le papier et dans la dette tout en accusant le keynésienisme d’en être responsable. La même politique est à l’œuvre aux USA depuis 2009, a démarré en Europe depuis un an. Le Japon la pratique depuis près de 10 ans…

Je poste ce billet tout à l’heure, et je continue mes changements sur mon blog.

De Tôkyô,

Madjid

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