Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

Paru dans la revue Minorites.org Vendredi 10 juin 2011.
À la suite d’un échange avec Didier Lestrade au sujet de Treasure Island Media… Après une profonde descente dans une dépression nerveuse, j’ai eu recours à la psychanalyse pour retrouver mes marques et apprendre à vivre. L’analyse n’apprend pas seulement qui on est : elle nous aide à travers nous à apprendre les autres. Loin de moi l’envie de vous faire une lecture « psychanalytique » de Treasure Island Media. Mais plutôt à partir de Treasure Island, une envie de parler de sexe, le parent pauvre du bareback et du LGBTetc. Et irrésistible envie de livrer ce qui chez moi provoque un refus intellectuel, conceptuel, politique, esthétique, culturel pour l’univers du bareback. Esprits chastes s’abstenir.

Je n’écrirai jamais que les films Treasure Island sont « mauvais » en soi, ni que toute la production du label est équivalente. Ils sont ce qui se fait de mieux et de plus abouti dans le genre. Ils peuvent avoir un pouvoir hypnotique certain, un peu comme certaines séries télévisées un peu médiocres dont on ne peut se passer car on attend la suite. Car dans un film Treasure Island, c’est « la suite » qui retient, justement.

Commençons par le commencement.

Le générique. C’est la première clef de l’univers Treasure Island. Il s’agit d’une tête de mort tachée de sang, sur fond noir. Bien entendu, c’est un drapeau pirate, mais ce qui barre l’écran est une tête de mort. Le spectateur est donc prévenu: c’est un film qui ignore les règles (pirate), qui n’a pas de limite (le sang) et qui n’est pas du côté du vivant (la tête de mort sur fond noir). S’y rajoute une touche rebelle, ce rouge et noir un peu « libertaire ».

Les titres, le vocabulaire. La deuxieme clef du film bareback est le mot « loads ». Le suspense, ce n’est pas combien de fois l’acteur ou les acteurs passifs vont se faire mettre, comme dans les films « classiques ». C’est combien de « load » il va, ils vont prendre. En Francais, « load » se dit  « jet » ou « charge », et c’est l’un des compteurs les plus importants des examens sanguins des personnes séropositives, la « charge virale ». Les titres font donc implicitement référence au VIH, au « viral load ». Combien de centaines de milliers de copies du virus par centimètre cube de sperme va t-il prendre, voilà le vrai suspense.

Répétition de la mise en scène

Cela se traduit par une mise en scène assez répétitive. Un hangar ou une chambre, et le plus possible d’enculeurs pour un minimum d’enculés, un ou deux suffisent. L’un des films Treasure Island s’appelle The 1000 Load Fuck, ça vous laisse deviner ce qu’il peut avaler par l’anus et par la bouche. En faisant abstraction de toute considération esthétique, ce que l’on retient est que la contamination d’un séronégatif dans de telles conditions est inévitable. Sans compter la syphilis, les différentes variétés d’hépatites et de champignons, l’herpès…

L’esthétique, justement. Une autre clef de cet univers. Certains acteurs présentent des signes assez évidents de lipodystrophie, déplacement des graisses de certaines parties du corps, notamment sur les joues, signe d’un traitement anti-VIH. Alors que d’autres studios éviteraient ce type d’homme, cela ne rebute pas Treasure Island: cela atteste qu’il y a du virus qui circule. Une sorte de « label qualité ». Et même si le virus est invisible dans les tonnes de sperme que l’on voit dégouliner des culs et des bouches, c’est bien lui que l’on voit.

Car le VIH est l’acteur principal de ces films, et les acteurs ne sont que les accessoires nécessaires à sa mise en scène. C’est lui qui excite le spectateur. « Vas-y, envoie-lui ton load », tel est le message subliminal, implicite. Inavoué.

Si une grande attention est accordée à mettre en scène le virus, le contenu de ces films est en revanche assez pauvre et, là je ne suis pas d’accord avec l’avis général: Machofucker ne déroge en rien à la règle. Cette collection présente des types beaucoup plus « racaille », avec une incroyable faculté à baiser sans s’arrêter, dans toutes les positions, et là, c’est le côté performance sexuelle qui compte, l’endurance du passif. Dans ces films, le fait qu’il n’y ait pas de capote est relégué au second plan, même s’il alimente l’idée que les « blacks à grosse queue » et portant une casquette, les bodybuilders de cité et les Brésiliens baisent forcément unsafe. Mais la même incroyable pauvreté se dégage du tout.

Dans les deux cas, le sexe est réduit à un exercice d’endurance, anale, à un fantasme de loubard endurant dans la série Machofucker, à un virus qui ne dit pas son nom, mais qui dégouline de ces loads généreuses qui suintent de partout. On a beau chercher, les chambres sont invariablement les mêmes, les oreillers sont les mêmes, les appartements sont des chambres d’hôtel, et les hangars désaffectés sont cradingues comme il faut. Un univers masculin dans le sens le plus machiste du terme, avec des trous (bouche, anus) et des bites. Le corps, le plaisir qu’il procure, sont absent.

On prend des risques, mais dans un lieu clos, en toute discrétion: derrière cette incroyable mise en scène qui instrumentalise, exploite et reflète une fantastique haine de soi, le fantasme sexuel et l’érotisme sont les grands absents de ces films.

Réactionnaire

Ce sont des films réactionnaires, où être homosexuel, voire séropositif, rime avec le manque de respect pour soi et les autres, rabaisse le désir au niveau du rut, et où les minorités ethniques sur-performent les blancs avec des bite plus grandes que les autres, des anus plus résistants, et une aptitude à égaler les animaux en chaleur. Des films où de toute façon, on est condamné « à l’avoir ». « Tiens, vas-y, prends-toi un bon load / Vas-y, charge-moi ton load bien au fond ».

Avant l’âge des bars et des boites, il y a eu des centaines d’années pendent lesquelles les homosexuels se rencontraient dans des parcs, dans des chantiers et de vieux immeubles désertés, sous les ponts. Ces espaces continuent de vivre dans les pays où règnent encore le secret, le tabou, ils se sont certainement developpés dans les banlieues de nos villes, mais les plus anciens, à Paris, ont progressivement disparu, pris en tenaille entre la généralisation de la video-surveillance, des polices municipales, les espaces commerciaux (bars, discothèques, saunas, backrooms, sites Internet) et la quête de respectabilité des élites homosexuelles. Les Tuileries vers l’Orangerie, le quai de Jemmapes et l’Ile aux Cygnes, à Paris, ne sont plus les lieux de rencontres et de consommation sur place qu’ils furent pendant des centaines d’années (pour les bords de Seine et les Tuileries, tout au moins).

On pouvait critiquer ces lieux. La consommation sur place, leur caractère strictement sexuel. Mais dans le cas de lieux comme les Tuileries, qui étaient un lieu de jour aussi, on y rencontrait aussi une convivialité gratuite qui aidait les plus jeunes à s’accepter en rencontrant d’autres jeunes comme eux avec qui ils deviendraient amis, amants, ou simplement copains et confidents. La disparition de ces lieux au profit de lieux payants a changé le rapport des homosexuels les uns aux autres. Et on peut éventuellement considérer qu’au placard du passé, fait de silence, de non dit et de solitude, a succédé un placard tarifé, au sein de lieux clos, de quartiers étanches fermés sur le reste de la société, où peut se pratiquer une sexualité normalisée aux sein d’établissements spécialisés que personne ne vient inquiéter, ou si peu, s’il s’y pratique du sexe unsafe, voire contaminant, enrobé de l’idéologie du bareback pour les plus pointus, et simplement jemenfoutiste pour le plus grand nombre. Des lieux sales ou aux décors sombres, aux éclairages glauques savamment calculés. Des lieux dont sont absents les jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine, sauf là où on fait la promotion de leur présence, tourisme sexuel pour 10 euros. Ils ont toutefois « leur place » au sein du Tea Dance qui leur est « réservé », le Black Blanc Beur, où les pectoraux s’exhibent au même rang que les bronzages et les fessiers mis en valeur dans des pantalons de survêtements griffés dont une jambe est relevée, sous l’oeil qui salive du petit bourgeois blanc en mal d’aventure…

Pas étonnant que les films Treasure Island trouvent un public: ils sont le reflet de notre quotidien de pédales consuméristes blanches de classes moyennes dans le monde réel. Nous avons déserté les pissotières pour aller au Dépôt. Belle avancée.

Minorités abordait récemment la question des troubles bipolaires: quelle chance un pédé à la psychologie fragile aurait d’échapper à une contamination dans un tel univers où il faut payer pour rencontrer ses semblables, où règnent les backrooms et la consommation immédiate, le tout dans le brouhaha des sonos, l’obscurité des recoins, où on désapprend à parler tout en apprenant à fister. Avec l’alcool, les distributeurs de poppers, l’impératif d’amortir le prix d’entrée et de performer.

Aucune. Et comme partout règne l’omerta sur l’envolée des contaminations. Ça contamine, en silence.

L’interdit

Les films bareback, particulièrement ceux de Treasure Island, avec leurs anus qui dégoulinent, filmés en gros plan, les bites qui entrent, et qui sortent, la contraction prostatique en gros plan quand le type éjacule bien au fond d’un anus, sont un désert d’érotisme et de fantasme. La seule chose qui compte est que, en silence et sans que cela soit dit, celui qui regarde sera complice d’une transgression, d’un acte « interdit », et qu’il sera associé virtuellement à une contamination rédemptrice qui le placera à égalité avec ceux qui sont dans le film, car — ça ne plaira pas à Aides — Treasure Island exploite le désarroi érotique des séropositifs en leur proposant un nouvel objet d’excitation: le partage de la contamination. Vas-y, file-le lui à cette chienne, elle l’a bien mérité, elle n’aura « à se plaindre » — je cite une phrase du premier roman d’Erik Rémès, de mémoire.

Alors le décor, l’érotisme pour l’autre, son corps, le lieu… À moins qu’il ne soit « exotique », black pour le Machofucker et reubeu pour le Black Blanc Beur.

Notre histoire. Les rencontres en plein air. La consommation en plein air. Souvent occasion de bavarder. De se faire des amis. Des amants.

Je suis tombé par hasard sur une collection de vidéos prises dans des lieux publics. Supermarchés, parkings, entre deux voitures, cabine téléphonique, tout y passe. Et je n’ai pas été étonné de voir les protagonistes utiliser des préservatifs: ce qui compte est le caractère défendu, réellement interdit du sexe en plein air. Les types donnent l’impression de s’amuser, pas de chienne ni de salope, ils gardent une partie de leurs vêtements, exactement comme le pédé moyen dans ce type de lieux. Ils rient parfois, et c’est vrai qu’il y a de l’humour à filmer une pénétration entre deux voitures avec des ménagères poussant leurs caddies à cinquante mètres. C’est du sexe, pas du bareback.

Il y aura toujours, bien entendu, des amateurs de surcontamination, c’est « une niche », et c’est eux que ça regarde, mais l’existence des barebackeurs ne doit pas cacher la réalité. La majorité des homosexuels est toujours séronégative, surtout parmi les jeunes, et ce type de fantasme est donc circonscrit à un groupe très particulier, il ne doit en aucun cas être regardé comme une tendance, et c’est précisément sur le groupe séronégatif qu’il convient de focaliser. Des campagnes de sensibilisation sur le caractère très lourd des traitements et la très grande légèreté, en comparaison, du sexe sûr sans risque devraient pouvoir limiter l’emprise de telles productions. Pour la vaste majorité des pédés, le sexe dans un parking, dans un ascenseur, avec un type de passage représente à priori un fantasme bien plus grand qu’un anus dégoulinant le contenu d’une vingtaine d’éjaculations. Pour preuve, le succès des sites de masturbation en ligne, qui recréent ces espaces défendus. Combien de salariés se branlant au bureau, derrière leur webcam, tout autant excités par ceux qui peuvent les regarder que par le risque d’être surpris…

Il est urgent de nous réapproprier notre sexualité. Non?

L’après-sida

Le bareback est le produit ultime de l’époque du sida. Il a marqué la transition entre l’épidémie mortelle et le retour à une vie presque normale. Il a pu tenir le haut du pavé car il n’y a eu (presque) personne (enfin si, Didier…) décidé à le penser frontalement en tant que phénomène social. Il n’a eu finalement que des promoteurs, que ce soient Guillaume Dustan, ou Treasure Island. Mais il correspond aussi à une génération, à une difficulté à penser l’après-sida. Car oui, malgré les morts, malgré la souffrance de ceux qui ont traversé le pire de l’épidémie, malgré la reprise des contaminations, les trithérapies ont changé la donne. Nous sommes dans l’après-sida.

On peut être étonné par l’obstination du milieu VIH à, d’un côté, couvrir le bareback, à vouloir en parler sans jamais le condamner, à refuser d’y voir la libération d’une pulsion de mort (comme l’expriment le logo et le vocabulaire des films bareback), et de l’autre à accuser tous ceux qui  parlent du sujet de « stigmatiser » les pauvres / malheureux séropositifs (au mépris, au passage, de la très grande majorité de séropositifs qui continue de se protéger et protéger l’autre), renversant de fait ce qui doit être un tabou nécessaire (baiser sans capote) en en créant un autre (les malades sont ceux qui condamnent le bareback).

Le milieu militant gay est lui dans un autre type d’attitude. Son obsession est la respectabilité. Déni de l’urgence d’une nouvelle mobilisation contre le VIH car une telle mobilisation supposerait que l’on mette sur la table le rôle que jouent les établissements de sexe dans la propagation de la maladie, la transformation profonde de la sociabilité gay au cours des 30 dernières années (disparition de la drague en plein air, disparition des discothèques et prima des bordels), la multiplication des espaces de rencontre sur le net, bref une remise à plat qui obligerait à parler de sexe, à dire que les hommes homosexuels aiment le sexe, qu’ils aiment multiplier les rapports sexuels quand ils en ont la possibilité parce que ce sont des hommes et que l’éducation des hommes, de Don Juan à DSK, ne les conduit pas à dresser un mur de honte dans la satisfaction de leurs pulsions sexuelles comme c’est le cas aujourd’hui encore pour les femmes. Bref, les hommes, entre eux, baisent. Et d’ailleurs, c’est avec qui nous baisons qui nous définit comme homosexuels. C’est tout le contraire de la discussion que tiennent à avoir les militants homosexuels. Pour ces militants, nous sommes sortis du placard, on a fait trois petits tours (1980/1985), et nous voilà désormais dans une salle d’attente dont « la gauche » nous libérera en nous octroyant le mariage en Mairie et l’adoption, pourvu que nous soyons bien sages, et surtout pas sexués.

Le tabou renversé du milieu VIH et la quête de respectabilité petite bourgeoise du milieu militant gay se rejoignent donc pour censurer toute discussion sur la sexualité gay en général, et le bareback en particulier. Qu’importe si la courbe des contaminations ressemble à un revival années 80, pourvu que ce soit en silence. Comme dans les backrooms, comme dans un film Treasure Island, deux lieux où ne règne que le bruit de la baise. On obtiendra le mariage (LGBT) et, de toute façon, il y a des médicaments hors de prix gratuits (milieu VIH).

Qu’on me permette pour conclure de parler de moi. À mon âge, j’appartiens à la génération d’avant, qui a baisé en plein air, dans des caves, dans des cages d’escalier, dans des voitures, dans des parkings, dans des jardins, sur des chantiers, dans les toilettes de Charing Cross, le jour, la nuit, comme tous les pédés depuis le début de l’humanité, de ceux qui ont toujours su que c’était défendu, interdit; il m’est arrivé de devoir courir, culotte baissée ou non, il m’est arrivé d’avoir peur aussi. Et j’aimais ça. Il m’arrivait, il NOUS arrivait, souvent, de bavarder, de rencontrer d’autres comme moi, de me faire des amis, d’aimer. C’était pour moi, pour nous, un monde complémentaire aux discothèques où nous allions aussi, parfois en nous faisant beau, pour plaire. Et pour danser, et pour NOUS retrouver.

La disparition d’un grand nombre d’espaces de rencontres extérieurs n’a jamais été réfléchie, discutée. Celle des clubs non plus. Leur disparition a arrangé tout le monde. À mon avis, il y a pourtant un lien très net entre d’une part la situation actuelle où le bareback semble dominer, le déni de reprise de l’épidémie, la suffisance des militants qui limitent leurs ambitions à l’élection présidentielle en méprisant totalement ce qui se passe en dehors de « leur » monde et les contaminations et d’autre part la disparition des espaces de sociabilité et de sexualité qui furent les nôtres. En bordure. En marge.

Alors il n’est pas étonnant que le bareback fascine certains. Il est la nouvelle marge, proprette, en lieu clos, en non dit, à l’âge où le militantisme voudrait éviter que nous exprimions ce que nous sommes vraiment.

Madame Le Doaré, en attendant de lire ce que le centre que vous représentez commence à parler de notre sexualité, du bouleversement des 30 dernières années, de la disparition de nos lieux de drague, de la reprise des contaminations, et des films exposant des pratiques (culs débordant de sperme) qui n’interpellent personne ni dans la communauté VIH, ni par chez vous, je conclurai en citant Justin, dans Queer as Folks US. « I like dick, I wanna suck dick, I wanna be fucked by dick ». Et je rajouterais, à la Brian Kenny, « Use a condom, and fuck with whoever you want, wherever you want, whenever you want. Fuck wedding ».

Madjid Ben Chikh

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