Minorités 122 | Fukushima, un an après

Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 11 mars 2012.

« Tu veux pas écrire un truc pour Minorités pour les un an de Fukushima et du tsunami? Un truc perso et vu du japon, pour changer des trucs qu’on lit partout? »

Je voulais écrire, depuis longtemps, mais je n’y arrive pas. Impression de rabâcher, de dire des choses banales, de vouloir faire du sensationnel sur un sujet croustillant, avec plein de morts, une vague de 15 mètres, des villages engloutis, des vidéos amateur en abondance, de fortes secousses, le « courage légendaire du peuple japonais », et puis une catastrophe nucléaire pour épicer tout cela, rendre la catastrophe encore présente, voire même future. Le tsunami s’en efface presque au profit de la seule centrale atomique puisque certains ont choisi d’en faire une journée de mobilisation anti-nucléaire.

Pas mon genre. À l’approche du premier anniversaire, entre deux cauchemars, je n’ai pas envie d’en parler, les mots le manquent, en fait. Parce que cela reste encore assez confus, trop présent. Car la date du 11 mars reste pour nous, ici, d’abord et avant tout synonyme d’une peur sourde dont je vais tâcher, en laissant filer ma pensée comme je le fais habituellement sur mon blog, de vous faire partager la complexité.

Ce séisme, c’est quelque chose d’incroyable, dans ma vie. Quand on vient ici, à moins d’être un idiot, on sait que cela peut arriver, on s’y prépare. Et puis on s’aperçoit que rien ne nous y prépare. Ce n’est pas possible. Vu d’une région du monde comme celle où j’ai grandi, un séisme est quelque chose d’abstrait. On s’imagine que ça secoue, on a en tête tel ou tel documentaire ou vidéo d’amateur, mais finalement, on ne sait rien. Cela n’a rien à voir.

L’enchaînement des catastrophes du 11 mars 2011 et des jours qui ont suivi à quelque chose d’impensable et qui n’a d’équivalent dans l’histoire que le séisme qui frappa Lisbonne au milieu du 18ème siècle. Car s’il y eut d’autres séismes avant, s’il y en aura d’autres après, celui-ci, comme son prédécesseur portugais, remet en cause dans son scénario toutes les certitudes du monde dans lequel il a eu lieu.

Haïti, par exemple, c’était chez les pauvres, Noirs de surcroit. Dans l’imaginaire des pays développés, les pauvres en général, surtout s’ils sont Noirs, ont l’habitude de mourir de maladies et de catastrophes, par milliers bien sûr. Vous croyez que je force le trait ? Cette année, la Thaïlande a été frappée de pluies torrentielles, mais la plupart d’entre nous ne s’est sentie concernée que par l’indisponibilité de certaines gammes d’ordinateurs. Chaque année, le Bangladesh est frappé d’inondations mortelles  dans la plus profonde indifférence. Alors Haïti, passée l’émotion, ne reste que la pauvreté, et les pauvres, surtout les Noirs, sont faits pour mourir.

Mais quand soudain le même événement touche un pays certes « différent », car asiatique, mais qui s’est efforcé de devenir le plus « occidental » possible, au point de se perdre lui-même souvent pour échapper à la domination coloniale qu’imposait il y a 150 ans notre occident « démocratique », devenant une puissance économique majeure, et soudain les repères habituels sont bouleversés, un peu comme l’Europe des lumières, s’exprimant sous la plume de Voltaire, fut touchée de consternation par le séisme, le tsunami et l’incendie qui frappèrent en la ravageant la capitale de cette grande puissance qu’était alors le Portugal. Si les « premières lumières », celles de Voltaire et Montesquieu, étaient frappées du rire moqueur et léger que la philosophie de Leibnitz lui avaient communiqué, le tremblement de terre de Lisbonne et, quel hasard, la découverte de Pompéi donnèrent aux « secondes lumières » une allure plus sombre, plus réaliste, de celle qui inspira Hubert Robert, le peintre des ruines. Oui, toutes les civilisations sont périssables, de façon subite parfois, et aucune providence ni aucun « progrès » ne les protège.

Le Japon comme Haïti

Le 11 mars 2011 est donc un événement majeur de l’histoire de notre civilisation. Non pas parce qu’il s’est agit d’une catastrophe. Mais parce que le lieu où il a pris place, le Japon, ainsi que ce qui s’est passé, remet en cause cette certitude que nous avons à pouvoir dominer la nature, voire à en tirer profit sans limite ni discernement. Mais aussi parce qu’il nous prouve, presque 250 ans après Lisbonne, qu’aucune civilisation n’est à l’abri d’une catastrophe naturelle majeure doublée d’une catastrophe technologique et qu’il suffit de peu de choses pour disparaître, que notre supériorité, notre modernité et nos certitudes ne sont que des illusions confortables alimentées par notre vanité. Fin mars, une étudiante me confiait, consternée, au sujet des images des populations du nord, de leurs vêtements, de leur alimentation, « アフリカみたい ». On dirait l’Afrique. Il serait bon de garder cela en mémoire quand au hasard d’une conversation, un crétin de passage déclare que, « Oui, mais dans ces pays là »… Non. Partout.

Une vraie catastrophe. Ce séisme, d’abord. Vivant à Tôkyô, cela n’a pas été trop difficile, finalement. Un Shindô 5 fort, ce n’est finalement pas si redoutable. La magnitude, en effet, ça ne veut rien dire, ce n’est que de l’énergie. Les Japonais ont donc une échelle basée sur les sensations. À Tôkyô, c’était un 5 fort, à Sendai, là où le séisme à été le plus violent, ce fut 7, le maximum. À priori, à 7, on ne tient plus debout et même le béton armé peut exploser. Moi, je pouvais tenir debout, même si cela ne fut pas toujours évident : beaucoup de gens préférèrent s’assoir dans la rue. Il y avait des bâtiments qui dansaient. Oui, je veux dire, vraiment. Mais ce qui me revient le plus en mémoire, ce sont les grincements métalliques de la ville, partout. Le bruit. Et la rumeur des gens, à chaque nouvelle amplification. Car un séisme, ce ne sont pas des secousses, ce serait trop simple. Ce sont des mouvements aléatoires, des ondes qui se télescopent les unes les autres puisque le séisme majeur émet une puissante vibration qui se reprend, résiste ici, s’amplifie par là, entraîne un nouveau séisme, etc. Ce sont donc non pas des secousses, mais des vagues qui déferlent sous vos pieds, tordent les rues, les arbres, les poteaux, les bâtiments. Comme toutes les ondes, elles comprennent leurs propres harmoniques et à ce mouvement de vagues s’ajoutent des vibrations qui secouent. Des vagues qui secouent, en désordre et parfois par à coup brutal. Voilà, c’est cela, un séisme. Voilà pourquoi des maisons s’écroulent. La vague déloge la maison de ses fondations, les vibrations attaquent la structure. Et vous, vous essayez de surfer.

Ce qui vous saisit n’est pas une peur rationnelle, c’est plutôt une peur surprise, et une angoisse. Certaines personnes paniquent, d’autres se figent, tétanisées. Est-ce que ça va empirer, ou est ce que ça va se calmer? Soudain, vous mesurez toute l’inutilité de tout ce qui vous entoure, et ce joli néon coloré, vous le regardez pour ce qu’il est vraiment : un bloc de métal et de verre qui, s’il venait à tomber, pourrait blesser une bonne dizaine de personnes. Autour de vous, le bruit est insupportable, mais c’est un bruit dans le silence, comme si le vent était à l’arrêt. Normal, il n’y a plus d’oiseaux. Tout bouge, vous essayez de ne pas tomber. Ici et là, des alarmes, et les voix autours de vous à la moindre amplification, OOOOoOooooh… Et vous regardez cette route si solide quelques minutes auparavant se tordre comme du chewing-gum, avec au ventre la peur de la voir s’ouvrir.

Un séisme ne dure jamais longtemps, celui-là a duré 4 à 6 minutes, mais ce sont de très longues minutes. Et puis ça recommence, et cette fois vous commencez à avoir vraiment peur car vous avez, entre temps, eu le temps de commencer à réfléchir. Une pensée m’a effleuré, ne m’a plus quitté. Voilà, c’est fini. Non pas le séisme, plutôt une certaine idée de moi-même, de ce pays, de ma journée, de… Ben je ne sais pas.

Les réseaux sociaux comme en Tunisie

Dans le nord du Japon, on peut imaginer facilement les habitants terrés chez eux, ici sous la table, là dans la rue, le bruit infernal autour d’eux dans cette région où le séisme fut encore plus violent. Ça me semble fondamental, d’écrire cela, car c’est la force du séisme, l’effet de surprise et le grand nombre de répliques qui explique qu’un grand nombre n’ait pas pu se protéger pour la suite. Beaucoup des habitants, dans le nord, sont des gens âgés. Les jeunes, quand ils le peuvent, viennent à Tôkyô.

Le premier tremblement de terre terminé, la terre continuait à onduler un peu, mais on sentait bien que c’était fini, tout le monde s’est regardé, il y a eu des rires, les voix se sont libérées, il y a eu les alarmes, et puis une réplique légère, un flottement dans l’air, et tout le monde à commencé à essayer de téléphoner. Les lignes étaient coupées. Moi, je suis parvenu à contacter des amis, en France et à Tôkyô, grâce à Skype. La 3G fonctionnait. Les gens à côté de moi n’en revenaient pas. En France, la nouvelle faisait la une, un curieux petit déjeuner. C’est comme ça que j’ai appris l’alerte au tsunami. Celle-ci ne me concernait pas, je travaille loin dans les terres. Les nouvelles d’un incendie dans Tôkyô m’inquiétaient un peu plus, mais comment savoir.

Ce flot de nouvelles accessibles par le net est certainement à l’origine du boom des smart phones, ici. C’était un marché très en retard, les ventes ont explosé l’an dernier et Twitter, Skype et Facebook sont désormais rentrés dans les mœurs.

Il m’a fallu rentrer chez moi. Principalement. Disons la moitié des 30 kilomètres, à pied. Comme beaucoup de gens. Il y a eu un boom des ventes de sacs à dos, depuis.

Dans beaucoup d’endroits, l’électricité était coupée. Chez moi, c’était comme si un voleur était passé sans rien emporter. Tout était déplacé. Aucun dégât. J’ai du réarmer le gaz pour le chauffe-eau : il est coupé automatiquement en cas de séisme. Après avoir pris un bain, j’ai découvert l’ampleur de la catastrophe quand j’ai allumé la télévision.

Ce que j’ai vu dépassait toute mon imagination, et encore, il y avait encore peu d’images comparé à celles qui circulent depuis. Mais ces vues d’hélicoptère avaient quelque chose d’assez irréel. Ce n’est que plusieurs jours plus tard que j’ai mesuré toute la cruauté de ce tsunami, quand nous avons commencé à voir les premières images de ces paysages bouleversés, une dévastation que venait amplifier la neige qui vint s’ajouter à la peine. Il était clair que nous avions été épargnés, à Tôkyô, et que ce que nous avions vécu était dérisoire : le Japon est équipé contre les séismes. Pas contre les tsunamis de cette ampleur. Les pertes s’annonçaient monumentales.

Mais déjà, nos esprits commençaient à être préoccupés par une autre catastrophe, humaine, cette fois.

« Débrouillez-vous ! »

Mon partenaire et moi traversâmes le week-end qui suivit comme deux zombies. Les répliques étaient longues, assez violentes, fréquentes. Les supermarchés étaient déjà vidés. On craignait un nouveau séisme, à Tôkyô, cette fois. Ce fut comme l’entrée dans une vie étrange, à la minute. Nous tentâmes d’oublier dans la contemplation des premières fleurs de cerisiers précoces dans l’arrondissement de Kôtô. Et puis, il y eut le mail de l’ambassade de France. Minorités a repris mon billet, je ne m’entendrai pas en longueur sur ce qui reste pour moi le souvenir d’une agression bureaucratique et du  privilège des expatriés riches qui n’ont d’autre lien avec leur pays de résidence que la hype, les hauts salaires et les carrières qu’ils y bâtissent et pour lesquels leurs sociétés paient le rapatriement à la première alerte en laissant leur quotidien à son destin pour surgir, la gueule enfarinée, sur vos écrans de télévision. Pour les autres, ça a été le début d’une angoisse sans nom, qui a duré des semaines, avec une ambassade aux abonnés absents, je maintiens. Bien sûr, l’ambassade n’était pas fermée, mais pour nous, à Tôkyô, ambassade et consulat sont un même et unique endroit, et nous appelons le consulat « ambassade ». J’ai appris par la suite le débordement de ceux qui sont restés sur place. Le départ du plus gros des troupes vers le Kansai, et d’un nombre non négligeable à Hong Kong pendant au moins une semaine.

Qu’on ne s’y trompe pas, je ne reproche pas aux gens de partir. Ce que je reproche, c’est le sauve qui peut. Ce sont les pleins tarifs appliqués par Air France pendant une semaine. Ce sont les complications administratives faites pour les beaux parents, pour les couples non mariés quand, enfin, un premier avion a été « affrété ».

Cette catastrophe montre à quel point nos sociétés, devenues paranoïaques en matière d’immigration, en sont arrivées à oublier les moindres règles d’hospitalité. Elle démontre aussi, avec les pleins tarifs pratiqués par Air France, à quel point l’esprit de profit domine désormais tout, même les urgences sur des ressortissants nationaux « en danger », au dire du mail de l’ambassade — euh, du consulat.

Car ce que beaucoup d’entre nous avons ressenti comme une fantastique débandade, ce mail que nous avons reçu, alarmant au plus au point, cet appel à fuir le Japon, se concluait finalement de la plus simple façon : débrouillez-vous !

Nous étions désormais informés de l’extrême urgence de la situation, entre répliques, menaces d’un second séisme dans le kantô, pénurie alimentaire, constat de désastre humanitaire, et désormais catastrophe nucléaire, dont l’e-mail de l’ambassade, ou du consulat, toutes portes closes, nous informait de l’extrême gravité dans un modèle du genre de ce qu’il ne faut pas faire en terme de communication de crise. Que faire. Voilà ce que furent les jours qui suivirent.

Sur Facebook, les messages m’invitant à quitter le Japon se faisaient pressants, particulièrement de personnes que je ne connais pas. Mes amis, eux, comprenaient trop bien la situation. Dimanche soir, en quittant mon ami, j’ai ressenti le poids de l’incertitude comme rarement dans ma vie. Je vais même vous dire le genre de pensée idiote qui m’a traversé, et qui a certainement traversé l’esprit de beaucoup de gens. Je veux bien mourir, mais avec lui. Je veux dire, ce n’est pas la mort qui m’effraie, c’est la perspective de savoir qu’il se serait retrouvé coincé quelque part, mourant. Je sais, c’est niais, mais ce ne sont pas des pensées rationnelles qui vous passent par l’esprit.

Manger !

Le lundi, les supermarchés étaient vides dans mon quartier, je voyais ces femmes passer à vélo avec leurs enfants sur le siège arrière et le petit caddie vide, devant : elles cherchaient à manger, du papier toilette, de l’eau. Moi même, j’essayais en vain de me ravitailler. Tout était dévalisé. Je reçus un mail d’un ami m’informant qu’on avait échappé à une vraie catastrophe sur le réacteur numéro 3 dans la nuit de dimanche à lundi. J’appris dans les minutes qui suivaient que sont enceinte venait elle aussi d’exploser. Sur Facebook, on me donnait désormais l’ordre de partir. Ce même ami m’écrit vers midi que l’ambassade était fermée. C’est alors qu’en 30 minutes, j’écrivis ce billet qui, bien involontairement allait me propulser au top 50 de la blogosphère. 30.000 lectures en moins de dix heures sur mon seul site, je ne sais combien sur Minorités. Orsérie, qui ne s’était jusqu’alors manifesté que pour publier mes albums photos, me demanda la permission de me publier. Quand je découvrit ce qu’est le buzz, j’étais dans le train, avec Jun, pour Kyôto. On était mardi matin, il était 7h30 et nous quittions une capitale que commençait à polluer le nuage radioactif venant de l’unité numéro un de Fukushima, la centrale en perdition. Un rapport publié récemment confirme Tôkyô a bien reçu le nuage dans la nuit du 14 au 15, et jusque vers le 19. Les pluies à partir du 19 ont principalement pollué Chiba, Ibaraki et Gunma, faisant de Tôkyô un département moins touché, même si certains endroits se sont révélés être très pollués par la suite.

Ce que je vécus alors fut quelque chose de surréaliste. Vraiment. Ma première impression, à Kyôto, ce fut voir ces magasins remplis de gâteaux à la crème. Et puis, il y avait de la lumière partout. Et les jeunes s’affairaient aux cérémonies de remises de diplômes. À Tôkyô, tout avait été annulé, bien entendu, et deux lycéens avaient été tués dans l’effondrement d’un faux plafond lors d’une de ces cérémonies. À la télévision, les programmes étaient hallucinants. Conseils pour se protéger des radiations à l’aide de serviettes mouillés, recommandations de laisser les parapluies dehors et de se laver immédiatement les cheveux. Tout cela alterné d’alertes à de nouvelles secousses. Parfois, les présentateurs portaient un masque. Et puis, sans arrêt, ces publicités pour une ONG, AC, promouvant la solidarité, la gentillesse, la générosité. Des plaintes sont parvenues à leur faire enlever le jingle, insupportable.

À la gare de Kyôto, avant de prendre le train, je téléphonai à une ancienne collègue, Irène. Effondrée. Et puis Yann, et puis Martin, et puis… Même Christophe, tiens. Tous mes amis Français vivant en couple ou mariés étaient en partance pour Kyôto. Se protéger, mais ne pas abandonner ce pays. Sentiment de devoir être là pour la suite. Les nouvelles venant de Fukushima, à la télévision, étaient effrayantes mais pondérées. Mais ce que je lisais sur les sites américains me glaçait véritablement.

Travailler !

Et continue de travailler encore, dans un coin, comme dans un ordinateur, ces « tâches de fond ».

Tous, nous avons expérimenté ce qu’est un couple mixte : j’ai bataillé avec Jun, tenté de retourner au travail, « Tu vois, ça n’a pas explosé », « Tu vois, le Kantô n’est pas évacué », une soupe à la grimace d’une semaine qui renforçait mon sentiment d’exil, mon sentiment de ne pas être à ma place où j’étais. Yann retourna à Tôkyô le 20, moi le 21. Irène partit pour la France, finalement, et Martin aussi. Christophe, je ne sais pas : sa femme avait oublié son passeport et ressentait la situation exactement comme Jun. Sentiment de mentir, de sécher le travail pour rien. Ça n’a pas été facile pour nous.

Rien à voir avec les enfarinés des premiers jours, leurs promesses d’embauches vers d’autres logements de fonctions, d’autres bureaux, d’autres primes de risques.

Ce séjour est le seul passé à Kyôto que j’ai vécu comme un calvaire. Mais je dois à l’ancienne capitale de l’avoir rendu vivable. Partout ailleurs, c’eût été pire. À Fushimi, j’ai secrètement prié Kistune, le dieu renard, d’épargner le Kantô, d’éloigner le danger. Je n’ai rien souhaité pour moi, j’étais à l’abri. J’étais sûr que je ne reverrai jamais Tôkyô. Et Jun n’avait pas son passeport. Et on n’est pas marié. Le mariage homosexuel, ça n’existe pas.

Le retour à Tôkyô, le 21 mars, c’est le début de ma vie de maintenant. Une convalescence. Longue. Avec des rechutes, comme ce soir d’avril où une réplique s’est faite plus forte, avec un flash de lumière dans une caméra de la NHK qui nous fit craindre le pire.

Il nous a fallu rebâtir un quotidien, recommencer à travailler, apprendre à relativiser les informations, les diversifier. Comble de malchance, l’hiver de l’an dernier traîné en longueur, et la saison des cerisiers fut tardive et courte, le ciel plutôt gris, le vent froid jusqu’à fin mai.

On a du apprendre à regarder les étiquettes pour manger. Et on a bien fait car il y avait cette mode télévisée d’encourager les gens à manger des produits du nord, ces produits que nous avons vus, les uns après les autres, disparaître des étals au fur et à mesure que des tests en démontraient la nocivité. Au supermarché, l’approvisionnement est revenu petit à petit, et puis l’électricité aussi. À la fin de l’été, Tôkyô était, globalement, redevenue Tôkyô. La situation, dans le nord, elle, éclatait, et éclate encore par son contraste. Populations démunies, logées dans des mobil-homes, mais aussi fantastique solidarité. On donne de l’argent, des jeunes vont aider à déblayer. C’est étonnant comment dans un pays aussi verrouillé politiquement que le Japon, la société civile fait montre d’une réelle capacité à se réveiller. Il y a sur YouTube pléthore de vidéos de ces Hot Spots, ces lieux où la radioactivité est forte : dès le mois de mai, il était impossible de trouver des radiomètres tant la demande avait été forte. Les mesures sont disponibles quasiment en continue sur Google Earth. L’aide d’ONG internationales a permis une coordination des efforts ainsi que l’accès à des laboratoires. Quand ces laboratoires ont commencé à fournir des éléments sur la nocivité de certains produits alimentaires, de grandes surfaces comme ÆON ont commencé à publier leurs propres résultats, magasin par magasin, concourant à une prise de conscience. Le boom de Twitter a permis de faire circuler cette information alternative que les médias ont dissimulé pour ne la révéler qu’avec des mois de retard. L’information alternative issue des médias sociaux a, enfin, obligé les autorités à faire preuve de plus de transparence quand au départ la situation était des plus opaques. C’est en partie grâce à elle qu’à vu le jour une commission d’enquête indépendante dont le rapport, publié en février, se montre particulièrement accablant pour l’opérateur de la centrale, TEPCO.

Nous vivons avec cela.

C’est étonnant de voir, au passage, le rôle des médias sociaux ici comme lors des révolutions arabes.

Le prochain séisme

Moi, je reste hanté par le séisme. Bien plus que par la radioactivité, qui touche essentiellement les habitants du nord. Un séisme qui en annonce un autre, à venir, à Tôkyô.

Le 11 mars reste pour moi, pour nous tous, ici, synonyme d’un séisme, d’un tsunami meurtrier qui a fauché la vie de près de 25.000 personnes dont les corps de plus de 6.000 d’entre eux restent introuvables. Et au delà, un séisme qui a frappé plus qu’une région, un « pays », le « nord-est » (東北) composé des départements de Miyagi, de Iwate, d’Ibaraki et de Fukushima, à la culture populaire si riche, une culture faite de pêche, de riziculture et de fêtes (matsuris) où s’exprime encore de nos jours l’âme d’autrefois au travers de son folklore (min’yo), danses et chansons. Ce séisme et ce tsunami qui ont manifesté la toute puissance de la nature et la vanité des hommes à vouloir la dompter sans limite. Elle a rappelé à bien des Japonais à quel point il est impossible de concevoir une modernité qui ne s’enracine pas dans la culture de chaque peuple, une culture qui est le fruit de l’expérience locale. Bétonner, faire du nucléaire, n’est-ce pas avant tout la marque de la culture d’une région du monde épargnée par les séismes?

Je m’énerve à chaque fois que je lis cette équation liant le 11 mars avec l’accident de la centrale, car il y a un négationnisme malsain dans cette équation. Le problème n’est pas la centrale de Fukushima. Nous avons vécu une catastrophe globale, et le 11 mars, c’est d’abord et avant tout un séisme suivi d’un tsunami qui a entraîné l’accident nucléaire que l’on sait. Mais isoler l’un en oubliant l’autre fait partie de ces raccourcis politiciens qui m’agacent. Je voudrais les y voir. Fukushima est l’événement qui, par sa persistance, empêche le deuil d’opérer : les habitants vivant encore dans des conditions extrêmement précaires, dans des mobil-homes, ayant tout perdu, vivent, en plus, avec une crainte sourde, lancinante. C’est ce qui rend la situation encore pire. Mais Fukushima ne doit pas faire oublier que 25.000 personnes sont mortes, et que des centaines de milliers de personnes ont tout perdu, que leur quotidien a à jamais disparu, et que cela n’a rien à voir avec la centrale.J’écris cela avec d’autant plus de facilité que je suis, et que j’ai toujours, été opposé au nucléaire, que j’ai manifesté contre le nucléaire bien avant que cela ne devienne à la mode…

Ici, la vie est normale. J’ai reçu beaucoup de mails de journalistes ces derniers jours, je n’ai pas su quoi répondre. Oui, la vie est normale. Je vis avec une peur sourde. Ce n’est pas la peur de Fukushima. C’est la certitude qu’un autre séisme se prépare. Je vis avec, comme des millions de Japonais autours de moi. Ici, ça fait partie de la vie. C’EST la vie.

Madjid Ben Chikh

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