Mémoire pédé sur un air de YMO…

Et si j’écrivais un billet banal, avec un peu de musique. Et si j’écrivais un peu de cette mémoire qui part? Avec de la musique? Je veux dire, en réalité, il y a eu la mémoire d’abord, une mémoire dans la catégorie « tu peux pas comprendre », t’étais trop jeune, ou t’es pas pédé. Ce sera donc une musique et de la mémoire.
Ma mémoire? Oui, mais surtout la mémoire de « nous ». Pour que tu comprennes et que tu prennes la suite, tu vois ce que je veux dire?

Voilà. Dans l’année de mes quinze ans, le 10 mai 1981, un nouveau président a été élu.

François Mitterrand.

Mes sentiments seront à jamais très complexes envers lui, à jamais, car avant tout, il est synonyme de mes 15 ans, de ce voyage en Algérie en avril 1981 quand on a été invités par le gouvernement algérien après avoir travaillé pendant six mois sur le sujet et fait cette quinzaine du cinéma algérien puis invité Idir à la salle Giono, à Bondy-nord, rien que ça. Mitterrand, c’est cette époque des possibles encore là, quand on croyait au faire, à la politique et qu’on savait être ensembles, à l’époque où un « grand débat » macronien basé sur l’atomisation des individus et leur solitude dépolitisée jamais n’aurait été possible tant nous étions véritablement « ensemble », « solidaires ». Quelle énergie il y avait.
Je me souviens, en mars de cette année là, j’étais allé déguisé au lycée pour le mardi gras. En collégien anglais, bermuda beige, mocassins, chemise blanche et cravate, cheveux impeccablement peignés, veste en tweed de mon père. Convoqué immédiatement, la proviseur avait bien compris que j’étais déguisé tant cela contrastait avec mes vêtements habituels.
-Mais madame, je suis habillé comme vous rêvez que nous nous habillions tous!
Je me souviens sa tête, bouche bée de vieille peau réac en permanente blonde. Un silence, la bouche scotchée, incapable d’articuler un mot après cet uppercut lancé avec élégance.
-Bien, nous allons étudier votre cas et nous aviserons. Dans tous les cas, si vos notes ne sont pas satisfaisantes, nous ne vous accepterons pas l’an prochain.
Le lycée de Bondy était en guerre avec le lycée du Raincy. Il était le deuxième meilleur lycée du 93, et la direction n’hésitait pas à « purger » les élèves qui mettraient en péril ce classement. Le lycée de Noisy-le-Sec était donc la poubelle du lycée de Bondy qui ne s’appelait pas encore Jean Renoir. On nous avait consultés – j’étais délégué de classe et membre du Conseil d’Établissement-, et on avait unanimement proposé Jacques Mesrine, Karl Marx…
J’étais sorti du bureau bien emmerdé, j’en avais parlé à mes camarades de classe.
L’après-midi, une vingtaine d’entre-eux étaient venus déguisés. Et voilà comment le Mardi Gras du lycée de Bondy a commencé, j’ai entendu que maintenant ça continuait. L’année d’après on devait bien être une centaine. Je revois Tarika, habillée en athénienne sous le ciel bleu et dans le vent glacé de février… J’ai pu passer en première, bien sûr. J’ai même encore été délégué de classe.
Le Mardi Gras a certes donc bien démarré sur un geste individuel, mais il est vraiment né d’un acte de solidarité, et cela, c’est une leçon de cette époque, nous étions un, et ensemble à la fois. Nous n’étions pas des individus recroquevillés sur eux-même. Résumer les années 80 à de l’individualisme est une escroquerie: nous étions profondément solidaires, les mouvements de 86 le démontrent sans aucune ambiguïté.

Bref… Papa détestait Mitterrand, et pourtant, je ne me souviens pas lui avoir revu un sourire aussi rayonnant que le 10 mai au soir. Moi, je dévalais les escaliers, je courais à la cabine téléphonique en bas de chez nous pour appeler Freddie, j’étais électrique, personne ne peut se rendre compte ce qu’a été la victoire de Mitterrand en 1981, et papa était là, il discutait avec un copain algérien à lui, et je lui dis,
– Mitterrand a gagné!
Il me regarde,
– …
– Si si, on a gagné!
Et là, un gigantesque sourire lui a barré le visage, il s’est mis à rayonner comme quand on arrivait au bled.
– Je peux sortir, ce soir? Il paraît qu’il y a une fête à Paris!
Il a sourit, il a dit oui, je l’ai embrassé et j’ai filé vers la cabine téléphonique.

Une musique, donc. En 1981, l’air était au changement, on le sentait bien, on était la vapeur de cette cocotte-minute dont la pression augmentait, augmentait, augmentait, on était créatifs, solidaires, on était drôles, on était intimes, on était apolitiques et très politisés à la fois, en tout cas certainement la génération la plus consciente de l’après-guerre, il n’y avait pas encore la barrière du savoir, les garçons et les filles écrémés en 5ème, en 4ème et en 3ème avaient été nos copains, nos copines, et on habitait dans les mêmes quartiers, dans la même ville, et on se croisait, et on s’aimait, on ne s’estimait pas privilégiés d’être au lycée.

Dans cette année où tant de choses allaient bouger, il y avait la bande FM. On a du mal à le croire, mais jusque cette année là, il n’y avait que Radio-France. 5 radios sur la FM, c’est tout. France-Inter, France-Culture, France-Musique, FIP en région parisienne (il y avait Radio-Mayenne en Pays de Loire) et pour les « jeunes », il y avait Radio 7. Et voilà. C’est tout. Khlass.
J’aimais bien Radio-Mayenne quand j’allais dans la Sarthe, j’y écoutais Clémentine Célarié qui y débutait avant qu’elle ne passe sur France-Inter dans l’extraordinaire émission de Julien Délifiori « Jazz à tous les étages ». Il y avait de bonnes émissions de new-wave.
J’écoutais bien entendu Bernard Lenoir sur France-Inter, Le tribunal des flagrants délires et avant cette émission de je ne sais plus quel présentateur avec trois titres d’un même chanteur… On n’écoutait pas RTL à la maison.

Mais ça manquait quand même de saveurs, tout ça. C’est donc à partir de l’année 1980 que des associations ont commencé à s’emparer de la FM et à émettre en toute illégalité. Les émission étaient brouillées par une sorte de signal sonore aigu, il fallait triturer l’antenne dans toutes les directions pour entendre. Au mois d’avril, la FM était peuplée d’une dizaine de ces radios encore interdites et qu’on commençait à appeler des « radio-libres ». Je passais mes nuits à écouter, à chercher.

Et un jour, j’ai entendu cette musique, cette musique que tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas pédé, ou pour toi il n’y a jamais eu de loi homophobe parce qu’on s’est bagarré pour les faire abroger, et parce que pour toi, tout te semble acquis. Tu me fais doucement rire, mais bon…
Oui, un jour, une radio est venu bousculer nos solitudes. Une simple musique est venue nous dire chaque jour, plusieurs fois par jour que nous n’étions pas seuls.

Je le savais. Je n’avais que 15 ans, mais au kiosque à Rosny 2, j’avais bien vu, caché, ce magasine en papier journal, Gay Pied, qui me disait que je n’étais pas seul. Et puis dans Libération, l’ancien Libération, il y avait des petites annonces en tout genre et dans le lot, il y avait des annonces pour nous. Et puis il y a eu notre première grande marche, pas une gay-pride, non. Une marche des homosexuels et des lesbiennes, ça s’appelait comme ça, wow, allez, vas-y mon beauf, prend-toi ça dans ta gueule. 10.000 dans les rues de Paris… Une cocotte minute, je te dis.
Mais jamais rien ne pourra mieux résumer ce basculement, la fin de notre isolement que cette musique. Rydeen, par le groupe japonais Yellow Magic Orchestra.

Le Japon, déjà, dans ma vie. Je me revois, je triture l’antenne, RadioCité-futur, Radio Tomate, Nova la radiopolitaine, Radio Ici et Maintenant, Fréquence-Montmartre…

Et Fréquence-Gaie. La Radio des homosexuels, des Lesbiennes et de leurs amis…

Le brouillage a cessé dès l’élection de Mitterrand. La bande FM a explosé de radios. Cette fois, il fallait triturer l’antenne parce qu’elles se chevauchaient toutes, c’était un peu comme les influencers sur YouTube ou Instagram maintenant, ou les Twittos il y a 7 ou 8 ans. Tout le monde voulait faire sa radio.

J’écoutais beaucoup Fréquence-Gaie. J’adorais l’émission de Kevin Kratz, « Rock and folles, l’émission des années molles », une très bonne émission de rock new-wave. J’ai rencontré Kevin par la suite, un garçon gentil mais qui avait de petits problèmes, hmmm… Il y avait aussi l’émission de Patrick Rognan que j’ai rencontré en 83 à l’inauguration de Haute-Tension – je te dis, tu connais pas-, une émission beaucoup plus pointue, une émission qui a élargi mes horizons sonores vers les musiques industrielles, plus conceptuelles. Quand ces deux émissions étaient terminées, je filais sur Radio Cité-Future écouter Anaïs Prozaïc pour ses incroyables émissions. Je me souviens la promo du concert des Residents en 82, l’émission spéciale, toute en sons, en bruits et en jingles tirés du Commercial Album, juste avant la retransmission du concert de Eyeless in Gaza.

Chaque jour, écouter cette musique, qui était le générique de Fréquence Gaie, ça a été pour moi, pour des dizaines, des centaines, des milliers de comme-moi, le symbole que nous formions un groupe et que nous n’étions pas des tarés isolés, mais une communauté. C’était l’époque où une véritable joie d’être pédé est née, elle a duré quatre ou cinq ans, avant que nous soyons assommés par le SIDA.

C’était l’époque où nous avions une radio, des magazines, le jardin des tuileries et de petits squares, des bars, plein de petites boîtes et où dans la société une certaine indifférence à notre égard commençait à s’installer. J’étais pédé et out à Bondy, et mes copains, notamment ceux du cours d’arabe, même s’ils ne comprenaient pas, s’en fichaient, ils me posaient des questions des fois, mais ça n’allait pas plus loin. Vers 1983, Fréquence-Gaie était la cinquième radio la plus écoutée.

Fréquence-Gaie s’est éteinte dans l’indifférence générale, minée par des crises internes violentes, et puis le SIDA a fauché les meilleurs d’entre nous, et le bonheur d’être pédés s’est évaporé. Accessoirement, elle a donné naissance à une pompe à fric appelée FG, une radio qui n’a absolument rien à voir avec cet esprit pionnier et militant, défricheur et politique qui l’animait au tournant de la décennie 80… Ce générique n’est plus qu’un lointain souvenir d’une époque remplie d’espoirs, celui de parvenir à une indifférence dans la différence, à une reconnaissance sans privilège.

Je vis au Japon au pays de YMO. C’est amusant, non?

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