Ma vie à l’ère radioactive

Publicites AC qui rythment les programmes de television, en boucle, depuis 2 semaines et demi.

Je me censure, excusez-moi… J’avais commencé à écrire un truc, et puis non, ce n’est pas…
Et puis tant pis, je vous le mets en annexe car je n’aime pas me brimer, garder sur le cœur. Et comme ce blog est avant tout mon journal, il faut bien que… Enfin oui, quoi, non! Je ne peux pas me censurer. Combien de billets ai-je écrit, et que je n’ai pas publié, simplement pacte qu’au dernier moment j’ai pensé que ce n’était pas super, et que je ne voulais pas rabâcher, et me répéter, et patati et patata… Mince alors! Ce n’est pas facile d’écrire en transparence, en direct, ne pas avoir honte d’être mal compris, d’être jugé. De paraitre pédant parce que je donne un point de vue sur le monde malgré le très faible poids que je pèse dans ledit monde. Est-ce de ma faute s’il me faut écrire ce qui me passe par la tête, et si je me sens obligé de le partager, non pas parce que je suis le centre du monde, mais simplement parce que c’est le contrat que j’ai passé avec moi même, et passé avec vous. J’aimerais parfois tellement avoir un blog Japon, parler des derniers jeux vidéos, des maids et de la nouvelle variété de thé en bouteille que tout le monde va s’arracher à ce qui se dit à la télévision. Est-ce ma faute si j’en suis simplement incapable?
Rentrer en France. La pensée en a effleuré plus d’un. Rentrer où, me dis-je. Pour quoi faire. Et si demain une des centrales située à proximité de Paris connaissait des problèmes, où donc fuirais-je. Non, rentrer n’est pas une solution. Ici, j’ai mon chez moi, avec mon lit acheté en décembre, et mes espoirs cachés mais bien présents de déménager prochainement dans le quartier de Yanaka ou de Iriya.
Faire du Japonais. J’ai ressorti des livres. Incroyable comme mon japonais s’est appauvri. C’est normal, je ne lis pas. De sérieux efforts à faire. Ça tombe bien, sur D-Addict, il y a tout plein de feuilletons des années 80. Anthropologie bulliaire et immersion totale en perspective, assortie à une replongée dans le Kanji et Kana et dans un de mes livres de grammaire. Terrible nécessité.
« Vous n’êtes pas parti? ». La question de la semaine, égrenée du décompte des français restant et de l’histoire du mail de l’ambassade de France qui a fait le tout du web japonais. Assortie d’une piqure de rappel sur Nicolas Sarkosy et l’histoire du sumo il y a 5 ans, « il faut être stupide pour aimer le sumo« . Les Japonais ont une sacrée mémoire. « Pourquoi les Français n’aiment pas le Japon« . La question qui fait mal.
« Le Japon est un pays fort ». La publicité en boucle à la télévision, avec les SMAP, ou bien des joueurs de football. Je ne la supporte plus. Encore ont ils eu la délicate attention de supprimer le jingle à la fin. Ça donnait envie de balancer la télévision par la fenêtre, et les plaintes ont été très nombreuse. Nippon! Nippon! Le pays blessé panse sa plaie à sa façon.
Le plutonium. C’est le truc du jour. Malgré tout ce qu’ils ont entendu jusqu’ici, les Japonais absorbent la communication gouvernementalo-industrialo-médiatique. C’en est incroyable. Les parents de Jun étaient inquiet… Qu’il soit viré car il s’était absenté du travail 4 jours. Les radiations? Non! Mais le plutonium, visiblement, ça parle plus que césium. En tout cas, ça fait la une des journaux.
Le black out. La tendance du moment, avec moi en fond qui croise les doigts pour qu’on passe enfin à l’heure d’été. Cela ferait baisser la consommation d’électricité de 5%. Or, avec l’arrivée de la chaleur et, pire, de la saison des pluies, avec son air humide et moite, on craint une véritable pénurie d’électricité à cause de la climatisation. Mais les paysans constituent un sacré lobby. Et le gouvernement actuel est de la plus pure fabrique post bulle : une bande d’incapables sans volonté politique. En attendant, les vitrines sont éteintes, le métro est sombre, Ginza est éteinte le soir.
Hoshano, les radiations. Le mot clef. Samedi, en faisant les courses, j’ai vu une magnifique pile de poivrons, 10 yen le poivron. Autant dire que c’est donné, c’est généralement au moins 100 yens les 5 (pour information, les poivrons sont, ici, minuscules). Origine? Ibaraki. Tout s’explique… 10 yens la bonne rassade de césium, c’est vrai que ce n’est pas très cher. En tout vas, ni moi ni personne n’en a voulu, hier, ils y étaient encore. Un peu défraichis.
L’eau. Incroyable comme un truc aussi banal que l’eau peut devenir en un coup de hoshano une denrée rare, bien plus que l’or et les diamants qui continuent de d’exhiber dans les vitrines de Ginza. À priori, c’étaient bien les pluies d’il y a deux semaines qui ont pollué l’eau de Tôkyô, mais tout est semble t’il redevenu normal. En attendant, il est impossible de trouver une seule boutique dans les magasins. Du thé, du jus d’orange, mais pas d’eau.
Le masque. Ne vous moquez pas de moi, ne vous moquez pas de nous. On est nombreux à le porter. On ne sait pas trop si c’est contre les pollens ou contre les hoshaseibushitsu (particules radioactives), peut être un peu les deux…
La télévision. Grande nostalgie des conseils anti-radiation vus sur la NHK il y a deux semaines. Mettre des gants, un anorak et des bottes, une capuche, porter un parapluie et mouiller une serviette puis s’en recouvrir le visage : très efficace contre l’ingestion et l’inspiration des particules. On se demande pourquoi les employées de TEPCO ressemblent à des cosmonautes quand une simple tenue d’alpiniste peut faire l’affaire… Ça passait en boucle. À vous donner envie d’une interdiction universelle de la télévision…
TEPCO. Vous ignoriez quel était le nom de la société à laquelle je payais mon électricité chaque mois. Vous avez donc fait connaissance avec Tôkyô Denryoku KK, 東京電力株式会社, appelé en Anglais Tokyo Electric Power. Le pouvoir électrique de Tôkyô… Encore une société qui se serait passé de faire parler d’elle. Et malgré toutes les fraudes, irrégularités, incompétences, dissimulations, une majorité de Japonais continueront de vous dire qu’au Japon, on travaille bien.
Mon travail. Ras le bol mais, incroyablement, plein de nouveaux élèves. C’est qu’il y a nettement moins de français, et beaucoup d’Américain ou d’Anglais sont partis. Combien d’écoles vont fermer? Pas la nôtre, en tout cas.
Le Kansai. Nouvel eldorado qui va tout faire pour ne pas laisser passer sa chance. Pas tous les jours que Tôkyô est à ce point fragilisé.
La normale. Le truc auquel on pense tous, tout en sachant que ce ne sera jamais plus comme avant. Les coupures de courant et ce côté sombre partout nous le rappelle. Dimanche, à Ginza, plein de gens, peu d’étrangers, mais des magasins pleins. Oublier, faire du shopping? Je ne sais pas. Envie de printemps, peut être…
Les cerisiers ? C’est pour cette semaine.
Ma vie à l’ère radioactive est exactement la même qu’avant. Plus au nord, pourtant…
De Tôkyô,
Madjid

La vie au temps du nucléaire (billet que je ne voulais pas publier)
Grand soleil sur la ville, enfin. Partout, les bourgeons de cerisiers sont énormes, comme prêts à exploser des milliers de fleurs en retard cette année d’une bonne dizaine de jours. Grand soleil et puissant soleil, enfin. Enfin, enfin, enfin. Le temps si beau depuis le début de l’année est devenu si triste depuis le séisme. Nous accueillons ce temps qui réchauffe les coeurs, encore un peu lourds. Plus au nord, la catastrophe continue, les ravitaillements sont encore rares, difficile, les manques importants malgré la très généreuse aide internationale que la bureaucratie bloque des quatre fers. Du riz a été refusé, des médicaments retournés dans leur pays, des couvertures dédaignées. Les prétendues élites préfèrent une population affamée, éventuellement secourue par des yakuzas, à une aide internationale, trop comme-ci et pas assez comme-ça. Mon étudiante Marie me confiait hier son mépris pour ces élites qui sacrifient les gens et enferme le pays sur lui-même, voyant dans tout ce qui vient de l’étranger comme mal venu, suspect. Lamentable.
À la télévision, ici, on continue de compter les morts, moins de 10.000 et les disparus, plus de 15.000, alors que tout le monde sait désormais que le bilan définitif avoisinera bel et bien la somme des deux. À la télévision, de toute façon, tout est désormais redevenu normal. Le feuilleton nucléaire et des reportages sur les lieux sinistrés dominent l’actualité, en alternance avec les conseils pour limiter la consommation d’énergie. Mais encore cette couverture des deux catastrophes, la civile et la nucléaire, est elle partielle, incomplète et frise parfois le ridicule. Ainsi, certains journalistes ont encouragé la consommation d’algues pour éviter la contamination à l’iode 131. D’autres ont rappelé avec sérieux que les légumes n’étaient pas trop dangereux, mais que leur interdiction avait été guidée par l’esprit de précaution. Tonalité toutefois différente sur la NHK, plus grave et plus sérieuse : la chaîne publique ne vit pas de la publicité, celle, notamment, de TEPCO. Et puis surtout, depuis le début de la catastrophe, le NEW YORK TIMES diffuse des informations qui sortent au Japon avec un retard étonnant. Il y a bien le black out de l’électricité, mais il y a également le black-out de l’information. Car les intérêts croisés sont nombreux. Le gouvernement couvre TEPCO pour protéger le puissant syndicat de l’électricité.
C’est seulement par hasard qu’on découvre, ainsi, que certains des travailleurs, sur le site, ne sont pas des salariés de TEPCO, mais de sous-traitants. Alors je me pose la question : et si cela se passait en France, cela serait-il différent? Et ma réponse est venue très naturellement : non. Avec une différence de poids, toutefois. En France, nous avons des organisation non gouvernementales, des associations, voire des mouvements politiques plus vivants, insérés dans des organisations internationales qui contrebalanceraient des informations officielles. Au Japon, l’information indépendante a du mal à percer et elle est souvent présentée comme « étrangère », ce qui est, au Japon, l’argument massue, entretenu par le lavage de cerveau opéré très tôt à l’école et ventant l’exception japonaise. J’ai adoré, dans le Yomiuri, un argument d’un officiel au sujet du refus d’accepter du riz thaïlandais, « bien souvent, quand ils ont le choix, les réfugiés préfèrent les produits japonais ». Ouais, même quand on meurt de faim, n’est-ce-pas…
Je pensais que le Parti Démocrate mettrait fin à cette idéologie chauvine, je m’aperçois qu’ils sont pareils que le Parti Libéral-Démocrate. Leur idée du Japon passe avant les Japonais.
Imaginez, TEPCO a perdu une semaine car ils voulaient protéger les réacteurs pour pouvoir les utiliser de nouveau par la suite.
Imaginez, le Premier ministre a été quasiment invisible pendant 10 jours, ce qui lui a valu une sérieuse attaque ce matin à l’assemblée nationale.
Imaginez, l’armée et les pompiers de différentes régions interviennent sur place, mais agissent sous les ordres de TEPCO, une entreprise privée, dont nous constatons depuis deux semaines l’incompétence après avoir eu les révélations des dissimulations et fraudes à la sécurité sur le site de Fukushima.
Imaginez, TEPCO au bord de la faillite, qui reçoit des crédits garantis par l’état, pour plusieurs milliards, à des taux bonifiés, alors que la société, dont les multiples fraudes sont avérées, reste privée, ses principaux actionnaires intouchables.
Cela fait froid dans le dos… Et donc, désormais, nous vivons avec le nucléaire. Je veux dire par là, avec les radiations. Mon vocabulaire s’est incroyablement enrichi. 放射能 , radiation, 放射性, radioactif, 放射性物質, particule radioactive, 爆弾, explosion, 原発, centrale atomique, ヨウ, iode, セジウム, césium…
Tôkyô 2011, une aventure moderne.

7 Comments

  • Bonjour,
    Je connais peu le Japon, je l'aime mais je connais que Tokyo et encore…
    Je suis très déçue de ce que je vois et entend et de ce que vous écrivez ,moi qui pensais que les Japonnais étaient d'une rigueur d'une droiture ,d'une organisation.
    Je suis affligée de constater le désastre.
    L'amie de ma fille qui habite non qui survit dans le nord a enfin pu se connecter et donner des nouvelles et enfin prendre un bain 15 jours après et maintenant elle n'a presque plus à manger.
    Comment peut-on rester sans rien faire et bien ils le font au nom du « JAPON »
    Je suis bien triste.
    Bon courage ,bonne journée et à bientôt.
    Martine

  • Je suis soulagée de constater que je ne suis pas la seule à qui ces pub AC sortent par les yeux….
    Je suis toujours autant touchée par ce que tu écris et par la justesse de tes propos….
    Je suis de plus en plus écoeurée par ce manque d'humanité face à ce Nord qui souffre dans la solitude et le silence !

    Un grand merci de la petite Française de Tôkyô que je suis.

  • Vous n'avez pas à vous justifier. Ce blog existait bien avant le 11 mars ! même si les événements lui ont donné une audience imprévue, vous n'êtes pas journaliste ni membre d'une administration officielle, vous ne parlez qu'en votre nom propre… et tant pis pour les commentaires niveau « café du commerce » que certains peuvent vous adresser. Continuez ainsi, sans vous censurer. Moi je le trouve très intéressant ce texte que vous hésitiez à publier. En France les médias nous parlent de moins en moins du Japon : plus un mot sur les sinistrés du Tohoku, un bref mot sur Fukushima – mais une catastrophe qui ne pète pas vraiment et qui peut encore durer des mois, ce n'est pas très vendeur… alors votre blog est un témoignage précieux de ce que vivent les gens sur place.
    Pour conclure : la véritable justification de votre blog, c'est votre besoin d'écrire. Ca c'est vital, le reste est accessoire.
    Continuez !

  • Continue d'écrire ce que tu ressens, parce que moi, ici en France, je regarde cette épouvante depuis ma télé et après avoir compati, j'éprouve beaucoup de colère contre ceux qui ne voient que la cupidité et une ligne dont il ne faut pas dévier alors que tant souffrent au Japon…

  • Bonjour Madjid,

    je continue de vous lire et d'apprécier vos billets qui représentent bien l'état d'esprit de quelques uns et de quelques autres ici à Tokyo et ses environs. La vie de tous les jours, le printemps qui arrive timidement, les publicités diffusées en double ou en triple dont nous sommes assénés, l'information, le travail qui reprend, les questions que nous nous posons sur le sens de la vie, tout ce qui fait notre quotidien est là, transcrit. Merci.
    L'îlotière.

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