M.I.A. Borders (2015): une honte si prégnante

Nous déshumanisons l’autre, et ce faisant, c’est nous que nous déshumanisons. Nous sommes des barbares.

C’est vers 2000 qu’a commencé une crise dont nous n’avons mesuré la portée qu’en 2015, à Sangate puis, comme au jeu du chat et à la souris, au fur et à mesure que les gouvernements se prenaient les pieds dans leur propre bêtise, dans leur propre piège populiste qui consiste à refuser de voir que rien n’empêchera des humains en danger de migrer, à Calais où s’est constitué une « jungle », pour reprendre le mot consacré et dont la seule évocation devrait nous faire rougir d’une honte qui n’a d’égale que celle qu’ont du ressentir les polonais visitant les camps d’extermination en 1945.
J’utilise ici une comparaison inconfortable, et pourtant, elle est la seule qui me vient à l’esprit car dans les deux cas, c’est le processus de déshumanisation qui est au coeur de l’indifférence à la souffrance. Les polonais savaient qu’à Varsovie les occupants allemands avaient réduit les juifs à l’état de rats grouillant dans leur crasse, permettant ainsi à la propagande du régime de montrer « le juif » dans un état supposé réel, calquant le fantasme antijuif sur une réalité produite par les conditions de vie du ghetto.

Il y a une quinzaine d’années, j’avais émis l’idée que nous aurions du, en 1945, changer de calendrier, et décréter une année zéro. Une année zéro pour marquer une prise de conscience des abominations dont notre civilisation s’était rendue coupable et que l’extermination à l’échelle industrielle d’une partie de la population en son sein révélait dans toute sa cruauté.

Dans l’extermination des juifs, il y a la traite négrière fondée elle aussi sur la déshumanisation des populations africaines, réduites à une couleur de peau progressivement associée à des représentations négatives, paresse, arriération, saleté, intelligence inférieure. L’esclavage, l’Africain réduit à l’état de bête de labour. Exactement le même processus qui a conduit à désigner les Juifs, puis les regrouper, puis les priver d’eau, de sanitaires, de vêtements propres dans le ghetto de Varsovie, en envoyant régulièrement des équipes de photographes filmer « la vermine ».

Dans la catégorisation sur la base de « races biologiques » qui a conduit à isoler « le juif », il y a la colonisation. La colonisation n’a pas été seulement la prise de territoires avec leurs populations, elle a également été catégorisation. Pour justifier les expropriations de masse dont les colonisés ont été victimes, il a fallu les définir, « fainéants », « incultes », « sales », « fourbes », « incapables de grandes choses », « arriérés ». Si aujourd’hui nous avons pris l’habitude de dire « les arabes » car l’usage du pluriel renvoie à la peur d’une foule nombreuse qui envahit, le dix-neuvième siècle, lui, essentialise « l’Arabe », utilisant le singulier pour définir le portrait moral de tout un peuple, avant de le classer sur l’échelle des capacités intellectuelles et civilisationelles dont l’Europe blanche serait l’étalon ultime, le joyau et l’aboutissement. Ces peuples incapables et sales, bornés et fourbes mais « fiers » se trouvent ainsi placés à la place idéale qui justifie leur dépossession par la force « civilisatrice » européenne.

Dans la séparation spatiale et sociale théorisée qui justifie le processus d’exclusion des juifs dans l’Allemagne nazi, il y a les conditions de vie dans les colonies, l’exclusion de fait de la citoyenneté à travers le statut d’indigène, la pauvreté, la répression des moindre velléités de revendication qui ont conduit des masses toujours plus importantes d’hommes à venir dans la métropole pour s’entasser dans des chambres à trois, quatre ou plus, quand ce n’est pas en bordure des villes, dans des bidonvilles. Là, privés du nécessaire, des enfants livrés à eux-même ont appris la débrouille et la délinquance, le peu de respect pour eux-même, l’ignorance de l’histoire de leurs parents, jusqu’à intérioriser cette dépossession.
Une représentation qui s’est elle aussi développée dans la population métropolitaine où l’immigré est devenu synonyme de délinquance, de saleté et de « repli communautaire » quand c’est la métropole elle-même qui, à travers le processus de colonisation lui-même, puis d’immigration de travail, avait créé puis développé une politique de séparation communautaire.
L’approbation de la déchéance de nationalité par près de 80% de français, l’indifférence vis à vis des exactions policières produites par l’état d’urgence montre d’ailleurs que cette logique de séparation est parfaitement opérationnelle dans la société française, et les discours obsessionnels sur l’islam reprennent exactement les mêmes termes et la même rhétorique que ceux autrefois en usage contre les Juifs. On sépare.

Si je m’attarde tellement sur ces faits, c’est que cette « jungle » est un concentré de tout ce que nous devons détruire de notre représentation du monde et des groupes humains. Cette déshumanisation ultime, dans la crasse, dans une promiscuité faite de bâches, de planches et d’excréments dégoulinant dans des rigoles qui inondent la place à la moindre averse, cette violence aussi, entre les hommes et contre ce groupe, cette complicité impuissante des populations alentours à qui l’on impose le poids d’une lâcheté plus globale de notre société, c’est le processus par lequel on accepte que des hommes, des femmes et des enfants meurent à nos portes. Dans la « jungle de Calais », il y a toute notre acceptation des désordres du monde que nous résumons par un « ces gens-là » et un « là-bas » produits par toute une idéologie dans laquelle nous nous débattons mais dont nous tirons quelques lâche privilèges. C’est que le chocolat serait bien plus cher, si les ivoiriens maitrisaient un peu plus leurs productions et en vivaient dignement…

Nous déshumanisons l’autre, et ce faisant, c’est nous que nous déshumanisons. Nous sommes des barbares.
On m’opposera que la misère a été de tous les temps. Oui, c’est vrai. Peut être. Toutefois…

L’Angleterre a colonisé l’Inde, y a imposé la culture du coton et la filature d’étoffes « indiennes » puis, quand les plantations esclavagistes d’Amérique ont produit suffisamment, que les métiers mécanisés ont été perfectionnés, l’Angleterre a laissé l’Inde à la première grande désindustrialisation de l’ère capitaliste, ruinant l’artisanat, le commerce et la paysannerie. Ce ne sont pas les castes qui ruinent l’Inde, c’est la déstructuration de toute sa société qui la laisse exsangue jusqu’aujourd’hui encore.
La France a colonisé l’Algérie, pillant Alger en 1830, alors une des capitales les plus riches au monde, vidant jusqu’à ses cimetières et détruisant une bonne moitié de la ville. Avant cela, l’Algérie produisait blé, oranges, olives et raisins en abondance qu’elle exportait vers la Turquie. Balzac rapporte les bénéfices juteux de la spéculation sur les blés dans les années 1830… Puis la république installée, décide d’en faire une colonie, déporte un million de personnes qu’elle dépossède de leurs terres pour y mettre des colons. Sépare Juifs et Musulmans qui auparavant y vivaient ensemble. Aux uns la nationalité française, aux autres le statut d’indigène musulman, non scolarisés, interdits de droits civiques et politiques. Quand arrive le centenaire, en 1930, près d’un million d’habitants sont encore déportés. Durant la guerre d’indépendance, encore un million de personnes sont déportées, cette fois pour « la sécurité ».

Combien cela prend-il de temps pour une nation qui a subit de tels traumatismes pour se stabiliser, retrouver ses marques, réapprendre à exister, à créer pour elle-même. Au Japon où je vis, je mesure à quel point la modernisation et la modernité tant vantées sont avant tout le produit d’une peur farouche d’être colonisés, une peur qui a déstructuré ce pays profondément et qui l’a conduit, dans les années 1912-1945 à une politique coloniale et militaire totalement calquée sur le modèle européen dans le but, justement, d’être enfin traité de façon égale. Aujourd’hui encore, les japonais font tout leur possible pour se différencier des chinois, ce peuple que l’Angleterre et la France ont envahi, colonisé et drogué à l’opium avant d’en réduire la civilisation à néant.
Tous ces désordre sont le produit d’une histoire dont nous avons, non pas au niveau individuel, mais en tant que nation, été partie prenante. Ne serait-il pas temps de commencer à panser, à réparer. Non pas à aider avec de l’argent, mais avec des actes. En commençant par une ouverture.

La « jungle de Calais » est une effroyable honte, une honte qui rejaillit sur chacun de nous chaque fois que nous prétendons avoir « des valeurs de justice ». Parce que là encore, cette « jungle » est le produit d’une histoire qui remonte au démantèlement, par la France et le Royaume-Uni, de l’Empire Ottoman. Mais aussi de notre capacité à trouver normal que des migrants vivent dans la crasse de leurs excréments. En refusant d’y reconnaitre nos égaux, nos semblables. « Ces gens-là » dit-on.

Vous vous souvenez, le film « Jeux interdits ». Ces parisiens qui fuient la guerre et fauchés par des tirs, c’étaient nous, en 1940, avec nos gros balluchons, nos souliers bousillés, la saleté, la transpiration et la fatigue. Faudra-il que nous traversions de nouveau pareille épreuve pour penser que ces hommes, à Calais, que ces hommes sur des embarcations de fortune dans la Méditerranée sont nos semblables? Faut-il d’autres attentats dans le coeurs de nos villes pour comprendre qu’aucune barrière, jamais, ne nous protègera des désordres du monde et que notre mission n’est pas de nous en protéger mais d’avoir le courage de les prendre à bras le corps, ces désordres. Et d’avoir le courage d’en faire quelque chose de nouveau, quelque chose d’ouvert, qui restitue l’humanité là où nous avons clivé, qui fait de la frontière une simple délimitation administrative et non la marque d’une représentation du monde qui fait de nous des êtres supérieurs, meilleurs que tout et entourés de barbares.
Le monde issu des derniers siècles s’évanouit, il faut être borné et inculte pour ne pas le comprendre. Les barbares ne sont pas les peuples qui cherchent à protéger leur vie, ce sont ceux qui refusent d’accueillir.
Pour faire de 1945 une année zéro, il aurait fallu faire une énorme révolution sur nos représentations, celle que des chercheurs comme Levy-Strauss ou des cinéastes comme Jean Rouch nous encourageaient à faire dans cet après-guerre incertain. Nous préférons faire un culte fossilisé de la Shoah en oubliant que tous les jours, dans des bateaux de fortune, dans la jungle de Calais, dans ces bidonvilles qui ont recommencé à pousser en bordures de nos villes, dans ces pays d’Afrique où nous acceptons la pauvreté parce que « ces gens-là », c’est tous les jours, toutes les minutes, toutes les secondes, Anne Frank qu’on assassine encore et encore.

M.I.A. est une chanteuse et artiste anglaise née au Sri Lanka, réfugiée à Londres à l’âge de 11 ans après avoir du fuir la guerre civile avec sa mère. La vidéo est accessible sur la version web de ce site, elle n’apparait pas sur la version « Facebook ». Elle est accessible ici.

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