L’islamophobie, le BREXIT à la française

Musée de Cluny. Marie pleure Jésus. Faut-il dévoiler Marie pour reconnaître l'Amour qu'elle porte pour son fils?

Pendant 40 ans, l’obsession de la réaction, au Royaume-Uni, c’était l’Europe, symbole à ses yeux d’un pays réduit à rien après la perte de son empire. Derrière se cachaient la xénophobie, le racisme, le nationalisme protestant irlandais ainsi que les appétits des plus riches pour déréguler encore plus et faire du pays un gigantesque paradis fiscal comme Singapour. La réaction a gagné. Depuis trois ans, le nombre de crimes racistes s’est envolé et les lobbys sont prêts à vendre un accord de libre-échange avec les USA qui permettra le démantèlement à terme du NHS. D’ailleurs, si Johnson prévoit d’investir dans le NHS comme il le dit, c’est pour en rendre la privatisation encore plus juteuse.

Depuis 30 ans, l’obsession de la France, c’est l’immigration et, pour être plus précis, c’est l’islam. Derrière l’obsession sur l’islam, les nostalgies de la perte de son empire, sorte de rot dans le gosier de la vieille France autour duquel se sont agrégées d’autres angoisses, comme l’émergence d’une élite intellectuelle et/ou politique issue de l’immigration à même de peser sur certaines conceptions de la France héritées de cet empire, la France-Afrique ou la politique au Proche-Orient. Et puis comme au Royaume-Uni, les ravages de la politique bourgeoise de dérégulation et de privatisation, en laissant derrière eux des friches industrielles, un chômage de masse et des inégalités inconnues depuis près d’un siècle, ont fini par nourrir un ressentiment au sein de la population. Pointer le doigt sur le seul FN est alors un peu trop facile car en réalité, cette obsession française sur l’islam est une coagulation d’intérêts dont le FN n’a été en quelque sorte que le vecteur le plus visible.

Cette coagulation révèle un inconscient venu du temps de l’empire et de ses livres de classe. Le terrorisme n’est plus alors que la goutte d’eau, le prétexte facile pour mieux exprimer ce « problème » fabriqué de toute pièce, exactement comme l’Europe l’a été au Royaume-Uni, et c’est pour cela que même Emmanuel Macron va allègrement tapiner dans le discours du FN: ça lui évite de parler des inégalités, des pompiers qui n’en peuvent plus ou des suicides d’agriculteurs, et il sait que la haine de l’Islam rencontrera un écho dans le population.

J’ai regardé Nadine Morano il y a quelques minutes. Elle parle « comme tout le monde », elle a « peur de cette religion prosélyte » avec laquelle « on est en guerre », mais attention, elle n’a « rien contre les musulmans », elle, ce sont « ces femmes voilées », c’est « cette religion qui prêche la haine » contre qui elle en a, avant de conclure « qu’ils s’en aillent » devant un Bourdin éberlué. Il faut dire qu’avant, elle avait défendu la laïcité, puis rajouté un couplet sur l’époque où il y avait une crèche et un sapin à l’école, et puis Pâques, et où « ça ne posait pas de problème »… comme si c’étaient les musulmans qui avaient interdit tout ça, mais bon, on se comprend, avant, la France, c’était mieux. Avant « les années 70 » et « l’arrivée des musulmans ».

Il y a quelques jours, c’était le rédacteur en chef du Figaro, alors lui, il est carrément parti en roue libre, il « n’aime pas l’islam ». Et puis il y a eu Blanquer, et il y a eu Castaner et sa description des musulmans « radicalisés », et puis il y a régulièrement Élisabeth Badinter qui, entre deux prestations commerciales pour l’Arabie Saoudite, donne son avis sur les plateaux sur les femmes voilées, etc etc

Désormais, quand en pleine séance du Conseil Régional un élu RN interpelle une jeune femme voilée assise tranquillement dans l’assistance, c’est la jeune femme qui devient « le problème ». Cette mère de deux enfants à qui une institutrice a demandé de venir accompagner une sortie scolaire, en l’occurence dans le cadre de l’instruction civique et donc de l’apprentissage de notre démocratie, n’avait pourtant rien fait de spécial. On la voit sur une vidéo de trois minutes, elle sourit à l’élu du RN, relativement indifférente à l’interpellation, et puis la séance devient plus houleuse, une sorte de brouhaha s’installe, les regards de l’assistance sont tournés vers elle, il y a des cris, et l’un des enfants se met à pleurer. Elle prend son enfant dans ses bras, et puis elle sort.

J’ai lu sur Facebook un commentaire disant qu’« elle jubilait », avec photo prise au début de l’interpellation à l’appui, une preuve dans la plus pure tradition de la manipulation de l’opinion, la « fake news », comme on dit maintenant. Je suis très au fait des techniques de manipulation depuis que je suis les informations américaines et britanniques, je sais comment ils agissent alors je fact-check immédiatement, maintenant. C’est ainsi, et en 10 secondes, ce n’est pas bien difficile, que j’ai trouvé les vidéos montrant au contraire que cette femme, au début, était souriante malgré l’interpellation, comme n’importe quelle personne cherchant à éviter un incident le serait -surtout, surtout donner sa meilleure image pour éviter les photos de colère qui vous font passer pour une personne violente, et la même personne qui a partagé la photo où on la voit souriante n’aurait pas hésité à partager une photo de colère en affichant « regardez le vrai visage des islamistes », aucun doute.
J’ai partagé la vidéo en expliquant que non, elle ne jubilait pas, et que la photographie datait du début de l’interpellation, avant que l’enfant ne commence à pleurer. Ma réponse était pédagogique mais n’a visiblement pas été réellement lue. J’y reviens plus loin.
Plus qu’autre chose, et plus encore qu’islamophobe, j’ai trouvé ce commentaire méchant. Refuser à une mère les sentiments qu’elle a pour ses enfants en supposant de sa part une manipulation est avant tout méchant. Les antisémites (Alain Soral, Pierre Hillard, etc) qui voient dans les juifs « des gens qui pleurnichent » pour « manipuler les goïms » utilisent exactement le même argument, et, au delà de son profond antisémitisme, c’est aussi profondément méchant car les juifs qui sont allés en camps ont souffert, et il y a donc une négation de cette souffrance et c’est là une abomination supplémentaire.
Mais le racisme n’est-il pas précisément une négation même de la part humaine d’un groupe d’individus défini comme « autres »? Nier à cette femme l’amour pour ses enfants, un amour qui l’a conduite à prendre de son temps pour accompagner une classe dans une sortie scolaire, sortie destinée à expliquer ce qu’est la délibération politique au sein d’une assemblée dans une démocratie, c’est méchant, et comme il s’agit d’une histoire de foulard que cette femme doit porter de façon ordinaire sans trop y penser, c’est raciste. Et c’est, je le signale, totalement contre-productif car le travail de cette assemblée et son caractère démocratique se trouvent, sous le coup de cet éclat, singulièrement diminués là où une sortie sans histoire aurait au contraire montré ce qu’apportent la pluralité des opinions et des vues dans un espace politiquement et philosophiquement ouvert. L’enfant a fait la démonstration grandeur nature de l’exclusion de sa mère pendant que le travail de l’enseignante s’est soudain brisé face à la réalité.

Mais c’est finalement comme au Royaume-Uni. Une sorte de programmation du subconscient est déjà bien en place et empêche que l’information puisse atteindre les parties actives du cerveau. Non, cette femme est la partie émergée d’un complot aux ramifications plus profondes, elle « jubile » car elle mène une guerre secrète destinée à conquérir le monde, elle est une islamiste, et ses enfants sont conditionnés dès les plus jeune âge. Face à cette programmation, aucun discours de raison n’est opérant, ça ne rentre pas. D’ailleurs, Macron lui-même a parlé de « hydre islamiste » et de la nécessité de vigilance. « Je suis partout », en quelque sorte. L’idéologie dominante en 2019 a les références qu’elle veut bien avoir.

J’ai découvert il y a quelques temps James O’Brian, un présentateur de radio et auteur du livre How to be right in a world gone wrong (WH Allen, 2018), que je vous conseille de lire ardemment si vous pensez comme moi que tous ces gens pensent comme des artichauts.

Il anime un talk show sur une radio de deuxième zone (après avoir travaillé plusieurs années pour la BBC quand même et tout en continuant à contribuer pour The Guardian, hein), une sorte de radio pour chauffeur de taxi et conducteurs de poids lourds, avec beaucoup de programmes où les auditeurs appellent. Sur cette radio, Nigel Farage anime The Nigel Farage Show, ça vous donne une idée de la tonalité politique de cette radio. C’est le Royaume-Uni, et donc c’est bien plus libre que la France…

James O’Brian est opposé au Brexit, mais il a une capacité à écouter les arguments qui force mon respect, et pour tout dire, à force d’écouter son programme, les arguments pitoyables de ces gens dont le cerveau ne fait plus qu’obéir à une sorte de programmation mentale du subconscient basée sur une hypertrophie de leur cerveau reptilien me donne plus de peine et de pitié qu’autre chose.

Une femme appelle, elle a voté Brexit parce qu’elle a perdu son travail suite (en vrac et entre autre, retranscription en désordre et de mémoire) à une délocalisation en Roumanie. Elle a raison d’être en colère. L’animateur lui dit que toutefois, il est possible que les premiers effets du Brexit soient d’abord plus de délocalisations vers l’Union Européenne, ce à quoi la femme dit que « oui, mais au moins on aura le contrôle de notre économie », James lui parle des différents accords de libre-échange que May et Johnson sont en train de négocier et qui faciliteront encore plus de délocalisations en Inde ou ailleurs, et la femme de dire que « oui, mais on retrouvera le contrôle de notre économie », et soudain la voilà qui cite l’exemple d’un jeune entrepreneur pro-Brexit qui a créé un millier d’emplois depuis 5 ans, et que c’est ça qu’il faut, ce à quoi O’Brian répond que cet entrepreneur est parvenu à créer des emplois bien que le UK soit membre de l’Union Européenne, et cette femme assène l’argument massue, « stop patronizing me », le cliquet de la programmation mentale pro-brexit, l’équivalent du « islamo-gauchiste » en France, le moment où le cerveau censure toute possibilité de penser, le moment de fragilité, quand la vérité effleure.

J’en ai écouté, de ces programmes, et c’est très instructif car j’en ai acquis la profonde certitude que la France est désormais exactement dans la même situation, Zemmour étant le Farage français et Emmanuel Macron le crétin de service suffisant à la David Cameron.

Ça finira comme au Royaume-Uni. À force de créer un problème qui n’en est pas un, on finit par avoir un réel problème, mais ce n’est jamais le problème qu’on attendait et dans le cas de l’Angleterre, et j’écris bien Angleterre et non Royaume-Uni, ils sont fichtrement dans la merde, et l’Union Européenne ne pourra pas en être tenue pour responsable. Eh bien, en s’inventant un « problème musulman » tout simplement parce qu’elle est incapable de se redéfinir après avoir perdu son empire et qu’elle s’invente des nostalgies blanches desquelles des pans entiers de sa population sont absents, la France se réveillera un jour avec un sacré mal de crâne.

Et le pire, c’est que les artichauts continueront de débiner leur bouillie avec la certitude du crétin qui crie au loup en sciant la branche sur laquelle il est lui même assis. De la pitié, oui…

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