Le New Deal, vers un Âge Nouveau, 1932 / 1936 ↗

Deux des films les plus fascinants pour regarder l’histoire s’être faite en quelques années sont les deux « Au bonheur des dames », l’un réalisé en 1930 par Jean Duvivier, et l’autre en 1943 par Andre Cayatte. La comparaison est sans appel : la crise a totalement bouleversé les mentalités françaises et cela en une dizaine d’annees. Le film de 1930 est un film testamentaire où deux mondes s’affrontent, comme dans le roman de Zola, celui du petit commerce et celui du grand commerce. À travers le personnage de l’héroïne venue de la campagne, Duvivier regarde la tentation de la modernité : l’abondance, l’organisation pratique et rationnelle, la richesse et surtout un monde de lumière, propre et accueillant. Le petit commerce de l’oncle sent de son côté la misère, la maladie, c’est sombre et on y travaille dans trop sans pouvoir vraiment en vivre. Quel contraste avec ce palais de plaisir où règne la bonne humeur, le Grand Magasin.

Le film étant placé dans le monde contemporain, ce sont les Galeries Lafayette qui servent de décor et la fin du film nous laissent découvrir le projet architectural qui devait couvrir la période 1928/1936 : un grand paquebot Art Déco, dont il ne reste uniquement qu’une façade puisque la crise vint interrompre tout cela.
La conclusion du film est sans appel : rien ne sert de s’opposer « au progrès ».

Le film de 1943 offre un tout autre tableau. L’action se situe cette fois à l’époque du roman, dans les années 1860, et nous y voyons un Michel Simon se débattant pour survivre face à un grand commerce aux procédés malhonnêtes. Le film, bien qu’offrant une reconstitution « historique », s’inscrit complètement dans cette idéologie passéiste qui a balayé la France après 1930 -les petits sont écrasés par les gros- et qui débouchera sur l’idéologie Pétainiste d’abord, Poujadiste ensuite, et Gaulliste-Pompidolienne enfin.

Pourquoi donc commencer par balayer la décennie 1929/1939 avec deux films français pour parler du cycle 1932/1936, cycle de reprise, alors que je n’ai parlé que des USA pour les 2 cycle précédent ?
La réponse est simple : les USA se réinventaient, l’Europe s’enlisait et donc, comme je l’ai dit, s’il n’y a pas d’années 30 aux USA, elles sont en Europe un long enlisement qui va durer 15 ans, jusqu’après la guerre, avec par exemple…

… réalisé en 1945, cet « Hôtel du Nord » inversé, noir, très noir, cette agonie ultime des années 30 avec la guerre qui est finie, mais la misère qui continue, et cette vieille France, celle de Pétain et des petits commerçants au milieu. En 1931, l’Espagne tente une Révolution, une vraie, Républicaine et Démocratique, mais bien vite, la vieille Espagne se coalise ; très vite, la République se radicalise à gauche autours des Socialistes et des Anarchistes et la vieille Espagne autours du Clergé, de l’Armée et plus tard du Général Franco, tout ce petit monde soutenu par les puissances nationalistes Européennes. Car en 1933, dans une Allemagne frappée de plein fouet par les conséquences du crash de 1929, jamais remise de la guerre de 1914 et du pillage de ses ressources consécutives au traité de Versailles en 1919, et dont la jeune République n’a su trouver de légitimité ni dans la bourgeoisie qui la hait, ni dans une extrème-gauche qui lui reproche d’être bourgeoise, dans cette Allemagne en crise aussi, on pointe du doigts « les gros », où l’on croit reconnaître les juifs : Hitler et son parti réalisent en 1932 un score inattendu de 33%, formant ainsi un gouvernement avec la droite qui voit en cette victoire l’échec définitive de la République de Weimar, cette République Social-Démocrate qui a institué la journée de 8 heures, le vote des femmes et des droits sociaux après avoir signé un armistice dégradant. Manipulant l’opinion à travers l’incendie du parlement, organisé par Goebels, le nouveau pouvoir entreprend une chasse aux communistes, aux sociaux-démocrates et aux syndicalistes d’abord, puis ensuite à tous les démocrates. Hitler tient son pouvoir d’un coup d’état qui n’a jamais vraiment dit son non mais s’est manifesté par une terreur sans limite. En Italie, l’arrivée au pouvoir des NaZis permet à au Fasciste Mussolini de réorienter sa politique dans un sens beaucoup plus nationaliste et impérialiste, tout en renforçant le contrôle de l’opinion à l’intérieur.

Face à ces deux dictatures d’extrème-droites, au capitalisme corporatiste réalisant la fusion de la propriété privée, du dirigisme étatiste et d’une militarisation de la structure sociale aux seules fins de la production, commence la montée en puissance d’un autre modèle, basé cette fois sur la propriété par l’état et une fusion de la société dans les objectifs définis par l’état : la Russie Soviétique. Si les Partis Nationalistes se multiplient en Europe, chacun défini des objectifs propres à sa réalité nationale. Le communisme, lui, se développe de façon radicalement opposée. Sous le vocable d’ « Internationalisme », la Russie Soviétique va utiliser les Partis Communistes à des fins de politiques étrangères. Ainsi, en 1932, alors que, comme le recommandait Léon Trotsky de façon désespérée (in La Révolution trahie), il aurait fallu que sociaux démocrates et communistes s’allient, les communistes ont été bien plus durs envers la gauche démocratique qu’envers Hitler : « il ne fait pas que l’arbre nazi nous cache la forêt social-démocrate ».

L’Europe des années 30 offre donc le spectacle, rétrospectivement, de son suicide programmé, tant il est clair que la coexistence de ces trois différents modèles (fasciste et nazi, communiste stalinien, démocratique) n’offrait pas d’avenir viable à moyen terme. Quand on regarde un film de Jean Carné et Jacques Prévert, ce côté « sans issue » du destin de Jean Gabin est à l’image du monde environnant. Les années 30 sont un monde à l’agonie près pour la grande boucherie, comme dans cette partie de chasse de La Règle du jeu de Jean Renoir… Et je ne vous parle pas des taux de profits : l’économie dans son ensemble ne semblait pas se remettre, et le sentiment général était celui d’un appauvrissement général de la population urbaine : le Front Populaire, la poussée de la gauche étaient l’expression de ce sentiment ; mais les élites, jalouses de garder leur part de ce gâteau qui ne grossissait pas décidèrent très tôt qu’il valait « mieux Hitler que le Front Populaire ». Marx a bien raison quand il dit que la bourgeoisie n’a de patrie que quand ça l’arrange, et qu’elle en fait un outil d’asservissement du peuple. Les années 30 en sont, en Europe, une tragique illustration : la bourgeoisie française a livré la France au nazisme. Et nous ne devons la résistance héroïque de l’Angleterre qu’au réalisme de sa bourgeoisie qui a vite compris qu’une victoire allemande la dépouillerait de son empire et de sa domination sur le commerce.

https://www.youtube.com/watch?v=AbVZpe9uPRU

Le film La regle du jeu commence par une retransmission radio apres une traversee de l’Atlantique (le monde moderne), puis continue dans un chateau vieille France ou reside un collectionneur de boites a musiques, grammophones et autres mecaniques d’un autre temps. Une tension parcours tout le film, partage par une partie de chasse d’une tres grande cruaute. Le film date de 1939, et fut interdit sous l’Occupation. De l’impossibilite de la France a entrer dans le monde nouveau.

L’Europe se gérait donc au présent, paralysée par un capitalisme qui avait cessé d’être rentable et qui désormais n’était regardé que comme une rente. Du Balzac, quoi…


Les Nicholas Brothers, vers 1934. L’Amerique de Roosevelt vire au swing et la culture de ses Afro-Americains ouvrant le trend culturel des 30 annees suivantes. Des 1934, c’est presque deja les annees 50…


Cab Calloway, 1934 : l’epoque Roosevelt est profondemment afro-americaine. Peut etre est ce cela que les conservateurs n’aiment pas, chez Roosevelt…

Cette introduction passée, les USA offrent à ce moment-là un tout autre spectacle. Le pays a une tradition démocratique ancrée dans ses origines. Solide. Les conflits sociaux y sont brutaux dès 1930, et le mouvement syndical, le socialisme y font de grands progrès malgré la répression. Le puit sans fond dans lequel le capitalisme semble chuter bouleverse et malaxe les certitudes, les idées nouvelles. Ici, on ne regrette pas le passé, on constate la dureté du présent avec le sentiment de l’urgence à faire quelque chose. Le Republicain Hoover, lui, n’a rien fait, tétanisé par l’échec de ses certitudes de conservateur bourgeois. Il est remplace par le Democrate et pragmatique Roosevelt en mars 1933, qui est elu triomphalement en 1932 sur la promesse d’un New Deal.

« Donne du boulot a quelqu’un! Fais un effort! C’est la volonte du peuple, c’est la politique du President! ». Le NRA, avec son sigle a l’aigle appose sur les produits vendus par les entreprises participantes.

Il est désormais considéré comme acquis (joli travail de sape des libéraux, menés par Friedmann des les années 40) que le point bas du cycle est atteint en 1932 et que Roosevelt n’a rien changé, qu’il a endetté l’Amérique pour 20 ans, et que la suite eut été identique sans rien faire, juste en déversant des liquidités. Milton Friedman, cet inconnu du grand public, a bien travaillé. La preuve, dans les plans de relances qui viennent de nous endetter pour 20 ans, on voit l’ombre de Keynes. Mais on se trompe.
Nous venons de voir appliquer à grande échelle une relance friedmanienne. C’est à dire exclusivement monétaire. Milton Friedman a été l’ennemi de Keynes en particulier, du New Deal en général, de Roosevelt plus généralement. Et pour que Margaret Thatcher, Ronald Reagan et leurs successeurs puissent plus tard mener à bien leur entreprise de dérégulation, il a fallu combattre Keynes à la racine, c’est-à-dire dans le New Deal. Il a fallu démontrer l’inutilité de la relance, pour mieux en souligner un coût. Ben Bernanke, le Président de la Reserve Federale, celui qui a pondu toute la politique monétaire depuis 2007 est un spécialiste de Friedman, et sa spécialité est le crash de 1929. Quand on voit ce que tout cela a coûté, et ce que cela va coûter en austérité, ça ne va pas donner envie d’aimer Keynes. Mais pourtant, il faut le savoir, Keynes n’a rien à voir avec les politiques menées depuis 2007/2008. On fait du Friedman. Keynes, c’est d’abord investir, investir beaucoup, enormement, creer directement des emploi pour supprimer les chomage en quelques mois tout en preparant le futur. Roosevelt a investi dans les infrastructures qui ont fait les USA… jusqu’aujourd’hui.

On accuse souvent le New Deal de n’avoir rien fait pour les Afro-Americains, ce qui est faux, comme l’atteste cette campagne ciblee, un premiere en la matiere. En fait, le New Deal est a l’origine des liens qui unissent le Parti Democrate et les mouvements des Droits Civiques. Les enfants ayant beneficies du New Deal seront 20 ans plus tard les combattants de l’egalite.

Pour comprendre ce qu’a été la « révolution keynésienne », il est important de savoir qu’autours de Roosevelt, il n’y avait pas de keynésiens, et qu’en fait, le New Deal a d’abord été improvisé, et que ce n’est qu’en cours de route que des économistes ayant lu Keynes se sont rapprochés de Roosevelt, donnant à sa politique une cohérence qui manquait jusqu’alors. Il faut savoir egalement que Keynes a lui meme revise sa theorie, a l’origine essentiellement monetaire, pour en faire une theorie de l’emploi (du plein emploi), en regard a ce qu’a fait Roosevelt, rompant avec la theorie liberale.
Autours du president americain, il est clair que la nécessité de « faire quelque chose » ne pouvait que rencontrer l’économiste qui pensait que le marché pouvait par moment se dérégler et qu’il incombait alors à l’état, comme le recommandait d’ailleurs Adam Smith dans sa Richesse des Nation, de rétablir les conditions de l’équilibre. Car en fait, le maître mot du (vrai) Keynésianisme n’est pas croissance. C’est équilibre. Le marché ne sait pas créer son propre équilibre. Il n’y a pas de main invisible. Si Keynes, contrairement à Marx, ignorait la sur-production, libéral, il voyait de la sous-consommation. Beaucoup de socialistes furent séduits, et c’est en Suède, après leur première victoire électorale en 1932, que furent appliqués les principes Keynésiens pour la première fois. Et que les conservateurs Friedmaniens arrêtent de dire des bétises, les socialistes Suédois ont livré des budgets équilibrés de façon quasiment continue jusque dans les années 70, quand a commencé à se manifester la crise de L’Âge Électronique (1965/1991). Keynes n’aimait pas les déficits. Il y a juste qu’il les considéraient comme une avance possible sur des recettes à venir. C’est très différent de ce que nous vivons depuis 2007.

Roosevelt élu, le gouvernement entreprit de faire. Et pour cela, entreprit une campagne de grands travaux sans précédents aux USA. Routes, voix de chemins de fers, écoles, hôpitaux, barrages,… la liste est longue, et ce furent près de 5 millions d’emplois qui furent créés en moins d’un an. Les conservateurs critiquent ces emplois, arguant que ce n’étaient pas de vrais emplois. C’est une vision politique, rien d’autre. Parallèlement, le gouvernement entreprit de mettre en place des régulations très strictes, comme par exemple séparer banque et assurance, mais également banque et courtage. Des règles de solvabilité furent adoptées. Très rapidement, les milieux d’affaire qui avaient soutenu Roosevelt s’en séparèrent voyant poindre l’ombre du « socialisme ». Mais dans cette économie à plat, où le fait même d’entreprendre n’était pas rentable, leur opposition fut de peu de poids face aux progrès réalisés dans la société. Là où l’Europe faisait son surplace avant sa grande régression, les Etats-Unis investissaient dans des infrastructures, à très grande échelle. Il y a là une très grande différence avec tous les plans qui ont été présentés depuis 2007/2008. Roosevelt n’a pas soutenu le capitalisme, il a restructuré la société pour permettre à une économie d’y renaître. Roosevelt a également progressivement bâtit les premières lois d’assistance sociale, comme les allocations de chômage. Et puis, comme à droite l’opposition se faisait toujours plus frontale, c’est vers les syndicats qu’il s’est tourné. Et le syndicalisme a alors commencé à être considéré comme un outil de la démocratie, le contrepoids nécessaire à la propriété.

Hollywood fut resolument du cote du New Deal des 1932, comme d’ailleurs les proces anti-communistes des annees 1946/49 l’en accuserent en y voyant la de la propagande communiste. Ici, une publicite pour le NRA, avec le logo a l’aigle, symbole des entreprises engagees dans le New Deal : reconnaissance du syndicat, droits sociaux.
En 1936, Roosevelt était réélu à gauche, sur un programme qu’aujourd’hui, avec nos esprits moulinés par Milton Friedman, nous regarderions presque comme un programme communiste. Ce qu’il n’était pas, comme on le verra avec l’étude du prochain cycle.

Vers 1937, deux cycles s’achèvent. Le premier, ce cycle court Jugglar commencé en 1932, et que le New Deal a boosté comme on ne peut pas le concevoir aujourd’hui. Il y eut donc une petite récession en 1937/38, comme pour chaque fin de cycle, mais pour la première fois, ce fut une récession « keynésienne » (les friedmanien y voient la preuve que quand Roosevelt a tente de reequilibrer le budget, tout s’est arrete). Elle fut courte, et les chômeurs reçurent des indemnités. Et c’est ainsi que, malgré 1937/38, la production industrielle atteint en 1939, et pour la première fois, ses niveaux de 1929. Mieux, les prix retrouverent également leurs niveaux d’avant crise.

Car c’est un deuxième cycle qui s’amorce, entre 1937 et 1940. Le cycle long de l’âge électro-chimique. Et les investissement massifs réalisés durant les débuts du New Deals vont se montrer déterminants : en y regardant de près, les USA de 1937 sont presque déjà dans les années 50.

Et en tout cas, très nettement dans leurs années 40. Et cela, malgré le fait que le cycle court suivant soit un cycle court de crise, marquant jusqu’au début de la guerre une phase de consolidation. La preuve ? Allez, regardons Eleonore Powell en 1936… Oubliee, la petite tete a la Helen Kane. Claquettes, studios gigantesques, jazz… Hollywood, quoi!

https://www.youtube.com/watch?v=cUddglzxP-g

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