La peur des cerisiers…

Le dimanche qui suivit le tremblement de terre fut une belle journée. Il faisait grand soleil, alors Jun et moi allâmes nous promener dans Kôto-ku avec un peu d’appréhension, car la terre n’arrêtait pas de bouger, et qu’en plus un premier réacteur à Fukushima venait d’exploser. Mais pour cet après-midi, nous voulûmes nous sortir la tête des images de la télévision, oublier les secousses, les possibles répliques, plus ou moins violentes, ainsi qu’une possible catastrophe. Cela faisait deux jours que je ne parvenais quasiment pas à dormir, angoisses, secousses, incertitudes et traitement mêlés. Il faisait beau sur Kôtô-ku, un grand soleil, et cette lumière d’un avril de France ajoutait à ce semi-printemps que coloraient les fleurs de pruniers.
Deux semaines aujourd’hui ont passé depuis le tremblement de terre. Et ce matin, pour la première fois, j’ai enfin fait un peu de ménage, je veux dire, du vrai. J’ai rangé les livres que j’avais entassé à la va-vite quand j’étais rentré vers minuit et demi après, comme tout le monde ici, avoir fait 30 kilomètres dont la moitié à pied, épuisé, avec mes amis, connectés à Facebook, qui m’encourageaient, me permettant de ne pas abandonner cette terrible et longue traversée, accomplie un temps à contre sens, donc avec personne à mes côtés, incroyablement seul. Rentré épuisé, j’ai découvert mon étagère à côté de mon bureau, avec ses livres et la grosse imprimante, déplacée de 50 centimètres au moins. Mon appareil photo était par terre mais, par miracle, l’ordinateur, quoi qu’à une place différente, n’était pas tombée. Tout était comme déplacé, peu, mais suffisamment pour donner l’impression qu’un visiteur était passé là, en recherchant quelque chose qu’il n’était finalement pas parvenu à trouver. Dans ma cuisine, mon micro-onde avait bien bougé de 20 centimètres, il en avait fallu de peu pour qu’il tombe. Ma carafe Brita s’en était sortie, je ne comprends toujours pas comment. Le gaz était coupé, il me fallu le ré-enclencher, dehors. C’est seulement à ce moment là que je découvris le désastre dans le Tôhoku. Les secousses continuaient. Je passai sous la douche, me brossai les dents et me couchai vers deux heures, mais ne parvinssent pas à trouver le sommeil. Mes jambes étaient lourdes de cette marche, de ma station debout dans le bus que je parvins à trouver enfin, et qui n’avançait pas, et puis cette foule qui marchait et que je finis par rejoindre car rester dans ce bus où il faisait si chaud m’épuisait. Mon traitement, enfin, ajouta à la sensation de malaise, amplifia les secousses qui ne cessèrent pas. Le samedi matin, je partis travailler, épuisé, mais il fallait bien. Le métro était complètement désorganisé, j’arrivai avec 15 minutes de retard. J’enchainai 5 leçons, quittai à 16 heures. Je ne parvins pas mieux à trouver le sommeil la nuit suivante, mes rêves étaient étranges. C’est le médicament qui fait cela, je le sais, mais ils laissaient une emprunte très forte au réveil, un peu comme s’ils recelaient quelque message secret. Cette promenade dans Kôtô-ku fut un délice. L’après-midi du tremblement de terre, le temps qui était au soleil le matin vira au gris, nous eûmes même de la neige fondue, du vent glacial. Et si le dimanche après fut ensoleillé, dès le lundi, nous entrâmes dans un temps gris, froid voire glacé, qui ne nous a vraiment quitté que ce matin. À Kyôto, nous avons eu de la neige. Ce temps ajoute à la désolation à Tôkyô, et renforce la détresse des gens du nord.
En sortant de chez moi, tout à l’heure, j’ai regardé le soleil, le ciel bleu. Monté sur mon vélo, j’ai vu les fleurs violettes devant la maison d’une voisine briller à la lumière, leur couleur était éclatante et donnait à cette maison des allures de printemps. J’ai alors vu le Sky Tree qui vient enfin d’atteindre ses 634 mètres. Et soudain, je n’ai pas pu m’empêcher de penser, “et après?”. Comme si ce printemps était quelque chose qui nous était refusé cette année, et que tout ce qui s’était passé ici depuis deux semaines était le signe annonciateur d’une autre catastrophe, encore plus grande. À Tôkyô, nous apprenons à gérer la crainte. Les rues sont vides le soir. L’eau, dans les magasins, est dévalisée dès le matin. En discutant avec mes élèves, il y a une sorte d’inquiétude qui est là, diffuse. Pas spécialement la centrale. Quelque chose de plus complexe et que je résumerait ainsi : est-ce que c’est fini, ou pas?
Concernant la centrale atomique et ses dégagements toxiques, on s’y habitue. Pour le moment, le risque est assez limité, le MOX relâche ses particules lourdes dans les quelques kilomètres qui entourent la centrale, les gens ne pourront pas rentrer chez eux. À Tôkyô, les produits venant des alentours sont boudés, on leur préfère les produits de Kanagawa, de Shizuoka. Le drame des agriculteurs du nord, même dans les coins où les radiations restent très infimes, ne fait que commencer. La solidarité des Japonais aura une limite exprimée en becquerels. La pollution de l’eau, assez inquiétant il y a trois jours, semble avoir été causée par le temps pourri et les pluies du weekend. On est revenu à des doses plus correcte. Personne n’est en danger, même si l’exposition reste 4 fois supérieure à ce qu’elle était en temps normal avant l’accident, à Tôkyô. Plus au nord, il faut vraiment souhaiter que tout cela s’arrête vite car je doute que de tels niveau, pendant un an, soient très bons pour la santé (voir liens à gauche). La mer, également, est désormais belle et bien polluée. Et comme toujours, le réacteur numéro 3 est toujours aussi difficile à maitriser.
Un étudiant, hier, qui m’a parlé pendant 40 minutes du séisme, m’a dit en me quittant que cette année, personne ne parle des fleurs de cerisiers. Oui, peut être est-on superstitieux, on ne veut pas en parler, de peur qu’une autre catastrophe ne vienne ruiner notre tentative de reconstruire notre bonheur après cette catastrophe.
Je suis d’un naturel souriant, et optimiste. J’ai lu deux articles vraiment revigorant que vous pourrez consulter en visitant mes twits d’hier et mon activité sur Tumblr. L’un, dans The Economist, voit dans cette catastrophe la possibilité d’un renouveau du Japon, d’une chance de clore définitivement le cycle amorcé en 1990 avec la chute de la bulle. Je suis parfaitement d’accord avec lui, et je rajouterais que le Japon va enfin se libérer de l’angoisse d’un grand tremblement de terre à Tôkyô, attendu depuis plus de 15 ans. Ça y est, peut être peut on nous considérer débarrassés pour 50 ans. Cet état d’esprit va certainement prévaloir dans les mois qui viennent. Il y aura un avant, et il y aura un après. Il ne manque plus qu’une chose, mais la pudeur m’empêche de dire quel événement marquera définitivement l’entrée dans un cycle nouveau. Si vous connaissez le Japon, vous savez de qui et de quoi je veux parler.
Le deuxième est un article de Ryu Murakami, paru dans le New York Times et traduit par Courrier International. C’est la première fois que cet écrivain emploi le terme d’espoir, et c’est à noter. Et moi aussi, je veux espérer. Pas seulement “m’accrocher”, comme nous y invitent ces insupportables publicités AC à la télévision, dégoulinantes de solidarité et de gentillesses médiatiques et suintant le nationalisme misérabiliste, “on s’en sortira”, tournant en boucle et renforçant le sentiment de pays à l’arrêt. Mais vraiment espérer, comme le dit l’écrivain. Qu’enfin ce pays tourne la page d’un passé mort depuis longtemps et se donne les moyens de regarder devant, et de profiter de la reconstruction du nord, dévasté, pour se réinventer, comme il a su déjà, dans son histoire, le faire si bien.
Les cerisiers auront, cette année, la couleur de cette attente, la saveur de cet espoir.
De Tôkyô,
Madjid

3 Comments

  • Oui Madjid, je partage ce que tu as ecrit. le dimanche qui avait suivi le tremblement de terre c est le parc Inokashira qui m avait apporte de la tranquilite.
    L avant et l apres, on en parlait hier avec martin.
    Et oui, l espoir est present.
    toujours du plaisir a te lire.
    A bientot a Tokyo! Irene

  • Moi aussi je sature un peu des pubs AC mais je trouve que ça reste beaucoup mieux que des pubs commerciales.

    Une tokyoïte d'adoption pleine d'espoir pour l'Après !!!

  • Cher Madjid,
    l'agitation médiatique retombe en France, une fois le nuage passé… mais tous n'oublient pas le Japon. Pour tous ceux qui aiment ce pays, c'est le temps du deuil et de la réflexion. Je ne suis pas croyante mais je me suis rendue compte qu'on est actuellement en période de carême. Cette année il y a de quoi alimenter les méditations ! mais aussi penser à des solutions pour l'avenir. Votre voix est un témoignage et un encouragement, avec vos doutes et vos fragilités il y a beaucoup de force aussi dans vos textes. Merci, de tout coeur.

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