La parenthèse happy

Ce ne sont plus les années 80, les chaussures ne sont plus des chaussures pointues mais des Doc Martens, la visibilité gay s’affirme souvent, et ce n’est encore pas ce hideux cul de siècle 1990/95…

Je vous parlais hier de ces vidéos que je regarde et où je déchiffre une époque.

Parmi ces vidéos, il y a celle-là, à un moment charnière comme je les aime, une sorte d’entre deux visible si on prend le temps de bien regarder.

J’ai pris l’habitude de démarrer les années 1980 vers 1976/77, avec l’éclosion simultanée du disco et du punk, deux mouvements amorcés avant mais qui à ce moment s’affirment comme porteurs d’attitudes différentes et capables l’un et l’autre de fédérer une jeunesse un peu éparpillée après la longue traversée des années 1970. C’est aussi l’époque de Jimmy Carter aux États-Unis, la guerre du Vietnam s’éloigne enfin pendant que l’économie s’enlise, fatiguée par cette guerre, le pic de production pétrolier ainsi que les succès remportées par les nouvelles économies émergentes, Allemagne et Japon. En 1977, le synthétiseur est encore synonyme de « futur » et d’ « espace » ou de musique planante. 1976/76, c’est enfin la dernière reprise économique alimentée par de puissantes relances keynésiennes qui permettent de maintenir coûte que coûte le chômage en dessous de 5% (en comptant le chômage comme à cette époque, on en a plus de 20%). Thatcher, Reagan viennent juste d’émerger mais n’ont pas encore pris le pouvoir et, pour tout dire, personne ne les prend au sérieux: au UK, les travaillistes sont ravis de voir le parti conservateur entre les mains de celle qu’ils considèrent être une fanatique, sentiment que renforce l’inimitié et le dédain de l’establishment conservateur à son égard.

J’ai pris l’habitude, à l’autre bout, de démarrer les années 90 vers 1985/86, une décennie que j’arrête à l’automne 1990 avec le début de la guerre dans le Golfe. Ce qui suit, et qui dure jusque vers 1995, c’est ce que j’appelle le « cul de siècle », une dégénérescence affreuse de ce qu’auraient du être les années 90 si la guerre et la récession des années 1988/93 n’en avaient pas détruit et perverties les dynamiques. En 1985/86, Michael Gorbatchev prend le pouvoir, et la musique connaît un véritable chamboulement puisque les underground sortent du sous sol et commencent à se télescoper. La musique industrielle et la techno-pop se frottent à la house qui elle-même s’est frottée aux musiques expérimentales du début des années 80 et aux musiques de clubs, hi-energy notamment, mais aussi au hip hop qui lui même sort des ghettos, et voilà qu’une lame de fond surgit d’au delà des maisons de disques transforme les musiques populaires de façon au moins aussi radicales qu’à l’époque du disco et du punk, une énergie plus jeune qui autonomise enfin les post-boomers. Les synthétiseurs peuvent enfin définitivement incarner le présent, et voici même qu’arrivent les premiers synthétiseurs digitaux « MIDI ». C’est aussi l’époque de l’idéal européen, le continent est traversé d’un optimisme réel qui culmine lors de la chute du mur de Berlin. Enfin, la culture s’ouvre et donne sa place à l’Afrique comme jamais auparavant. La lame de fond baroque emporte, elle, toutes les habitudes du « classique » sur son passage. Tout cela n’est qu’une illusion, bien sûr, mais il est impossible de comprendre cette époque sans cette clé.
C’est une illusion car en réalité le SIDA est déjà là en toile de fond et qu’il va faucher cette génération, et puis il y a eu Thatcher et Reagan et que désormais nous sommes entrés dans une économie régulièrement frappée de récessions, et cet idéal d’unité dans la diversité qui forge l’idéal culturel de ces années 90 balbutiantes et, précisément « multiculturelles », est mis à mal par le creusement des inégalités qui depuis 50 ans n’avaient cessé de se réduire, en tout cas dans les pays développés. La rupture vers ce cul de siècle qui va de 1990 à 1995 est en fait contenue dans la crise que traverse le capitalisme depuis la fin des années 60 et qui sert de prétexte à un renversement des politiques de redistribution et de régulation qui avaient dominé depuis les années 40 en élevant les niveaux de vie et d’éducation.

Cette vidéo, ce sont les années 1990, les vraies, celles qui « nous étaient promises », l’illusion de ma génération. Ces jeunes gens sont encore élégamment habillés, on est bel et bien à la suite des années 80, les garçons ont des coupes en brosse à houppette, ils sont soignés, les filles portent des chemises impeccables. Voilà l’univers post-keynésien de ce qui n’est pas encore l’Union Européenne.
C’est un programme de télévision belge: la New Beat, c’était la musique d’une Europe continentale optimiste quand au même moment au Royaume-Uni des dizaines de milliers de jeunes prenaient les routes en roulotte car ils n’avaient ni travail, ni logements, hordes de nouveaux pauvres dont on a oublié l’existence derrière le mensonge de « la réussite Thatcher » et ses trois millions de chômeurs, quand dans l’Amérique de Reagan le crack et la cocaïne commençaient à dévaster les quartiers où vivaient les noirs et les hispaniques. Bien sûr, la drogue aussi minait les quartiers populaires en France, mais le phénomène n’avaient pas l’ampleur de la politique délibérée promue par la CIA pour financer la guerre au Nicaragua…

Dans cette vidéo, il y a les débuts de la techno telle qu’elle s’est stabilisée après s’être longtemps cherchée, de musiques industrielle en cold wave, telle qu’elle a pu enfin devenir un phénomène de masse destiné à danser et qui allait déboucher, durant le « cul de siècle », à la déferlante des raves.
Encore deux ans et la récession qui a fini par frappé l’optimiste Europe va conduire les jeunes à se laisser pousser les cheveux comme cela commençait au Royaume-Uni, à adopter de plus en plus l’attitude 70 « cool » du cul de siècle, cette époque hideuse, entre guerre, émergence du racisme décomplexé, récession, chômage de masse et récession, hécatombe du SIDA, mais incroyablement créative en dedans puisque quand commenceront les années 2000, vers 1995, cette génération aura eu le temps de se battre contre le SIDA tout en s’éclatant sur de la techno et en découvrant l’internet, ce qui est déjà, finalement, pas si mal.

Alors voilà, tout en élégance, et alors que l’extasy n’est encore qu’une audace amusante, un témoignage de cet entre deux happy. Ce ne sont plus les années 80, les chaussures ne sont plus des chaussures pointues mais des Doc Martens, le kitsch 50 est définitivement du passé, d’ailleurs on redécouvre le psychédélisme depuis quelques années déjà, la visibilité gay s’affirme enfin, et ce n’est pas encore ce hideux cul de siècle 1990/95… Non, vraiment, c’était trop moche, même si c’était peut être nécessaire pour définitivement passer à autre chose.

C’est un moment de bonheur pour une génération. Une illusion, certes, mais le bonheur, après tout, n’est qu’une illusion… bref, quand on te dit 1987, ne dis pas que c’est les années 80, parce que 1987, c’est ce petit moment à part, ce sont les vraies années 90.

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