La grande dépression, 1928 / 1932 ↘


1928, presentation des dernieres tendances de la mode americaine, juste un an avant le crash. Une video testamentaire de cette epoque qui crea les annees 60 avec l’esprit des annees 1900…

Joseph Kennedy avait l’habitude de se faire cirer les chaussures dans ce New York des Années Folles où le futur semblait offrir à chacun ces opportunités qui font le mythe américain. Il avait, comme beaucoup, profité de l’argent à bas prix que la Réserve Fédérale dispensait pour soutenir une croissance atone depuis la fin de la guerre. Cet argent permettait à certain d’acheter à crédit qui un appartement, qui un de ces nouveaux objets électriques – aspirateur, frigo, radiophone- et bien sûr pour beaucoup, des actions achetées sur le principe de la couverture, à crédit, pour un prix donné représentant généralement 10 fois la somme empruntée. En gros, on empruntait 100 dollars, on achetait pour 1000 dollars d’actions, et on remboursait à la revente, déduit des intérêts. Comme la bourse ne cessait de monter, ce n’était pas risqué. C’est étonnant comme l’homme peut parfois raisonner contre le bon sens, contre les évidences. Une action n’est en fait qu’un acte de propriété qui permet à son détenteur de recevoir la part du profit qui y correspond quand il y a du profit. Accessoirement, si le profit ou la perspective de profit est important, l’action est recherchée et, en fonction de cette demande, son prix monte car les acheteurs veulent cette part de profit. Que l’épargne monétaire, sûre, vienne à être rémunérée à, disons, 2%, tout placement procurant plus est recherché. Si vous achetez une action, disons, 10 euros, que vous recevez un dividende (part du profit), de 0,35 euros, cela revient à du 3,5%. C’est mieux que ce que propose la Caisse d’Épargne et ses placements monétaires. Et comme c’est mieux, votre action est recherchée, et donc, son prix monte. Si vous la revendez 11, et l’aviez acheté 9, vous avez gagné 2,35. Avouez que c’est un beau placement… La théorie « classique » et « néo-classique » a beaucoup théorisé l’idée qu’il y a un pris « optimal », réalisé, en gros, de la façon que je viens d’expliquer. En théorie, il ne peut y avoir de bulle car si le prix d’une action est trop élevé, la rémunération baisse proportionnellement. Si vous achetez la même action 20 euros, recevez un dividende de 0,35, votre dividende est en réalité de 1,75%. La caisse d’épargne rémunère à 2%, les prix augmentent de 1,5%. Or, l’entreprise qui a émis l’action peut faire faillite, c’est la part de risque. 1,75%, normalement, personne n’en veut, donc théoriquement, selon la théorie classique et néo-classique, l’action n’atteindra pas ce prix de 20 euros.

Voilà pour la théorie. Or, cette théorie s’est trouvée superbement démentie par les faits à de nombreuses reprises et les années 20 offrent à cet égard un exemple parfait. Imaginez maintenant qu’une banque centrale prête au jour le jour à un taux de 2%, à tous les établissements bancaires et organismes de prêts. Imaginons qu’au milieu de ces organismes, certains sont prêts à transformer le crédit en un bien de consommation courant. Admettons que pour ce faire, ils soient prêts à étendre la notion de caution, d’hypothèque au sens le plus large. Imaginons que leur but est ainsi d’emprunter à 2% et prêter à 15%. Imaginons que parmi les biens hypothécables il y a les actions, et qu’ils permettent ainsi de profiter de l’achat de titres à une grande masse de gens. Remettons maintenant en contexte. On sort d’une guerre, la production d’acier est en crise et on a besoin d’écouler les stocks. En 1921, une récession frappe tous les pays développés. Voilà comment la Réserve Fédérale baisse les taux au plancher, et comment personne ne va critiquer l’augmentation de la masse de crédits distibués. L’économie américaine, ainsi dopée dans ses centres urbains, semble décoller. Dans les campagnes, on s’endette massivement pour satisfaire les besoins de consommations des villes. On hypothèque donc massivement. Et comme toutes les campagnes s’endettent et que la production augmente, on est toujours au bord de la surproduction. L’agriculture est en crise et s’endette pour essayer de s’adapter.

La théorie classique n’a pas de réponse. En fait, Marx est bien plus logique. L’appétit de profit va conduire le monde tout droit au gouffre. Les entreprises s’endettent pour offrir ces nouveaux objets, au rang duquel la voiture figure en bonne place, afin de satisfaire les besoins des salariés urbains qui, faute d’être bien payés pour « consommer », s’endettent eux-même. Ça ressemble à un cercle vertueux, c’est en fait un terrible cercle vicieux car l’économie américaine de la fin des années 20 repose entièrement sur la circulation du papier. La bourse elle même se met à décoller de façon irrationnelle, non pas dopée par la perspective de profits, mais par l’afflux d’un nombre de « clients » sans cesse plus nombreux, qui achètent à crédit pour revendre 3 mois plus tard à d’autres comme eux, en empochant 20, 30% de plus-value. Et recommencer.

Un defile de mode dans un film de 1929, en parlant, et en couleur. La mode, juste avant le crash, et avec l’esprit des annees 20. Adorable et innocent. Que sont devenues ces actrices, quelques mois plus tard… ?

Or, en 1928, ce système est à ses limites et certains secteurs, comme l’automobile, commencent à surproduire. Dans l’immobilier, la situation est bien pire car les prix commencent à baisser. Autant d’indicateurs que le cycle d’activité commencé en 1921 et qui a été à son maximum en 1925 touche à sa fin : 1928 est une belle année en surface, mais ce sont les fondations même de la croissance. Et c’est ainsi que la volatilité (mouvements d’achats et de ventes sur le marché boursier) augmente dès le début 1929 : certains commencent à se retirer du marché, sans que cela ne se remarque vraiment car en 1929, les salariés pauvres s’endettent pour participer à cette folie qui a saisi toute la culture urbaine. Le nouveau président Hoover regarde tout cela avec bienveillance, trop content de présider un pays prospère qui s’est libéré des crises.


1929, quelques restes de prises couleurs de Siegfried Follies, Glorifying the American Girl. Les spectacles de Broadway regorgeaient d’extravagances dans ce flot d’argent sans fin, sans limite.

Juste avant que tout ne s’arrete et que les theatres ne se mettent a fermer les uns apres les autres, mettant fin a cette culture legere du debut du siecle venue se perdre jusque dans les annees 20. Les couleurs sont originales.

Et c’est ainsi que par un beau jour d’août, le garçon qui lui nettoie les chaussures dit à John Kennedy qu’il place en bourse et qu’il est facile de s’y faire 5000 dollars. L’homme d’affaire, songeur, décide de vendre toutes ses positions : quand même les cireurs de chaussures mettent leur argent en bourse, c’est que quelque chose ne va pas. Et grand bien lui en prend car depuis quelques mois, les cours font du yoyo montant toujours plus haut. Les sociétés de courtage encouragent en effet tout le monde à placer à chaque baisse car à chaque fois, c’est bien connu, « ça monte plus haut ». Et ce ne sont pas les mauvaises nouvelles qui manquent en 1929. La bourse est de plus en plus nerveuse, bouillante. Et c’est ainsi qu’un indicateur révélant la surproduction d’acier, puis un autre une baisse des ventes de voitures vont provoquer les premières chutes importantes du marché, des baisses qui vont rythmer toute l’année. Début octobre, la situation empire, mais là encore, on augmente ses dettes pour en remettre une couche, « de toute façon, ça va monter plus haut ».

On ne connaît pas bien comment cela a fini par s’écrouler, la mécanique, les jours qui ont précédé le Jeudi noir. Si ce n’est que septembre et octobre voient s’accroître la nervosité. On sait aussi que les grands patrons des grandes banques ont tenté un sauvetage, mais qu’elles se sont retirées trop tôt du marché. On sait aussi que la modification des règles de couvertures a joué, et que novembre et décembre ont vu se succéder des erreurs fondamentales dans une espèce de sauve qui peut qui reprenait plus fort à chaque fois que le marché se stabilisait. On sait aussi que la Réserve Fédérale, après avoir inondé le marché de liquidités, a décidé de reprendre la main car à chaque fois les nouveaux plus bas et la multiplication des faillites lui donnait le sentiment de ne rien maîtriser et de ruiner la dernière chose qui restait, le dollar et son indexation sur l’or qui, lui, montait. Les agences de crédit faisaient faillite les unes après les autres, non sans avoir auparavant tenté de récupérer leurs prêts par tous les moyens. On sait que dans les campagnes, les expropriations commencèrent très tôt après le krach, car le paysans ne peut pas bouger, comme ces salariés à la rue qui disparaissaient de la nature en laissant l’ardoise de leurs actions achetées au plus haut, non payées et invendables, sans autre valeur que la valeur d’un bout de papier. On sait que des comptables de sociétés qui avaient placé des profits en bourses en jouant sur la couverture, se suicidaient en laissant des dettes phénoménales à leurs sociétés qui fermaient dans la foulées. On sait que cette insolvabilité généralisée a fini par gagner les banques car l’argent s’est tarie. La machine s’est arrêtée. Les prix des actions baissant, les acheteurs disparaissant et les liquidités s’évanouissant, en ne laissant que des montagnes de dettes non recouvrables ont fait disparaître ce qui fait vivre les banques : l’argent. Il n’y avait plus d’argent. Les prix ont donc commencé à baisser. Dans les campagnes, on s’était endetté pour produire plus, on se retrouvait avec des surplus que l’on bradait à moitié de leur valeur. Produire ne rapportait plus.

Comme en dit en anglais, free fall. Une chute libre. Pas d’allocation de chômage. Pour les vieux, l’épargne qui s’est évanouie. Et toujours plus d’entreprises qui ferment, et toujours plus de chômage, et donc encore plus de prix qui baissent, et donc toujours plus de faillites. Des dettes, et des banques qui font faillite en engloutissant les économies de leurs clients, et donc encore plus de faillites et de prix qui baissent. Et au milieu de tout cela, des luttes sociales violentes, des émeutes, des barricades, des banques et des usines incendiées, et l’armée pour réprimer.Les banques, elles, à court de liquidités, se mirent à rapatrier les capitaux placés en Europe, en Allemagne particulièrement, mais aussi en France, contaminant les autres pays.

1930, une version cinema d’une comedie musicale. Fin 1929, debut 1930, on n’avait pas encore compris que cette epoque etait resoluement terminee…

Les Années Folles se sont arrêtées tout net, en semant leur route de signaux pourtant clairs mais que personne ne voulait voir. La chute n’en fut que plus brutale. Et comme l’économie des années 20 était déjà potentiellement fragile, peu profitable, boostée à la dette, il n’y avait désormais rien pour prendre le relais. Les années 30 commencèrent dans le paradoxe d’une surproduction de tout d’une destruction massive de ce tout –légumes et fruits, café, lait, etc- pour tenter de maintenir les prix, et d’une situation de quasi-famine en bordure des grandes villes de l’Est américain. Puis en Europe. La chute fut d’autant plus douloureuse qu’elle fut rapide. Les changements culturels furent alors extrêmement importants. De ces 4 années 1929/1933 sortit l’extermination de millions de juifs, bouc émissaires de tous les malheurs de l’Europe depuis des siècles. Cette crise du capitalisme, ce puit sans fond de la chute du « taux de profit » révéla une fois encore la crise que l’Europe traversait depuis qu’elle avait décidé de se faire la guerre avec elle-même pour écouler ses stocks d’acier, en 1914. L’Europe, en crise profonde d’identité, fut incapable de se réinventer comme l’y invitait cette crise de ses structures économiques. Elle trouva donc, en Italie d’abord depuis 1921, puis en Allemagne, en Espagne et au Portugal, mais aussi en Russie désormais Soviétique, dans le totalitarisme et le corporatisme la voie de son salut. Seules la France et l’Angleterre allaient être épargnées, non sans mal, au prix d’une sorte de déclin lent de leurs élites, de la tentation totalitaire et des appels à la reformulation de ce qui les constituaient.

Helen Kane, vers 1930, veritable symbole de la fin des annees folles, avec sa bouille ronde, sa voix fausse, son air gourde et son poupoupidou repris plus tard par Marilyn, mais ayant egalement inspire Betty Boop. Elle disparaitra des ecrans en … 1933, quand il sera evident qu’on sera rentre dans une autre epoque.

Les USA, eux, mais également la petite Suède, allaient décider de poser la question de leur devenir et de tout recréer, tout repenser, en reformulant leur contrat social à la base, comme une première étape à la sortie de cette crise. Au cours de l’été 1932, le candidat à la présidence du Parti Démocrate, F.D. Roosevelt, entouré d’une équipe d’économistes aux options très variés mais s’accordant sur l’idée qu’il fallait faire quelque chose, entama la traversée d’une Amérique peuplée de 25% de chômeurs s’entassant dans des bidonvilles en bordures des grandes villes, de paysans délaissant leurs terres et partant sur les routes chercher le « bonheur » plus à l’Ouest. Son envie de « faire quelque chose » se résumait en un « New Deal », un donnant-donnant où l’état rétablirait des équilibres que le capitalisme avait lui-même mis à mal en organisant sa propre faillite.

Et puis il y eut Roosevelt…

Ce qui est étonnant, c’est la profondeur du bouleversement que les USA ont accepté de vivre durant ses trois ans, et le caractère durable de ces transformations, dans les domaines sociétal et culturel. Les USA de 1928 sont prêt « technologiquement » pour entrer dans une nouvelle société. Les années 20 ont vu apparaître tous les objets qui domineront la société de consommation jusqu’aux années 60 : la radio, la télévision, le cinéma couleur, le cinéma parlant, l’électroménager (frigo, machine à laver, moulinette, cuisinière électrique, aspirateur, …), la voiture de masse, l’industrie du crédit… Elles ont également achevé la révolution du vêtement féminin amorcée au début du cycle de crise, en 1913, par Paul Poiret. Cette mode sans corset libérant le corps s’est très vite adaptée aux nécessités de la guerre, et notamment le travail des femmes en usines. L’ourlet n’a donc cessé de monter et le vêtement se simplifier pour donner naissance au vêtement pré-moderne de Madame Lanvin, Madame Grès, Jean Patou dés 1921, puis avec la remontée de l’ourlet au niveau du genoux, au vêtement moderne. Dès 1925, il devint même acceptable de porter un pantalon. Quand la crise intervient, et jusque 1933, les couturiers penseront bien à rallonger l’ourlet, mais c’est intéressant de voir que la ligne, globalement, ne changera pas. La taille remonte, mais reste discrète. Les cheveux rallongent un peu mais restent globalement au dessus du cou, ondulés. Le corps féminin continue d’être ce tube longiligne. Les hommes sont toujours aussi à l’étroit dans leurs costumes près du corps. Seules les audaces géographiques, optiques, les effets noirs et blanc, disparaissent. On a aux USA une quasi-disparition des audaces art-déco dans la publicité et un renouveau de la réclame, des longs argumentaires bavards. Broadway qui avait brillé durant une décennie, traverse la crise très difficilement, mais Hollywood reprend les comédies musicales qu’il adapte pour le cinéma, récemment parlant, mais semblant pour un temps renoncer à la couleur qui pourtant est désormais totalement au point. Dans la musique, les romances fox-trotisantes et charlestonisantes continuent tant bien que mal, avec les mêmes voix de crooner. Les actrices, telles Helen Kane, rescapée de la fin des années 20, avec sa bouille ronde et sa voix aigue de fille idiote, celle qui inspira Betty Boop à Max Fleischer, continuent de se faire brûler les sourcils.

C’est une opinion très personnelle, mais en fait, à y regarder de près sous l’angle de la culture de masse, aux USA, les années 30 n’existent pas. Il y a bien les années 20 avec leurs garçonnes au volant de voitures décapotables, écoutant du Charleston. Il y a bien des années 30 en Europe, mais elles sont définitivement archaïques, tournées dans la nostalgie du passé qu’entretient la vague « réaliste » qui succède aux audaces du surréalisme. Il n’y a qu’une alternative en Europe, et elle est totalitaire. Mais aux USA, point de tout cela. En 1932, les USA sont dans des post-twenties. En 1935, ils sont dans une sorte d’époque de transition mélangeant les genres et les styles, mais où du neuf est bel et bien visible. Comme le swing et son rythme sauvage, les épaules des femmes qui réapparaissent. En 1937, en fait, les USA sont déjà dans les années 40 et, à bien des égards, peut-être même un peu déjà dans les années 50…


Apres le Crash…

Regarder en images et interroger ces images, entre 1928 et 1932, c’est regarder une rupture profonde, c’est voir de ses yeux émerger un monde au milieu des ruines et des souffrances de l’ordre ancien.

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