Je suis…

Je suis le juif des juifs, je suis le noir des noirs, je suis l’hérétique des hérétiques, je suis la pute des putes, je suis le toxico des toxicos, je suis la femme des femmes, je suis le musulman des musulmans, je suis l’indigène des indigènes, je suis le paria, je suis le souffre douleur, je suis l’insulte, je suis le crachat, je suis le complot des complots, je suis génétique ou pervers à moins que je ne sois fou c’est au choix, je suis ce que j’ai voulu ou je suis une victime qu’il convient de protéger à moins que je ne sois cool ou monstrueux c’est au choix.

Je suis persécuté. Je suis dans des vieux livres européens du 19ème siècle, photographié, compilé, étudié, disséqué, j’y suis nu, j’y suis le poids de mes testicules étalé sur des centaines de pages, j’y suis la longueur et l’épaisseur de mon pénis étalés sur des centaines de pages, j’y suis réduit à un doigté anal censé percer mon mystère et raconté sur des centaines de pages. J’y suis « compris » et « plaint » par untel, j’y suis jugé par un autre. Je suis répertorié dans ces rayonnages de bouquins qui définissaient la normalité bourgeoise, juste à côté de ceux qui définissaient la bonne couleur de peau et ce qu’était « la race », des livres avec les mêmes photos de corps compilés, étudiés, nus.
Je suis le déviant, tout désigné pour l’eugénisme. Je suis exterminable, et dans le monde parfait prêt à accueillir l’homme nouveau européen et blanc, vers 1900, je suis avortable avant la naissance. De Francis Galton à Adolph Hitler, de Richard von Krafft-Ebing à Françoise Dolto, je suis une obsession, un fantasme, une pathologie que la morale bourgeoise et « l’oeuvre civilisatrice » des empires va communiquer au reste du monde pour le purifier de ma présence.

Je suis celui qu’on a soigné en vain, lobotomisé en vain, analysé en vain, corrigé en vain, enfermé en vain, caillassé en vain, défenestré en vain, brûlé en vain, déporté en vain, gazé en vain, moqué en vain, caricaturé en vain.
Tout ça en vain car je suis toujours là. Tu peux m’exterminer une fois, tu peux m’exterminer dix fois, tu peux m’exterminer cent fois, je suis toujours là parce que je suis enfanté de toi.

Je suis ton père. Je suis ton fils. Je suis ton frère. Je suis ton cousin. Je suis ton voisin. Je suis ton neveu. Je suis ton beau-père. Je suis ton beau-frère. Je suis le voisin de ton voisin. Je suis ton collègue au travail. Je suis le type à côté à la cantine. Je suis le chauffeur de bus du matin. Je suis ton vendeur de journaux. Je suis un gilet jaune. Je suis le chômeur qui s’est suicidé au deuxième étage la semaine dernière. Je suis le SDF qui dort en bas de chez toi. Je suis ton coiffeur. Je suis le mec à la grosse voiture mal garée. Je suis le flic qui t’a verbalisé.
Oui, je suis partout et nulle part à la fois. Je suis blanc. Je suis noir. Je suis asiatique. Je suis athée. Je suis agnostique. Je suis catholique. Je suis pratiquant. Je suis non-pratiquant. Je suis sunnite. Je suis chiite. Je suis ashkénaze. Je suis séfarade. Je suis bouddhiste tibétain. Je suis bouddhiste thaïlandais ou khmer. Je suis bouddhiste japonais ou chinois. Je suis animiste. Je suis sorcier. Je suis prêtre. Je suis imam. Je suis Cheikh. Je suis Saint. Je suis rabbin. Je suis magicien. Je ne suis rien.

Je suis celui que l’on accuse. Je suis celui que l’on défend. Je suis l’alibi des démocraties progressistes quand elles se parent de leur supériorité morale pour mieux dominer les peuples. Et pourtant.
Je suis palestinien sous les bombes de Tsahal. Je suis irakien sous les bombes de la coalition. Je suis enfermé à Varsovie et déporté, j’arbore une étoile rose. Je suis syrien défenestré par DAESH et bombardé par des MIG ou des Rafales. Je suis Ouïgour rééduqué. Je suis Tchétchène torturé. Je suis ivoirien, je meurs dans la Méditerranée et tu n’entendras même pas parler de moi. Je suis mort du SIDA en 1985 et tu n’en avais rien à faire, et ne me demande pas pourquoi je dis ça, tu le sais très bien.

Je suis Baldwin. Je suis Shakespeare. Je suis Genet. Je suis Louis XIII. Je suis Malcom X. Je suis Alexandre le Grand. Je suis Chérif Kouachi. Je suis Dave. Je suis toi, he he he. Je suis Pasolini. Je suis Verlaine et Rimbaud. Je suis Madjid Ben Chikh. Je suis Haroun Al Rachid. Je suis Jean Sénac.

Je suis partout et je suis nul part. Je suis ignoré, je suis adulé. Je suis méprisé, déporté. On me fait médaillé des Arts et Lettres pour « mon courage ». Je suis licencié par mon patron quand il apprend. Je suis le vieux garçon triste et grisâtre pas marié du sixième. Je suis le petit garçon timide que ses camarades insultent.
J’encaisse depuis ma naissance et enfant, une fois, dix fois, cent fois j’ai souhaité me débarrasser de moi et mourir. Je me suicide des fois. Je deviens tueur des fois. Je deviens terroriste des fois. Je rejoins DAESH des fois. Pour m’oublier, pour mourir et me venger de ma mort. Pour ne plus exister et ne plus sentir tout le mal que tu me fais. Je te hais, je te vomis en dedans de moi. Et je ne te comprends pas, toi qui m’as reconnu avant que je ne me connaisse moi-même. Je suis ton insulte préférée. Je suis ton souffre douleur. Je suis ton punching-ball. Je suis ton défouloir quand il y a des embouteillages ou quand le gouvernement te déplait. Je suis une blague de comptoir. Je suis une blague sur YouTube. Je suis harcelé sur Twitter. Crève. Sidéen. Va mourir. C’est toujours ma faute.
Je suis l’alibi des puissants quand ils veulent écraser les faibles auxquels j’appartiens. Je suis vaporeux la nuit pour respirer. Je suis en cuir pour m’affirmer. Je suis invisible pour exister quand même. Je suis exubérant. Je suis anonyme. Je suis inexistant. Je suis styliste. Je suis artiste. Je suis modéliste. Je suis peintre. Je suis beauf. Je suis collectionneur de nains de jardins. Je suis client Conforama. Je ne vais qu’au Conran Shop au minimum. Je suis héritier. J’émarge au RSA.

Je suis une folle. Je suis une tante. Je suis une pédale. Je suis une tarlouze. Je suis un apostat. Je suis une tafiole. J’en suis. Je suis de la jaquette. Je suis un dégénéré. Je suis un malade. Je suis un travelo. Je suis un tapin. Je suis un homosexuel. Je suis un pécheur. Je suis un inverti.
Je suis tout ce que tu voudras, si ça te fait marrer. J’ai dix fois. J’ai cent fois plus de courage que toi et c’est toi qui me fais marrer. Je suis né de toi. Vas-y, tue-moi, je repousserai toujours de toi parce que je suis en toi.

J’ai dix fois.

J’ai cent fois plus de couilles que toi.

Je suis pédé. Mais moi, je ne suis pas un pédé.

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