Je suis un garçon heureux

Son argument ultime, c’était la beauté des choses, des arbres, des oiseaux, du ciel, pour lui, il n’était pas possible que tout cela se soit fait de façon aussi belle sans qu’il y ait un Dieu qui soit aussi un artiste et qui soit l’essence de l’Art lui-même.

Ce matin, je suis allé chez ma dentiste comme chaque mercredi matin. Il faisait très beau, ce ciel bleu de l’hiver sur Tôkyô, un ciel limpide et transparent, un air sec qui brûle un peu malgré le froid mais qui, quand il fait un peu moins froid, comme ce matin, est un avant goût des délices d’avril et de mai.
Une fois sorti, je suis allé acheter du café à Ueno, à Seijo Ishii. C’est un peu compliqué, le café, au Japon, car même si on en trouve de toute sorte au supermarché, il est toujours dégueulasse, avec des origines indéterminées, du genre « Brésil, Colombie, autre ». Je n’ai jamais eu aucun doute que derrière le « autre » se cachait de vilains robusta d’origine variées, on le repère rien qu’à l’odeur.
Alors oui, on peut trouver de très bons cafés dans des magasins spécialisés dont les prix vous feraient penser que Méo, la célèbre brûlerie parisienne, est une sorte de Lidl du genre… Le coup de matraque, genre 10 euros les cents grammes du moins cher « blend », entendre par là qu’une origine pure tourne autours de 15 euros…
Heureusement, il y a aussi des magasins plus raisonnables. J’achète donc mon café chez Seijo Ishii, ils le boudent pour moi dans la mouture de mon choix (percolateur, donc), et les 500 grammes de « blend » Éthiopie-Tanzanie me coûtent « seulement » 10 euros. Bon, je sais que pour beaucoup de lecteurs français cela semblera très cher encore, mais ici, ça défie toute concurrence. Idéalement, je préfère le café de Colombie, aussi doux mais avec une petite pointe d’acidité que j’adore, mais il est un peu plus cher, peut-être 12 euros. Je suis radin.

Sur le chemin du retour, toute celle ville, ce quartier autours de moi, et ces visages et ces voix que je croise et qui composent mon quotidien se télescopent. Je suis heureux, je pense. Ce soleil est magnifique, « laisse entrer la Lumière d’Allah », « la Puissance d’Allah », je pense, même, de toute façon, les arabes, en bons platoniciens, avaient bien compris que la Lumière et la Puissance étaient synonymes (Apollon), et un immense sourire désormais libéré de toute moustache me barre le visage. Ils sont cons, les gosses qui partent faire le Jihad au nom d’Allah. Allah, c’est cette porte en nous qu’il ne tient qu’à nous d’ouvrir pour y laisser entrer et sortir le monde au gré des vents, des rencontres, c’est cette circulation du tout sous cette lumière qui est là, gratuite et renouvellée chaque matin qui est. Ils n’ont rien compris, ils ont choisi l’enfer, la porte fermée.
La tradition musulmane d’ailleurs reprend le récit de l’origine de Satan, ce douxième ange (Juda, déjà…). Allah ayant terminé sa Création réunit les anges et les animaux et leur présente Adam et Eve en leur disant qu’il s’agissait de sa création la plus parfaite et qu’il leur fallait s’incliner devant eux. Tous les animaux s’exécutent en s’inclinant, puis viennent les anges, eux même créatures parfaites de beauté et d’intelligence. Mais quand arrive le tour du douxième ange, celui ci se hérisse et refuse de s’incliner, arguant qu’il était bien plus parfait que ces deux créatures faillibles et frêles. Allah insiste et lui demande de s’incliner, l’ange refuse, alors Allah le bannit à jamais, il est l’ange déchu. S’en allant, il jure devant Allah qu’il s’emploiera à prouver qu’Allah se trompe, que l’humain est faillible et n’est pas digne d’être honoré.
On connaît la suite de l’histoire et des efforts de « l’ange déchu » pour ruiner la Création.
J’aime ce récit car il place en fait une infinie confiance dans les capacités de l’humain, supérieur aux anges même. Je ne comprends pas les gens se réclamant d’une quelconque religion inspirée du monothéisme et qui voient le mal partout. Non, le mal n’est nul part, il n’y a pas de mal, et le mal, c’est précisément une invention du mal lui-même. Les animaux ne se soucient pas du mal, et il suffit de voir comment la nature elle même se déploie pour bien voir que le mal, en soi, cela n’existe pas. Il y a des malheurs, des choses terribles contre lesquelles on ne peut rien, ouragans, épidémies, tornades, séismes, météores, toutes ces forces incroyables qui dévastent tout sur leur passage et qui pourtant concourent à l’existence de tout ce qui nous entoure tel qu’il est en ce moment. Il n’y a pas de mal. Je ne crois pas à une religion basée sur le principe du mal, pour moi, elle serait l’expression du mal lui-même.
Le Coran s’ouvre sur un rappel de la miséricorde d’Allah. Allah, celui qui lit dans les cœurs et dans les reins. Comment mentir, prétendre ne pas être tel que l’on est quand on a au dessus de soi une divinité qui sonde jusqu’au plus intime de nos secrets, celui qui est au « dans les reins »… On ne peut pas. Alors, il faut avoir confiance en Allah, en sa Miséricorde… Moi, je me contente d’être honnête avec Lui.
Les Djihadistes, avec tous ces cadavres sur leur conscience, hurlent à la face du monde que l’homme ne peut être aimé, qu’on ne peut lui faire confiance et qu’il n’est qu’une créature sale, imparfaite, vilaine que rien ne saurait sauver et que l’on peut donc traiter comme de la viande, d’ailleurs, même pas comme de la viande puisqu’on ne le mange même pas après l’avoir tué. Et ces djihadistes, tout empourprés de la fierté de ce qu’ils regardent comme une mission, ne se respectent même pas eux même en tant que créature sacrée devant laquelle toute la création s’est inclinée, ils ne sont eux même qu’une viande qui se fera sauter le caisson un de ces jour en emportant avec eux d’autres créatures sacrées devant lesquelles toutes les créatures de la création se sont inclinées. L’ange déchu triomphe dans leur corps et dans leurs tâches. Je les plains, car en réalité, leur malheur est infini, et dans le puit insondable de ce malheur, ils ne se rendent même plus compte à quel point ils sont malheureux.
Moi, je n’ai aucune peur d’Allah. Aucune. Je n’en ai jamais eu peur, de toute ma vie. Je ne l’ai jamais crains. Enfant, j’avais peur du diable, ça oui. Je ne sais pas pourquoi. J’ai parlé à Allah durant des années, jamais il ne me répondait, mais j’espérais qu’il m’écoutait. Il a longtemps été mon seul confident, quand j’avais peur, quand j’étais triste. Il m’écoutait. J’ai cessé de lui parler il y a longtemps, quand j’ai compris que ce n’étais pas nécessaire, quand j’ai cessé de « croire » en lui.

Je ne suis pas athée, remarquez, ni même agnostique, ni même toutes ces fadaises et balivernes, genre mystique, spirituel… Je ne crois pas en Allah, mais j’ai une infinie confiance en lui. Ma vie au Japon m’a énormément aidé à regarder le religieux autrement, car en réalité, toutes nos conceptions sont fausses. Radicalement. Notre conception du religieux est une conception radicalement occidentale, c’est à dire chrétienne romaine, latine, juridique, néo-aristotélicienne, néo-positiviste et surtout très mercantile, hédoniste.
Mon père a semé en moi cet amour de la Création. Je me souviens de nos discussions, quand je n’étais qu’un post-adolescent athée à la con. Son argument ultime, c’était la beauté des choses, des arbres, des oiseaux, du ciel, pour lui, il n’était pas possible que tout cela se soit fait de façon aussi belle sans qu’il y ait un Dieu qui soit aussi un artiste et qui soit l’essence de l’Art lui-même. Ce n’était pas l’arbre qui était la preuve de l’existence d’Allah, c’était sa beauté, c’était qu’il vive et qu’il vive en soit, comme ça, presque pour rien, peut être juste pour que je prenne le plaisir de le regarder et qu’il vive en moi.
La porte ouverte.
Et j’ajouterais comme l’écrivait Simone de Beauvoir dans Pour une morale de l’ambiguïté, qu’il vive en moi de toute éternité, dans mon éternité qui s’arrêtera avec moi même.

Ce matin, la porte en moi était grande ouverte et j’avais presque les larmes qui me montaient aux yeux devant tant de beauté, non pas celle ville laide, Tokyo, mais le sourire de ma dentiste, sa jeune assistante toute petite avec une tête ronde encadrée d’anglaises, le grand soleil sous le ciel bleu, moi, à vélo, qui tourne à un carrefour et qui tombe sur ce temple Shingon en béton et dont j’admire chaque fois la réussite architecturale, et puis des gens, ces japonais avec qui je vis depuis 11 ans, et que j’ai appris à aimer (malgré tout), non pas parce qu’ils sont japonais, mais simplement parce que j’ai appris leur façon d’être, leurs façons de faire, un peu leurs façons de penser. J’ai appris leurs dieux, leurs superstitions et j’ai découvert la même humanité, la même beauté. Et puis oui, un peu, je me sens invité ici, cette étudiante qui me dit un jour de ne pas rentrer en France, de rester au Japon, et je la regarde et je mesure comme c’est sincère, ou cette autre qui me poursuit à la gare et qui me demande si je n’ai pas un peu de temps, qu’elle va retrouver une amie à elle et qu’elle m’invite à manger de l’anguille, ou cette autre étudiante qui m’offre des chocolats avant mon départ et qui me dit que c’est pour ma mère quand je la rencontrerai…
Comment ne pas être heureux, ne pas se sentir béni non pas par une quelconque cérémonie, mais par la simple grâce du vivant. L’humain est à l’image de toute la création, il peut avoir la beauté gracile d’une montagne, la fragilité de la rose et la violence de l’ouragan, mais à 51 ans, dans mon cœur, solidement rivé, il y a toujours la même innocence, la même naïveté (puisque c’est comme cela que l’on qualifie le bienheureux), et pour tout dire la même vérité gravée en dedans, la même certitude que mes semblables sont bons, et le large sourire qui me vient si facilement pour un rien. Le sourire de mon père quand il était en Algérie, et qui m’avait tant surpris la première fois que je l’avais accompagné.
Le Japon m’a appris à apprécier les fleurs qui poussent, les différentes couleurs du ciel, les formes des nuages, la mousse qui envahi les vieux troncs, les maisons qui dépérissent, le rafistolage érigé en art à part entière et qui consiste même à savoir reconnaître la beauté dans ce qui est cassé et réparé avec soin.

J’étais un peu rempli de tout ça, ce matin, roulant sur mon vélo, revenu à la vie après avoir traversé un week end seul et dans la fièvre.
J’accueille cette amygdalite aiguë avec un bonheur incroyable car elle m’a remis à ma place. Tapis au fond de mon lit, j’ai ressenti ce qui me manquait vraiment, et ce qui me manquait, c’était simplement le plaisir de vivre.

Et comme c’était un truc qui montait en moi, j’ai décidé de laisser circuler l’énergie, d’ouvrir la porte.

J’ai rasé ma moustache, d’abord. Il n’y a rien de bien particulier à expliquer sur cela, si ce n’est que l’idée était évidente ce week-end alors que j’étais malade. Et maintenant que c’est fait, j’avoue, bien sûr que c’était évident. Rien d’autre à ajouter…
Et puis, depuis deux semaine, je me suis remis à bidouiller avec mon vieux Sigma dp1, j’ai rouvert d’anciens fichiers RAW, et ça a été comme une révélation, comme une évidence, et toutes les photos de couverture de mon blog depuis la semaine dernière sont des photos Sigma dp.
C’est un appareil fait pour s’amuser, tout petit, et bien qu’archaïque (surtout maintenant), il est comme un parfum, je l’avais choisi pour une raison particulière, ce capteur à trois couches de couleurs, unique au monde, et qui m’avait scotché la première fois où j’avais vu une photo prise avec, ces pixels invisibles, cette matière épaisse, moelleuse, ce côté diapositive, « argentique »… Quelque chose comme un style à moi, qui ne suis pas photographe. Pas l’appareil de tout le monde, non, mais l’appareil de Madjid, pour Madjid.
Je viens donc de racheter un dp2 d’occasion pas cher.
J’explique. Les dp sont des appareils à objectifs fixes sortis en 2009, sans zoom: le dp2 est un 30 mm (soit 41 mm plein format), le dp1 est un 16,6 mm (soit 28 mm en plein format). Pour le dire plus simplement, si on veut varier un peu la prise de vue, il faut les deux appareils, surtout que « couper pour ajuster », comme c’est devenu si courant de nos jours, avec cet appareil de (3 fois) seulement 4,6 millions de pixels, c’est pas super.
L’énorme avantage, un appareil très petit avec un objectif de qualité professionnelle, ce qui à leur sortie était très nouveau. Il y a depuis eu les micro four-thirds, bien plus sophistiqués, et puis de nouveaux Sigmas, débordant de pixels, et puis d’autres…

Le dp2, que j’avais eu, je l’avais finalement donné à Yann avant qu’il ne parte pour la Thaïlande, il avait revendu son appareil Nikon, avait eu des soucis d’argent, et c’était bête de ne pas avoir d’appareil, moi, j’avais désormais le Sigma SD15 et le dp2 ne me servait plus beaucoup. Je ne crois pas qu’il ait aimé, ce sont des appareils lents, sans aucune sophistication et qui demandent un peu de travail de « développement » (post-processing). On n’aime ou on n’aime pas, je vous dit …

Finalement, lassé de mon énorme SD15, j’ai changé pour Olympus en micro four-third. Rapide, on est satisfait du résultat tout de suite, et puis objectifs interchangeables, beaucoup moins de bruits dans les photos de nuit, stabilisation automatique, vidéos….
Mais jamais, jamais, je n’ai retrouvé ce « wouah », cette extase, ce bleu du ciel limpide sans une trace de bruit, lisse, du dp1 ou du dp2, ni ce lissé de la peau malgré la richesse des détails, ce côté quasi « 3D ». Et puis aussi l’incroyable facilité à le mettre dans la poche de mon blouson, photographier n’importe quoi n’importe comment.

Retrouvant cet appareil dont j’avais en moi comme une sorte de nostalgie, j’ai réalisé que depuis Olympus, et même avant avec les Sigma dp Merrill, et même avec le Sigma SD15, énorme comme un gros Nikon, il n’y avait plus de jeu, plus aucun plaisir dans le fait d’avoir un appareil avec moi.
Je prenais des photographies certes, avec de la marque, moi qui aimait inventer et m’amuser avec mon appareil, moi qui avant n’avais rien à prouver. Je ne suis pourtant qu’un flâneur, un promeneur, un conteur…
Et je n’étais plus qu’un consommateur d’appareils photos faisant clic-clac et qui depuis deux ans ne partageait quasiment plus les milliers de photos qu’il prend chaque année.

Bref, j’ai décidé de revendre mon Olympus OM-5 MarkII et son gros objectif « Pro ». Il me reste mon ancien Olympus un peu ébréché suite à quelques chutes et donc devenu invendable, et qui fera très bien l’affaire pour des vidéos, pour des photos de nuit, pour le reste je n’ai plus envie de m’encombrer.
Je veux m’amuser, je n’ai plus rien à prouver à personne, et je me fiche du compte de pixels (4,6 mégapixels seulement pour les dp1 et dp2), ou de son archaïsme. Vous ne pouvez pas imaginer comment je m’amuse avec les dp…
Ça va me faire bizarre, vendre le Olympus, mais financièrement, ça sera assez bienvenu.

La campagne électorale, en France, est en train de tourner à n’importe quoi et, si je repense aux rêves de ce week-end, si je repense à cette décision que j’avais prise de m’y lancer, chose que je n’ai pas encore faite, je m’aperçois que c’était la vraie clef de ce rêve sur le score de Macron. On va droit au mur, et il faut quelqu’un pour que ça s’arrête. Alors ce sera moi.
Je ne sais pas si je pourrai être candidat pour la législative. Il me faut un suppléant ou une suppléante, quelqu’un qui me fasse confiance et en qui je ferais confiance. Il me faut également un mandataire financier, qui ouvre le compte de campagne et gère l’aspect financier, une personne probe. Le reste, je sais faire, mais c’est si lonely out there…

Ah, enfin, peut être vous avez remarqué. Je recommence à écrire dans mon blog…

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