J moins…

…mais non, Madjid, tu vis loin, ce n’est pas comme ça, tout ne va pas si mal, etc

Images de policiers en tenues de miliciens cagoulés qui défilent la nuit en demandant à la population de les rejoindre, Donald Trump qui expose au grand jour la face la plus glauque d’une nation sous l’oeil amusée de la plus fidèle alliée des lobbys de la finance et de l’armement de cette même nation (ceux là même dont les politiques de classe menées depuis 30 ans ont provoqué tant de haines et de ressentiments dans les tréfonds de la société), le Royaume-Uni dont on pouvait espérer qu’il fut épargné par la réaction après tant d’années de purge thatcherienne et qui se réveille assommé sous le double poids d’une sortie de l’Union Européenne initiée par sa frange la plus raciste et d’une reprise en main d’un gouvernement de luttes de classes qui fera tout pour que la facture ne pèse que sur les classes laborieuses en enveloppant le tout du populisme nationaliste d’usage.

En France, c’est l’incroyable silence de Marine Le Pen, et à chaque déclaration, les mots pesés soigneusement. Elle marche sur des oeufs, Marine, elle le sait, elle est la briseuse du consensus qui veut apparaitre comme celle qui en garantira l’apparente pérennité dans un pays qui aspire à le faire voler en éclat, ce consensus, tant il est synonyme de déclassement, de chômage, de peurs, réelles ou fabriquées, elle est le coeur, le centre des contradictions de la société française, elle est le Donald Trump, le Brexit, la vengeance lâche qui ne dit pas son nom, ce tremblement de terre que tant espèrent et après lequel tout pourra recommencer, elle est le produit d’une société qui médiatise des peurs factices pour mieux détourner l’attention des peurs réelles, et Marine se veut celle qui les cautérisera, les peurs.

Nos politiciens, mais nous aussi, simples « citoyens », pouvons nous estimer fiers d’en être arrivés là, à ce moment où pour exister Marine Le Pen, l’extreme-droite, n’ont plus qu’à se taire et à attendre, un peu comme le paysans qui, après des mois de labeur, n’a plus qu’à attendre la récolte.

C’était prévisible, je l’avais écrit maintes fois, sur ce blog ou dans des commentaires sur Facebook, je les lisais, ces commentaires haineux sur quasiment tous les sites, ce fiel, ce rance dans l’expression, et puis tous ces glissements sémantiques qui traduisaient le vol en éclat des dernières barrières symboliques, cette facilité à écrire musulmans-islamistes-terreur-islam-voile-problème-ça-suffit dans une même phrase, ce mot de « notre » laïcité, comme si d’un concept politique nous étions passés à une caractéristique quasi-biologique, la laïcité comme synonyme du « blanc » qui ne veut pas dire son nom.

Mais on me disait toujours alors -les classes moyennes vivent dans une bulle et FaceBook entretient cette bulle-, « mais non, Madjid, tu vis loin, ce n’est pas comme ça, tout ne va pas si mal, etc ».

Toutes les enquêtes voient Marine Le Pen en tête autours de 30%. Et les thèmes de l’extreme-droite sont aujourd’hui mainstream, de la déchéance de nationalité au « burkini » et jusqu’à toute cette rhétorique sur la république et l’unité nationale qui, de tout temps, ont été synonymes de domination idéologique et politique réactionnaire.

Car ce que ces gens « de gauche », et parmi lesquels des amis qui me sont chers, ont perdu de vue, c’est que ce consensus qui se dit « républicain », cette « unité nationale » tant vantés depuis l’attentat de Charlie Hebdo, c’est la réaction, c’est la domination de la classe bourgeoise remise en selle après trente ans de privatisations et de dérégulations. C’est son triomphe, de Marine Le Pen à Manuel Valls et Emmanuel Macron.

La chasse au burkini, exactement comme en 1900 la chasse au curé, c’est le cache-sexe d’une politique qui leur permet de payer moins d’impôts et de licencier plus facilement après avoir bénéficié des aides diverses à l’emploi, la même qui appauvrit toujours plus les derniers paysans qu’ils ont obligés à s’endetter pour produire toujours plus des produits qu’ils leur rachètent toujours moins cher, empochant la triple plus-value, celle de l’actionnaire de la banque qui a vendu le crédit, celle de l’actionnaire des sociétés qui leur ont vendu les semences, les nutriments et les machines, celle enfin de l’actionnaire de la société qui monopolise le marché des denrées alimentaires et en impose le prix d’achat.

Au pays des 6 millions de chômeurs dont des milliers se suicident en silence et que tant d’autres finissent à la rue comme des poubelles, au pays des 400 suicides annuels d’agriculteurs surendettés, il faut bien avouer que les quelques burkas et les deux ou trois burkinis sont bien dérisoires, non? Et s’il est bien une invasion en cours, c’est d’abord et avant tout l’invasion de la pauvreté, du déclassement.

Marine Le Pen n’a donc pas grand chose à faire, les politiciens veillent à populariser ses idées pour le plus grand profit du capital -surtout ne pas parler de l’urgence de la question sociale. Et s’il y a bien un point avec lequel elle s’entendra avec eux, c’est bien celui-là.

En fait, elle ne les effraie pas tant que cela car en réalité, les différences se sont estompées, et leurs programmes économiques sont de plus en plus similaires, si ce n’est que Marine a « recentré le siens » dans le soucis de se concilier une petite bourgeoisie apeurée par le libre-échange. Le consensus, désormais, c’est qu’il faut faire payer les métèques. Les comme moi. Il y a une longue tradition…

La probabilité d’une victoire de Marine Le Pen n’est donc pas à sous-estimer, ce qu’elle sait parfaitement, et c’est ce qui explique sa conduite, d’une très remarquable intelligence politique, face à un personnel politique qui n’a d’égal que celui des années 30 et qui, n’en doutons pas, et pour les mêmes raisons, se conduira à l’arrivée exactement de la même façon.

Ainsi, ce tête de buse qui n’a pas inventé l’eau tiède de Malek Boutih réclamant la « chasse à la racaille », c’est à dire reprenant le coeur du discours de Sarkosy, il faut avouer, c’est un joli acte de candidature à un strapontin ministériel dans un gouvernement « d’union nationale » présidé par Marine Le Pen après avoir loupé le coche de l’ouverture sarkosyste de 2007, non?

Il y a bien Mélenchon, le seul qui a mis au coeur la question sociale. Et cela force le respect, et je sais que beaucoup s’apprêtent à voter pour lui. Ce n’est pas mon cas, en tout cas pas pour le moment. Pour beaucoup de raisons, et si je vote pour lui, ce ne sera qu’une décision de dernière minute, et après avoir creusé mon propre sillon.

Ici, ce seront les seules lignes que j’écrirai sur Mélenchon, je ne veux en rien « gêner » Mélenchon.

Je pense qu’il est un homme du passé, il propose des solutions du passé, c’est à dire des solutions qui n’en sont pas, il n’est pas démocrate au sens où je l’entends, il est imprégné de cette culture nationaliste et populiste que j’abhorre, il a quitté le Parti Socialiste bien beaucoup d’autres (moi, par exemple) après en avoir été sénateur, député européen, ministre et membre des instances dirigeantes en « faisant la synthèse » avec François Hollande durant des années, MAIS je reconnais qu’il creuse un sillon, qu’il rend à beaucoup de gens l’espoir d’une victoire politique et je ne veux en rien être un gêneur. Je viens d’écrire ce que je pense de lui, ce sera amplement suffisant, d’autant qu’il existe une possibilité qu’il soit le seul candidat qui s’imposera et pour lequel je devrai voter.

Donc, voilà, vous savez ce que je pense de lui, c’est à lui, bardé de ses moyens financiers, à commencer par les siens, des moyens que moi je n’ai pas, bardé de ses réseaux, de son accès aisé et facile aux médias, il peut écrire une tribune dans Le Monde ou Le Figaro comme moi je respire, et des moyens de ses relais (là, je ne détaillerai pas, mais chacun sait qu’il a quelques amis influents), de me prouver (et ce « me », est un « me », disons, « proudhonnien », et qui englobe beaucoup de celles et ceux qui liront ces lignes) que le mouvement qu’il entend initier est quelque chose de novateur, ce que, je vous le répète une dernière fois, exactement comme pour Corbyn au UK ou Sanders aux USA, et malgré toute ma sympathie, je ne crois pas qu’il soit.

Je vais donc vous inviter, dans quelques jours maintenant, dans cette aventure solitaire, vous la suivrez, vous ne la suivrez pas, je ne vous en voudrai pas.

Je ne peux me résoudre à ce à quoi nous assistons, surtout quand depuis deux ans, ma décision prise et les événements confirmant mon intuition, rien ni personne ne me semble en mesure d’engager la bataille de façon claire, simple et novatrice. Je suis prêt.

Tout est prêt de mon cote, le fond bien entendu, mais aussi la forme. Je serai seul, totalement seul. Je serai sans moyen. Je serai un perdant, je serai un fou, je serai une voix noyée dans le néant du net, un discours inaudible autours d’idées et de concepts que plus personne ne manie ou dans des agencements différents, en un mot, je ne serai rien.

Je serai exactement là où se trouve le socialisme démocratique, en France et dans le monde. Je serai au point zéro.

De Tokyo,

Madjid

2 Comments

  • Bonjour Madjid,
    je suis revenu sur un de vos textes de 2010 dans Minorités. J’aimerais qu’on puisse échanger mais pas forcément sur le blog. Est-ce que via mon mail ci-dessous?
    Cordialement

  • bonjour et meilleurs voeux,
    j’avais laissé un post ici il y a une semaine environ mais ne le vois plus. C’était pour une prise de contact par mail..
    mon mail est plus bas.
    kenavo

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